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En 2019 Le Villejuif Underground relance la belle escroquerie du rock'n'roll

En 2019 Le Villejuif Underground relance la belle escroquerie du rock'n'roll

Ils devaient être le groupe rock de 2017, mais aussi celui de 2018. Finalement, le décollage sera pour 2019. Enfin prêt après deux ans de tâtonnements, le très attendu deuxième album du Villejuif Underground sort en février sur Born Bad. À l'occasion de leur dernier concert de l'année, on s'est collé à leurs bottes. Le tout, bien évidemment, au rythme saccadé d'un moteur à deux temps. 

Étrange programmation ce soir dans la salle parisienne de la Bellevilloise. Alors que deux groupes rock sont en tête d'affiche du festival Winter Camp, les deux premières formations à prendre la scène font dans l'électronique. Autant dire qu'on les a envoyé dans la gueule du loup : faîtes donc bouger un public rock à 20h dans une salle aux trois-tiers vide, bon courage. Malgré le contexte, le duo écossais Free Love se démène, sa chanteuse embarquant même son micro jusqu'au comptoir du bar d'où elle se met à gémir et danser, debout au-dessus du monde. Juste devant la scène, un homme remue seul depuis le début. Son corps est long, son nez également et ses cheveux blonds sont tout ébouriffés, aussi peu ordonnés que ses mouvements de danse. On ne le dirait pas comme ça, mais ce jouisseur solitaire « travaille » ce soir. Il s'appelle Nathan Roche et dans deux heures, ce sera son tour de chanter en compagnie du Villejuif Underground, bande rock'n'roll au son garage minimal et étouffé sur lequel il pose sa voix grave d'un chanté/parlé à la Lou Reed.

 

 

En attendant, le danseur croque la vie et se laisse emporter, comme il semble l'avoir fait toute sa vie : en provenance de Townsville en Australie, il se fait quelques amis en France lors d'une tournée d'un de ses groupes précédents et se voit proposer la garde d'un appartement parisien pour quelques mois. Il s'acoquine d'une fille alors il trouve refuge dans un squat d'artistes de Sèvres, la Générale, puis dans une cabane à Villejuif. Celle-ci est située dans le jardin d'une maison partagée par ceux qui formeront le Villejuif Underground. À la fin de leur morceau éponyme, comme s'il fallait le prendre comme un manifeste, Roche récitait d'ailleurs une lettre de refus de visa envoyée par l'administration française. Il est resté.

The Mask And The Plume

Alors que Free Love s'apprête à quitter Paris sous de timides applaudissements, Nathan Roche est rejoint par un second jeune Australien dans un effluve d'affection en anglais. « Nathan, good to see you man ! ». Les échanges d'amabilité passés, l'ami du chanteur sort un bouquin de sa sacoche et le montre à Roche, tout enthousiaste.« Ho tu as commencé le lire ?! »s'exclame alors son interlocuteur aux grands yeux fous. « T'en penses quoi ? T'aimes bien ? Dis-moi ! ». S'il est intéressé à ce point, c'est que l'auteur de ce roman d'aventure n'est autre que... lui-même. Évidemment, son compagnon ne tarit pas d'éloges. Mais quand on le retrouve plus tard sans Roche à ses côtés, on comprend vite qu'il n'est pas non plus en train de dévorer un chef d'oeuvre : « En vrai, il y a tout plein de clichés, mais ça me fait marrer d'imaginer la voix de Nathan raconter l'histoire ! Ah et aussi, c'est truffé de fautes, on dirait qu'il a juste passé son bouquin à l'auto-correct Word. Ça donne des coquilles hilarantes parfois ! ».

L'anecdote symbolise bien Roche et son apport au Villejuif Underground : avec son style parlé au haut débit de paroles parfois narratives ou impressionnistes, le jeune homme dégage une image de poète rock. Sauf qu'en grattant, le poète s'affuble progressivement d'un côté clownesque : les textes se révèlent plus divertissants que géniaux. A l'arrivée, plutôt que de ressembler à ces légions poseurs recyclant le mal être adolescent des amateurs de Baudelaire, Roche a plutôt choisi le camp de la désinvolture, la vraie. À ses côtés au sein du Villejuif Undergroud, on retrouve également un bassiste qui n'écoute plus de rock depuis longtemps – il préfère se shooter au rap français. Le guitariste lui a un problème récurrent aux oreilles qui a provoqué ce soir son retard de deux heures. Quant au claviériste, la légende dit qu'il était tellement fracassé lors de sa première répétition qu'il s'est endormi sur son instrument, causant un son qu'on imagine assez strident. « It's great ! Je veux ce mec dans le groupe ! »se serait alors exclamé Roche.

 

 

Pour autant ne pas voir derrière le Villejuif Underground quatre escrocs pratiquant le rock sans cap ni boussole. Voyons plutôt derrière cette aventure une drôle de machine pas si éloignée de l'esprit génial et difficile à cadrer des premiers punks. Capables un jour de détourner le clip de campagne de Marine Le Pen puis de juxtaposer une moquerie des jeunes voyageurs en Australie (« Backpackers At The Front Bar ») avec le souvenir cauchemardesque du 13 novembre (« Bataclan »), le Villejuif Underground reste essentiellement imprévisible. A preuve leur irrévérence face à cette si lourde "Histoire rock" qui semble peser des tonnes sur les épaules de leurs contemporains. « Pour le second album, on a longtemps cherché à faire des beats trap » révèle d'ailleurs Adam, le bassiste avant de soulever les épaules « Bon, c'était nul au final ».

La gêne de Villejuif

Le Villejuif Underground n'habite plus Villejuif. À la suite d'une inondation au printemps 2017, leur maison est devenue d'une humidité insupportable. Depuis, il se sont dispersés. Antonio, le claviériste, est même rentré en Bretagne. Nathan lui a migré à Marseille, où il vit avec une Ardéchoise qu'il vient de marier. « J'adore Marseille ! Je suis australien alors j'avais besoin de la plage et du soleil. Je fais régulièrement Marseille-Cassis à vélo, c'est génial ! ».

Cette nouvelle distance est l'une des raisons du retard qu'a pris leur second album, annoncé imminent depuis fin 2016. Présent ce soir à la Bellevilloise, JB Guillot, le boss de Born Bad, doit être heureux d'enfin avoir son groupe sous la main avec un disque pressé et finalisé. Mais à la sortie du dîner de pré-concert, c'est l'explosion. Alors qu'ils étaient censés organiser un shooting photo la veille à Marseille dans l'optique de la promotion de l'album, le groupe est arrivé à Paris les mains vides, de quoi provoquer une longue engueulade du patron sur un pauvre Antonio déjà en pleine descente d'acide. Quelques minutes plus tôt, c'était déjà lui qui tentait tant bien que mal de répondre aux questions d'une journaliste des Inrockuptibles quand les autres membres ne pensaient qu'à finir leur assiette. Un beau moment de gêne où les banalités et les conneries se sont enchaînées dans ce qui ressemblait parfois à un supplice dans les yeux du claviériste. « J'espérais faire une interview dans le magazine, ça va finir comme une chronique !»lâche plus tard la journaliste, déçue mais souriante. Si les contraintes liées au lieu et au timing du concert étaient réelles, on ne peut pas dire que le groupe s'est démené pour se mettre Les Inrocks dans la poche. Et en ajoutant l'épisode des photos, on comprend que la bande s'en fiche un peu de promouvoir leur travail, d'où les cheveux blancs donnés au patron de leur label Born Bad.

 

 

En attendant la sortie du disque, il y a un concert à jouer. Précédé des Bryan's Magic Tears, groupe rock également signé sur Born Bad et potes de défonce en coulisses du Villejuif Underground, la bande de Nathan Roche délivre un show classe et sexy malgré la fatigue : ce soir, ils bouclent en effet une tournée de plusieurs semaines de l'Italie et du Sud de la France qui, selon toutes les sources, n'y est pas allée de main morte sur les poudres et la boisson, notamment la veille à Marseille. « C'est quand on est à l'étranger ou en province qu'on s'amuse »s'excuserait presque Adam. « Là je rêve juste du Uber que je vais prendre cette nuit pour rentrer chez moi ». En quittant les projecteurs, Roche vient discuter avec un homme en fauteuil roulant. Depuis le côté de scène, ce dernier n'a pas perdu une miette du concert. JB Guillot aimerait que les choses accélèrent un peu. Pour cela le patron de Born Bad tente un rappel à l'ordre : « Nathan, il faut aller à la table de merch ! ». Le second album du Villejuif Underground, When Will The Flies In Deauville Drop ? sort le 1er février. 2019, pourrait commencer au rythme nonchalant de ce disque.