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Quelques jours avec la nouvelle lumière de la scène electro arabe

Quelques jours avec la nouvelle lumière de la scène electro arabe

Originaire de Rabat, يثرGlitter٥٥ a débarqué en France à l’âge de 16 ans, armée de ses racines chaâbi et de ses playlists techno aiguisées. Huit ans plus tard, elle s’est faite une place aux platines de la Bellevilloise, de la Concrete, de la Friche marseillaise ou encore du Yukunkun de Beyrouth. Le vendredi 7 décembre dernier, elle a retourné le public des Transmusicales. Rencontre pailletée. 

Toute de noir vêtue, casquette vissée sur la tête, rouge à lèvres ébène et ongles argentés, ليثرGlitter٥٥ s'enfonce dans les espaces plus qu'animés de la salle du Liberté de Rennes. Cette journée du 7 décembre 2018 va être intense. Enfin, “rien que le café ne puisse arranger”, pose la jeune femme en esquissant un sourire à l'envers. Du haut de ses 24 ans, يثرGlitter٥٥ s’apprête à faire l’une de ses plus grandes scènes françaises et rejoint l’estrade d’une scène techno maghrébine affamée. Pour autant la DJ apparaît déterminée, voire excitée à l’idée d’emporter les 40e Transmusicales de l’autre côté de la Méditerranée pour une expérience purement sensuelle et radicale. Le genre de souplesse qu'elle a appris à perfectionner à force de mixes. Mais avant l'épiphanie, une question, une seule : pourquoi يثرGlitter٥٥ ? “Je collectionne les chaussettes à paillettes, rit-elle un peu gênée. Et les deux symboles à côté représentent le chiffre 55. C’est une expression marocaine : “Khamssa wkhmiss”, qui contre le mauvais œil. Faut pas me chercher, quoi.”

Verdi, Nass El Ghiwane, Brel 

Il ne faut sans doute pas brusquer Manar Fegrouch - son vrai nom. Pour autant elle n'a aucun soucis à se raconter d'une voix douce. En commençant par le début et dans l'ordre. Manar est née et a grandi à Rabat. Pour autant - et aussi étrange que cela puisse paraître - la jeune femme mixera pour la première fois en France et non dans son pays natal. Si ses débuts au Maroc passent inaperçus, la jeune artiste s’en souvient comme si c’était hier : “Le collectif Les Apéros Electroniques m’a invitée et je me suis retrouvée dans une espèce de restau’ italien qu’ils ont transformé pour l’occasion !”.A cette période, Manar est agent artistique mais ne semble plus vouloir quitter la casquette de DJ. Dès le lendemain, elle remet ça. Cette fois-ci, au 5èmeAvenue, un petit club au bout de sa rue devant lequel elle passait quotidiennement pour se rendre à l’école. Lorsque Manar présente ثرGlitter٥٥ à ses parents, aucun ne prend le projet au sérieux. “Expliquer à ma mère que DJ est un métier, bon courage ! Musicien pourquoi pas, et encore…” Pourtant, dans la famille Fegro, la musique n’est jamais très loin. Dès l’âge de 5 ans, Manar est inscrite au conservatoire de la gendarmerie royale pour y apprendre le solfège et le chant. Les années passent et la jeune femme dévoile une belle voix mezzo qui dévore les airs de Giusseppe Verdi. Un attrait vocal qui perdure encore aujourd’hui. “Quasiment tous mes podcasts commencent par une intro vocale. Une fois, j’ai samplé les voix de mecs, issus d’un documentaire au Maroc qui répondaient à une journaliste sur la sexualité avant le mariage. Et après, j’ai enchaîné avec un titre de 7 Liwa, le premier à avoir sorti des titres trap au Maroc et qui a lancé la scène.” Pas exactement le même répertoire à la maison. Son père écoute le rock fusion de Nass El Ghiwane –les “Beatles du Maroc”. Sa mère, elle, préfère la danse orientale. “Si j’adore la variété française, je le dois à mon oncle qui n’écoutait que ça : Gainsbourg, Laurent Voulzy…toute la bande ! D’ailleurs, Jacques Brel a été ma première cassette. Mon oncle me l’a offerte alors que je venais d’avoir un walkman.”

Courant 2010 رGlitter٥٥ va pourtant décider de quitter le Maroc et de mettre un peu entre parenthèse . Direction la France. En cette année internationale du rapprochement des cultures, Manar atterrit donc à Amiens. Objectif : mener à bien des études en économie et gestion. Elle n’a alors que 16 ans lorsqu’elle découvre les galères de l’intégration. “Je voulais demander mon chemin pour aller à la fac. Manque de bol, je suis tombée sur le seul vieux qui parlait picard…, déplore-t-elle. Rapidement, j’ai senti ce regard de différence et ai pu découvrir ce champ lexical impressionnant, à base de : « T’es étrangère, t’es arabe, t’es rebeu, t’es une beurette…”.  Très vite, Manar s’éloigne des maths et de la comptabilité pour se rapprocher des formations culturelles. Valise à la main, elle quitte Amiens. Cap au nord et installation à Lille. A côté de ses études, la jeune femme monte le “Pzzle Festival”, qui sera également la date de son premier mix en France. Plus précisément, au Bulle Café à la Maison Folie Moulins, coin chill où les Lillois jouent au flipper tout en écoutant des sonorités électroniques arabes. “Il fallait quelqu’un en warm’up, raconte-t-elle. L’équipe s’est retournée vers moi et m’a lancé :« Tu vas le faire Manar, comme c’est pratique ! ». En trois jours, je n’ai pas arrêté de rassembler des track et puis le jour J, j’ai pensé : “A quand la prochaine ?”. Aujourd’hui, le festival made in يثرGlitter٥٥ en est à sa 4eédition. Entre temps, la famille a compris l'utilité de la musique electro et du mix dans la vie de Manar. Le retour de la jeune femme en "fille prodige" va même se produire en avril 2017. A cette époque, la jeune femme est de retour au Maroc. Invitée par l’Institut Français elle doit jouer dans un vieux cinéma de Rabat baptisé Renaissance. A ses côtés, un DJ français qui globe-trotte sous le pseudonyme Thylacine. Encore émue elle complète : “Il y avait des immenses affiches partout dans la ville avec mon nom de scène écrit en gros”. Le soir même, Manar s’étonne de voir ses proches se déhancher sur une techno  assez sombre. Sa mère est impressionnée. Son père, rempli de fierté, se mitraille de selfies devant les affiches. “C'est à cet instant que ma mère m’a lancé : “Bon, faudrait que tu nous expliques un peu ce que tu fais quand même !”. Elle était à la fois heureuse car je revenais plus souvent au Maroc mais aussi intriguée par ce que je faisais.”Depuis, sa mère suit toutes les émissions que sa fille anime sur Rinse FM, une webradio électro venue d’Angleterre. Un silence puis “Même les plus tardives, c'est la première à écouter, et à faire des commentaires”, s’amuse la jeune artiste. Sur cette histoire Manar s'agite un peu sur son canapé et scrute l'horaire. Il est 18 heures. ثرGlitter٥٥ est attendue sur Radio Campus puis doit s’emparer du Hall 4 des Transmusicales à 3h15 précise.

“Le Maroc a fait dix pas en arrière d’un coup !”  

Dix jours plus tard, elle a fixé un second rendez-vous. Pour le coup la rencontre aura lieu rue Jean-Pierre Timbaud dans le 11earrondissement parisien. Dans ce petit périmètre de la rive droite Manar a établi une grande partie de ses activités diurnes. À l’heure actuelle, la jeune DJ est à la tête de Fortune Management et travaille chez Wedge et Studio Delta qui enregistre entre autres Tinariwen ou Imarhan. “Voici mon bureau”, annonce-t-elle. Autrement dit : un ordi, un système son inégalable, un vieux mur de pierres sur lequel est accrochée une tête de cerf empaillée. Une fois la visite terminée, direction le Cannibale Café, son QG pour les afterwork. Manar confie ses regrets voyant ce que devient la culture marocaine. “Depuis le printemps arabe, dès que tu t’exprimes, tu es censuré. Je pense notamment au groupe de métal qui a fini en taule. La raison : ils étaient taxés de sataniques, donc contre la religion… La liberté d’expression dans l’espace public a disparu, dénonce-t-elle.Pour avoir sorti ta gratte dans un parc, tu prends entre 1 et 3 mois de prison ferme. C’est hallucinant !”. Révoltée, Manar se souvient du skate parc où adolescente, elle passait ses samedi après-midi. Un refuge situé au cœur de Rabat, encerclé par la gare, la mosquée, l’université, un lycée, le palais royal et le centre culturel français. “Tout le mondes se ramenait avec son instrument et on se faisait des jams tous ensemble. Il y avait des rappeurs, des punks avec des crêtes de 30 centimètres qui s’habillaient comme issus de la contre-culture anglaise.Même si les flics étaient à côté, ils n’en avaient rien à foutre !”. Aujourd’hui, si Manar passe devant ce skate parc, elle y verrait : “Un parc vide”. Elle poursuit : “Quand je repense à ma mère qui me raconte les concours de bikini à Casablanca dans les années 80 ou à mon père et ses jams Bob Marley… Ça paraît si loin. Le Maroc a fait dix pas en arrière d'un coup !”.

Quand elle raconte les longues conversations téléphoniques avec sa famille restée à Rabat la jeune femme pose : “A chaque fois que je parle en Français, mon père me rattrape :« Non, non ! En Arabe ! On n’oublie pas les bases !” Peu de risques à dire vrai. Très affectée par le désespoir d’une jeunesse marocaine ignorée, Manar ne compte pas être dans la passivité. “Ce serait con de ne pas défendre nos propres richesses. C'est important de s'intéresser à la culture locale, sans le côté oriental et superficiel du Maroc, qui est aujourd’hui très stéréotypé.”Force est de constater que l’évolution est en marche. Depuis qu’elle a quitté sa ville natale, Manar observe une jeunesse bien plus curieuse et de ce fait, l’apparition de nombreux collectifs. “La culture underground est de plus en plus présente. Maintenant, les collectifs essayent de programmer dans des gros clubs comme l’Amnesia, qui, à l’origine, sont plus amateurs de musique généraliste, explique-t-elle. Pour l’instant, ce n’est qu’une exploitation des lieux. Mais on sent qu’il y a une forte demande.” Particulièrement depuis l’arrivée d’artistes comme Amin K, Mr-ID ou Wal, producteurs et DJs marocains qui n’hésitent pas à mélanger des sonorités plus gnaouas avec de la musique électronique house. “Aujourd’hui, c'est en Europe où des producteurs s'intéressent à notre musique.”

“Je ne sais pas du tout fermer ma gueule”

Peut-elle être le trait d'union qui imposera cette nouvelle génération hors du Maroc ? Manar ne tient pas à jouer le rôle de l'ambassadeur electro jeune, jolie et polie. Raison ? “Je ne sais pas du tout fermer ma gueule”. Un trait qu’elle tient de deux femmes. La première répond au nom de Haja Hamdaouia, une des plus grandes chanteuses de Châabi –ou “musique populaire” en français–, célèbre pour la vulgarité de ses textes sur la politique ou la place de la femme au Maroc. “Elle chantait aussi bien pour le roi et les princes que dans des fêtes populaires. Lorsque le Maroc était occupé par la France, elle a même écrit des textes codés pour guider les militants d’un endroit à un autre. On la surnomme la diva aux milles nuits. Elle a été emprisonnée pour avoir tué son mari en lui cassant une bouteille de whisky sur la tête. Elle venait d’apprendre qu’il l’avait trompée avec l’une de ses chanteuses...”. Manar tente de traduire l’un de ses refrains : Qu’est-ce que tu fais ? / J’t’attendais pour que tu m’en foutes une à 3 heures du matin. / Qu’est-ce que tu fais ? “C’est complètement absurde de voir tout le monde chanter ce texte gaiement, en tapant dans ses mains.”, rit-elle.

La deuxième femme qui inspire beaucoup Manar est plus proche puisqu'il s'agit de... sa grand-mère, elle aussi grande amatrice des chants signés Haja Hamdaoui.  Elle s'est enfuie à l'âge de 12 ans car on voulait la marier de force replace la DJ A partir de là, elle est devenue indépendante et s'est trouvée un logement. C’est une sacrée femme. Pendant l’occupation, elle cachait des flingues en les faisant passer pour des nourrissons. Elle regardait les soldats droit dans les yeux et leur lançait : “Bah quoi ? Tu veux voir mon sein ?”.  Sa liberté d'expression me fascine. Encore aujourd'hui, pendant les repas de famille elle nous fixe et nous dit : « Oh les jeunes, vous ne savez plus vous amuser aujourd'hui, ni vous exprimer d'ailleurs… Je peux dire “couille” si je veux ! »”.  Un sourire entendu. Si Manar ne sait pas encore si sa carrière se fera au Maroc ou en France, elle se fera en liberté.