JE RECHERCHE
Au Lesotho, un berger s'est écarté du troupeau pour suivre l'étoile trap

Au Lesotho, un berger s'est écarté du troupeau pour suivre l'étoile trap

Berger à la vie et musicien à la scène. Teboho Mochaoa selon l’état civil, Morena Leraba selon le programme des dernières Transmusicales. De passage au festival rennais le vendredi 7 décembre dernier, Morena Leraba se présentait sans album ni EP, mais bien décidé à marquer les esprits et même plus à l’entendre proclamer : « Quand je chante, je veux que les gens voyagent dans le temps. » Et alors ? Mission réussie et présentation. 

Il a été l'invité de dernière minute des 40e Transmusicales de Rennes. Peut-être le plus singulier aussi. A quelques jours de l'ouverture du festival, le groupe Anglo-Ghanéen K.O.G & The Zongo Brigade annule sa venue pour des raisons de visa non reçu à temps. La réponse à cette défection va ressembler à un coup de poker. A quatre jours de l'ouverture du festival le programmateur des Transmusicales, Jean-Louis Brossard,  proposer à un berger du Lesotho pratiquant la trap music si populaire de remplacer les absents au pied levé. Sur scène, impossible de reconnaître Teboho Mochaoa, plus connu sous le nom d’artiste de Morena Leraba. Pour la simple et bonne raison que l’homme présent sur scène n’est autre que son alter-égo. Si Teboho est un jeune artiste de 33 ans originaire du Lesotho - doudoune jaune et sneakers aux pieds en interview - Morena Leraba – en tenue traditionnelle -est un berger de ce royaume enclavé d’Afrique du sud. Un berger qui calmement sait poser les bases de son projet musical sans fioriture, mais avec le sens du manifeste : « Quand je chante, je veux que les gens voyagent dans le temps." 

A quelques heures de son concert rennais Teboho / Morena s'amuse de cette double personnalité. Il la justifie même en la replaçant dans son contexte. Le contexte en question ? C'est l’histoire personnelle du musicien, berger devenu rappeur. Teboho : « Morena Leraba, c’est moi si je n'étais pas allé à l'université ». Initiés dès l’enfance, les jeunes bergers partent dans les montagnes et gèrent leurs troupeaux, relativement coupés du reste du monde. "Dans nos traditions on peut cumuler les obligations du berger et les études replace Teboho même si, pour des raisons financières, cela reste rare de partir étudier loin de nos terres. Par exemple mon père étudiait en même temps qu'il gérait son troupeau. C'est mon grand-père, qui a été prêtre et prêcheur, qui nous a toujours transmis le goût d'une bonne éducation."  Teboho décide donc de quitter son village originel de Mafeteng et part étudier à l’université. « J'ai d'abord opté pour la communication et le journalisme, puis j'ai abandonné pour le graphique design en indépendant ». S’il travaille pendant deux ans dans ce milieu, Teboho est déjà largement investi dans la musique.« Si l’on prend la perspective d'un citadin, baigner dans la musique veut dire être envoyé à l'école pour apprendre le piano replace d'une voix douce le garçon  Venant d'un milieu rural, et d'autant plus dans un pays sous-développé, c’est différent... La musique fait partie de la vie quotidienne. On chante tout le temps ! Quand il y a du soleil on chante pour la pluie et quand il pleut on chante pour le soleil. Quand tu es seul avec ton troupeau, l'acte de chanter devient même une expérience médidative».

La fête de la musique

Si la musique occupe une place primordiale dans la vie de Teboho, il tient à préciser qu’il restera toujours berger : « Dans mon pays, on ne s'arrête jamais d'être berger, c’est une histoire pour la vie. J'ai quitté mon village quand je suis parti à l'université, et j'étais vraiment heureux car je voulais échapper à ce milieu, mais être berger est toujours dans mon cœur. Je peux revenir demain et reprendre mon troupeau. J’ai juste eu le privilège d'aller à l'école à l'extérieur, ce que beaucoup n'ont pas l'opportunité de faire ».  A l’université, Teboho enchaîne les allers retours en Afrique du sud pour trouver des producteurs. Chou blanc : « Beaucoup de gens me disaient« ce que tu fais est super, mais va à Johannesbourg ». Je viens d'un petit pays, où la scène musicale est presque inexistante. Je voulais faire quelque chose de différent. Donc j'ai atterri dans cette grande métropole ».

Dès lors tout s'accélère. Première étape : la fête de la musique de Johannesbourg, en 2018. Ce soir-là, le nouveau manager de Teboho – Lesedi Rudolph - appelle Steve Hogg – Vox Portent dans le milieu -, un ami et producteur de la scène électronique. Bingo : la rencontre est une évidence. Sourire aux lèvres, Teboho raconte : « Je n'aime pas me vanter, mais si vous regardez la vidéo de la fête de la musique, vous penserez qu'on est un groupe depuis très longtemps ! ». Vient ensuite la rencontre avec les musiciens : Chris Borca à la basse, et Issous Baraka Toure aux percussions.

Un groupe formé seulement trois semaines avant leur performance aux Transmusicales de Rennes.  « Quand je verrai la foule, j’y croirai s'emballe tout d'un coup Morena en écarquillant les yeux Etre un groupe sans EP ni album et pourtant être programmé ici c'est assez fou. Comme c'est assez fou d'imaginer que les gens viennent nous voir sur scène ». Pourtant, le succès semble déjà bien présent. Lors du festival Rituel 2 – également à Rennes du 14 au 17 novembre dernier - le public réclamait cinq titres supplémentaires à la fin du show proposé entre les murs de la salle Ubu.

C'est notre histoire 

Cette ferveur a certainement une explication magique et une autre, disons, plus rationnelle. A chaque apparition Morena Leraba livre un spectacle qui adopte plus les contours de la véritable performance que ceux du simple concert. « Quand je suis sur scène, incarner un alter-ego est très profond. Je deviens une autre personne, mentalement perdue et très loin. Même si vous essayiez de me parler, je ne suis pas sûr de vous répondre. Je m’autorise à être perdu car je sais que ça ne sera que pendant une heure puis que je redeviendrai Teboho. Je ne suis peut-être pas spirituel, mais mon personnage l'est, les titres le sont ».

Une spiritualité musicale convoquée par le Sésotho, langue officielle du Lesotho : « J'emprunte énormément à la musique traditionnelle de mon pays et à sa langue. Notamment pour sa poésie. Je m'inspire de mon village de manière générale. Je me remémore ce que j'écoutais quand j'étais jeune, les histoires que j’entendais... ».Au-delà de son utilisation pour sa poésie, la raison de choisir le Sesotho est plus profonde : « A l’heure du monde globalisé dans lequel nous vivons, tout le monde a tendance à chanter en anglais. On m’a souvent dit "tu fais un super boulot, mais si tu chantais en anglais les gens te comprendraient peut-être plus et tu pourrais te développer en Europe". Mais c’est impossible ! Morena Leraba ne sait même pas parler anglais ! Je ne pourrais pas chanter ce que je veux dire, il n'y a pas de traduction. » Une pause puis l'homme relance : « Beaucoup de jeunes africains ne parlent plus les langues africaines traditionnelles, l'éducation a changé. On finit par tous parler anglais, on dérive de nos cultures » Néanmoins, selon Teboho, nombreux sont les jeunes sud-africains à suivre sa musique et à se reconnaître dans le Sésotho : « Ils sont fiers, ils disent "wow, c'est notre langage" ».

Au-delà de réhabiliter l’image du village et des bergers, Teboho désire retourner vers une transmission des histoires de son pays grâce à l’oralité : «C'est assez drôle que ce soient les missionnaires français qui aient écrit l'histoire de notre pays dans des livres. Alors que notre histoire s'est toujours transmise par l'oralité. C'est ma grand-mère qui me racontait ces histoires. Quand j'ai grandi, je l’ai fait à mon tour." Un sourire énigmatique "Certes les détails changent, mais le fond est le même. C'est notre histoire».