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Roi des gitans et dernier tango à Paris : Le jour où Bob Dylan a pris le maquis (3/3)

Roi des gitans et dernier tango à Paris : Le jour où Bob Dylan a pris le maquis (3/3)

« More Blood », quatorzième volume des "Bootleg Series" de Bob Dylan - compilation d’archives et d’inédits autour de l’album "Blood On The Tracks", vient de sortir. L'occasion de raconter une des plus belles énigmes du rock : le séjour d'un Dylan "lost in translation" dans le sud de la France. C'était en 1975 et quelques mois après la sortie du fameux album aujourd'hui revisité. Témoin de cette échappée belle entre paysages camarguais et corse, gitans et divorce : le peintre David Oppenheim.

« Une fois, je suis allé voir le roi des gitans dans le sud de la France. Ce gars avait douze femmes et 100 enfants. Il était dans le commerce d'antiquités et avait une décharge, mais il avait eu une crise cardiaque avant que je vienne le voir. Toutes ses épouses et ses enfants étaient partis et son clan ne lui avait laissé qu'une femme, deux enfants et un chien. Après sa mort, ils reviendront tous. Quand ils sentent la mort, ils s’en vont. C’est ce qui passe dans la vie, et j’ai été touché par cela. » Difficile de discerner le vrai du faux dans les propos que tient Bob Dylan au journaliste de Rolling Stone, Jonathan Cott, en ce début décembre 1977 à Los Angeles. Car si David Oppenheim a bien eu l’intention de lui présenter le roi des gitans, un certain Debard, ferrailleur du côté de Gap, deux versions contradictoires de l’histoire existent à ce jour. L’une est de David Oppenheim lui-même, l’autre de Robert Martin, pourtant tout deux présents lors de la supposée rencontre au sommet entre le chantre de la musique folk américaine et un ferrailleur autoproclamé - comme c’est souvent le cas - roi des gitans. 

Contrairement à ce que de nombreux biographes et auteurs racontent tout azimut depuis 43 ans, rien ne prouve que cette rencontre ait réellement eu lieu. Dans son livre de 2013, Pop Yoga3, le journaliste et essayiste Pacôme Thiellement s’aventure à détailler l’affaire : « Entre les guitaristes et les danseuses, les caravanes, les diseuses de bonne aventure et les chevaux, il - ndlr Bob Dylan - observe longuement le Roi des Gitans, brocanteur spécialisé dans la récupération de métaux, endormi sur une chaise au milieu d’un fouillis de ferraille. Sa douzaine de femmes et sa quarantaine d’enfants sont partis depuis son infarctus, et il attend la mort, seul, accompagné d’un chien. » 

« Dans un village paumé des Basses Alpes, on a perdu Dylan »

Après ce bref passage en Camargue aux Saintes Maries de la Mer et la fuite en Corse au milieu des régionalistes de l’ARC, le quatuor composé de Dylan, David Oppenheim, Robert Martin et Yannick la traductrice de CBS quitte précipitamment l’Ile de Beauté via l’aéroport de Bastia dans une Caravelle et atterrissent à Marignane où ils récupèrent la Renaut 16 au parking de l’aéroport marseillais. « Dylan avait laissé des affaires chez moi en Haute Savoie. J’en avais marre, je pensais être tranquille une fois sur le continent. Mais non, il fallait que ça dure encore » explique aujourd’hui Oppenheim. Avant de prendre la route des Alpes, une première halte est effectuée à Aix-en-Provence où Dylan veut acheter du khôl, cette poudre afghane utilisée comme maquillage que Robert lui a prêté en Corse. Un léger mistral, ce vent catabatique typique du sud, souffle sur le centre ville aixois où ils prennent place en terrasse d’une brasserie, le Mirabeau - qui deviendra cinq ans plus tard le premier Quick de France. C’est ici que Robert a ses habitudes d’étudiant buissonnier, entre ces murs « d’un jaune mégot », bien différent du Grillon, café concurrent à quelques pas où se retrouvent les étudiants en fac de droit. Ils ont le regard mort et plongé dans le vide. Robert s’extirpe de l’ennui en regardant les jolies filles ingénues, Dylan est peu convaincu. Ensemble, ils partent vers la rue Espariat, puis la rue des Tanneurs à droite et son église du Saint-Esprit, en direction d’une petite boutique de babioles orientales où Dylan achète un tube de khôl noir qu’il observe avec suspicion. Au moment de repartir, lui revient le souvenir de cette secrétaire rencontrée à Marseille avant d’embarquer pour la Corse, avec qui il avait passé la nuit. Il en touche deux mots à David. « Il me fait comprendre qu’il aimerait la revoir, qu’elle vienne nous rejoindre en Haute Savoie. » Mais la route est encore longue avant de regagner la grange vétuste de David. Sur la Nationale 96 qui relie Aubagne aux Basses Alpes, en début d’après midi, Dylan demande à David de faire une halte. Une fois la voiture garée sur un trottoir, le Zimm'  fait un signe de la main à ses camarades et s’efface dans les ruelles pentues d’un village « accroché à flanc de coteaux. » « Au bout d’un quart d’heure, il n’était toujours pas revenu. David a dit quelque chose du genre, « où il est passé ce con », se souvient Robert. David part à sa recherche et revient bredouille. L’idée de l’avoir perdu effleure le groupe, et l’inquiétude monte. Robert tente aussi le coup, mais aucune trace du chanteur aux cheveux hirsutes. L’attente est interminable, les secondes sont des heures. Puis, comme une fleur, Bob Dylan refait surface, sourire aux lèvres. Sans un mot, David tente de cacher son exaspération et démarre le moteur. « Faut bien garder en tête qu’à l’époque, il n’y avait pas de téléphone portable ni de gps. La nuit allait tombée, on aurait pu passer des heures à le chercher dans ce village, le perdre. Et là, on fait comment ? J’avais des trucs vitaux à résoudre, j’étais dans une nasse, pris à mon propre jeu, je l’ai regretté. Nous étions deux artistes diamétralement opposés, j’ai essayé de ne pas plonger dans son délire d’artiste maudit ! »  Si Dylan jalouse la bohème authentique qui habite l’existence de son compagnon de fortune, David rejette la mythologie qu’incarne Dylan. « Je me suis efforcé de l'embrigader dans des trucs pas possible uniquement pour lui faire comprendre qu'il ne connaissait rien à rien ». 

« Je vais te présenter le roi des gitans ! »

Cette confrontation avec le réel, chez David Oppenheim, a toujours une connotation burlesque, loufoque. À quelques kilomètres de Gap, l’idée lui prend de faire un petit détour chez un vieil ami, Debard. « Je vais te présenter le roi des gitans, lance David à un Dylan interloqué. Il a cent enfant et douze femmes ! ». C’est cette phrase que Dylan prendra pour argent comptant et répétera deux ans plus tard au journaliste de Rolling Stone, Jonathan Cott. Derrière une haie de grands cyprès, un vaste terrain plein de carcasses de voitures et de ferrailles, des chiens qui aboient attachés à des chaines, une maison ceinturée par une terrasse en fer. Ni diseuse de bonne aventure ni danseuse de flamenco, et pas plus de caravane et de folklore gitan comme le raconte Pacôme Thiellement, mais de la ferraille à perte de vue. Car Debard, étrange personnage en surpoids, l’air congestionné, vêtu misérablement, avant d’être roi des gitans, est surtout ferrailleur : « Il se faisait appeler comme ça, mais il n’était pas le seul, explique David. Des rois des gitans, il y en a à tous les coins de rue ! ». Mais 43 ans plus tard, le souvenir lointain de cette visite impromptue s’est noyé dans les méandres de la mémoire des deux protagonistes, David et Robert, qui en donnent deux versions différentes. Pour David Oppenheim, la rencontre n’a pas eu lieu : « Ils m’attendaient dans la voiture, je suis allé seul le voir en lui disant que j’étais avec un chanteur américain, très riche, qui pourrait lui acheter des objets dans sa brocante. Il n’a pas voulu rencontrer Dylan et ne savait même pas qui il était. Dylan n’est même pas sorti de la voiture, il s’est contenté de répéter ce que je lui avais dis, à savoir que Debard avait 12 femmes et 100 enfants. Mais c’était faux, j’ai dis ça au pif ». Une version que conteste Robert : « Une femme d’une soixantaine d’années nous ouvre la porte et après discussion, nous invite dans un salon avec des meubles en formica. Je me souviens qu’il y avait d’autres femmes, plus jeunes, et je revois Dylan qui suivait David, les mains à moitié dans les poches de son jeans. Le roi des gitans était là, assis, visiblement malade. Avec Yannick, la traductrice, on est redescendu se promener dans la décharge de ferraille. Ce qu’ils se sont dit, je n’en sais rien, mais ils se sont vus, ça j’en suis sûr ! ». Si la version de Dylan se rapproche de cette dernière, on sait son appétence pour l’affabulation. Ne s’est-il pas inventé une vie de hobo dans ses jeunes années, inspirée de celle de son idole Woodie Guthrie ? 

Au milieu de l’après midi, le groupe reprend la route et doit faire une nouvelle halte avant la tombée de la nuit dans un hôtel miteux où Dylan souhaite prendre une douche. L’arrivée dans la maison de David Oppenheim ne se fait qu’en fin d’après midi. Malgré la fin du printemps, la maison, mal isolée, est presque glaciale. Dylan et Yannick la traductrice ne tardent pas à allumer un feu de cheminée. C’est là que Robert surprend Dylan au téléphone, avant le dîner, « You made my heart jump. » Au bout du fil, la secrétaire marseillaise. Celle-ci débarque dès le lendemain, accompagnée d’une amie, une asiatique âgée d’une trentaine d’années. Elle est photographe animalière et raconte ses aventures en Afrique à l’assistance. « Elle nous raconte qu’elle s’est faites mordre la fesse droite par un gorille au Congo et de manière un peu impudique, baisse son pantalon pour nous montrer la cicatrice encore visible » se souvient Robert. Puis la secrétaire demande à Dylan de chanter une de ses chansons. « Il se tourne vers moi et m’invite à l’accompagner à l’harmonica ». Piètre musicien, Robert s’exécute avec difficulté, tente de suivre Dylan qui essaye de le guider, en vain. « I don’t know how this guy is playing » dit-il, avant de prendre l’harmonica usé à son tour. Un objet inestimable que possède toujours Robert. « Je le conserve soigneusement. J’ai vu des gens vendre très cher des instruments sur lesquels Dylan aurait joué. Moi, je le garde comme une relique. »

Dernier tango à Paris

La fin du voyage approche pour Robert qui embarque dans la Renaut Fuego moutarde des deux marseillaises pour rentrer à Aix en Provence. C’est la dernière fois qu’il verra Dylan, malgré une tentative infructueuse durant l’été. Lors d’un voyage aux Etats-Unis, Robert se rend à Malibu où Dylan vit, et tente de l’appeler « David m’avait donné son numéro avant que je parte. » C’est Sara qui décroche, mais Dylan est absent. Elle lui demande de rappeler plus tard. « Je n’ai jamais rappelé, je suis rentré en France peu de temps après. » Après le départ de Robert, Yannick la traductrice s’envole pour Londres. David et Dylan roulent jusqu’à Paris depuis la Haute Savoie et passent la nuit chez Baba Limousin, une artiste décoratrice et amie de David. La jeune femme habite avec sa soeur, rue de Milan, dans le 9 ème arrondissement. « Ils sont arrivés tous les deux vers 21h. On n’avait pas grand chose à manger, des pommes de terre à l’eau. Il était assez taciturne, je n’ai même pas réalisé que c’était lui au début, ça ne m’a fait ni chaud ni froid, se souvient Baba Limousin. Ma soeur lui a fait écouter du tango, Astor Piazzolla, je me suis souviens qu’il avait adoré. Il avait dessiné un truc sur une petite serviette en papier mais je l’ai perdu. Il voulait aussi savoir pourquoi j’habitais ici, à Paris, et pas dans une ferme. » Elle passe la nuit avec lui, « il ne s’est presque rien passé, il était défoncé, fatigué » et l’emmène le lendemain se promener à Saint-Germain-Dès-Prés. « Dylan voulait acheter un blouson aviateur Mac Douglas en cuir, il portait son chapeau et ses lunettes noires pour pas qu’on le reconnaisse. Une amie lui avait confectionné une petite boite mystique, on a pris un verre à Odéon et puis il est parti ».

David dépose Dylan à Roissy. Jusqu’à l’entrevue dans le hall de l’Hôtel de l’Europe à Avignon en 1982, ils ne se reverront pas, ne se téléphoneront pas. « Cette histoire m’a poursuivi pendant des années, jusqu’à aujourd’hui encore. On n’était pas compatible, diamétralement opposés à tous les niveaux. Pour moi, il n’y a rien de sérieux à retenir de cette histoire. » Pourtant, cette rencontre entre les deux hommes, si pudique soit-elle, va impacter l’oeuvre de Dylan. Dès son retour à New York, Dylan compose avec Jacques Levy la totalité de Desire, son quinzième album studio, hymne à la bohème gitane où Dylan imite le chant flamenco dans One More Cup Of Coffee, mue son ex-femme Sara en déesse gitane - la Sainte Sara célébrée lors du pèlerinage aux Saintes Maries de la Mer - se brime le visage et se réinvente en bohémien chic. La tournée qui va accompagner l’album, la mythique Rolling Thunder Revue, est un joyeux bordel, ridiculement coûteuse et effectuée en caravane, où il impose des musiciens de rue dont la violoniste Scarlet Rivera. Après tout, le Zimm n’en est pas à une appropriation prêt. Tous propos recueillis par B.M sauf mentions

Pour aller plus loin, quelques idées de lecture autour du sujet : 

- Robert Martin, Dix Jours Avec Bob Dylan : l'histoire de ce voyage racontée par l'un des protagonistes

 

- Larry Sloman, Sur La Route Avec Bob Dylan : plongée dans la tournée Rolling Thunder Revue

 

- Oeuvre du peintre David Oppenheim, auteur de la pochette de Blood On The Tracks : 

 

- Bob Dylan, More Blood, 14 ème volume des Bootleg series :