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La mort, les substances, et la rédemption : Denzel Curry a déjà tout vu

La mort, les substances, et la rédemption : Denzel Curry a déjà tout vu

A 23 ans, Denzel Curry – c'est son vrai nom - a déjà vécu plusieurs existences. Avant de se la couler douce, à Los Angeles, le rappeur aux trois albums a fréquenté le même lycée que Trayvon Martin, abattu en 2012 alors qu'il rentrait chez lui, il a perdu son frère après que ce dernier ait été tasé par un policier, et habité avec la star XXXTentacion, assassiné en juin dernier. Interview rapide avec un homme – accompagné de son frère Soulja Mook – qu'il vaut mieux ne pas fréquenter trop longtemps.

A quoi ressemblait votre enfance à Carol City, en banlieue de Miami ?

Denzel Curry : Enfant, je ne me rendais compte de rien. Tout allait bien, on jouait à la chasse à l'homme, au football américain, on se bagarrait pour rigoler. Puis en grandissant, c'est devenu de plus en plus le bordel. Mais, ça, mon grand frère vous le racontera mieux, parce qu'il y a vécu plus longtemps que moi. J'ai déménagé à Miami quand j'avais 19 ans.

Soulja Mook : A Carol City, on était exposés à à peu près tout : le sport, les femmes, les drogues et tout ce que cela implique. C'était là, ça t'explosait à la gueule quoi qu'il arrive. A partir de 17 ans, tout était devant toi, tu voyais et avais accès à tout.

La majorité de la population de Carol City est d'origine caribéenne, à l'image de vos parents bahaméens. Est-ce que cela crée une ambiance particulière ?

DC : Le sud de la Floride est un énorme melting-pot, avec beaucoup de cultures différentes. Nous sommes originaires des Bahamas, mon manager est jamaïcain, mon meilleur pote est haïtien...

SM : Cela donne plein de mélanges. Tu peux rencontrer des sino-jamaïcains, des cubano-colombiens, des indo-porto ricains... Chacun pioche un peu de la culture de l'autre, et prie Dieu pour que sa journée ne se termine pas trop mal. Dans la culture caribéenne, tout le monde se connaît personnellement. Tu connais les noms et prénoms de tous les gens de ton quartier, et de leurs cousins. Parce qu'en vrai, chacun est parent avec quelqu'un du coin. C'est très chelou, mais aussi très beau.

DC : Généralement, tu découvres lors de réunions de familles, ou de funérailles, que ton homeboy depuis des années est en fait ton cousin. Lors de la remise des diplômes, à la fin du lycée, j'ai réalisé que la mère de mon pote était ma tante. Je ne les avais jamais vus ensemble. « Mec, on est cousins ! »

Vous étiez au lycée avec Trayvon Martin, un adolescent abattu à 17 ans en 2012 par un responsable de surveillance de voisinage et qui a déclenché indirectement le mouvement Black Lives Matter, alors que votre frère Treon est décédé en 2014, après avoir été tasé par un policier. C'est un background classique, pour un afro-américain de notre époque ?

DC : Cela commence à l'être. On s'habitue à entendre aux infos qu'un nouvel ado noir est mort des suites de violences policières. En fait, c'est devenu normal depuis que les flics s'en tirent sans être inquiétés. Plus cela arrive souvent, plus ils pensent qu'on s'y fait. Alors que non, mec. C'est mon frère, qui vient de mourir. C'est le frère d'un pote, le fils d'un voisin qui vient de mourir.

SM : La nuit où notre frère est décédé, j'étais avec lui. La semaine précédente, on s'était embrouillés comme jamais. Et ce soir là, on s'est éclatés comme jamais. On est sortis, on a plaisanté, fait les cons... Six heures plus tard, j'ai reçu un coup de téléphone m'annonçant que mon frère était mort. Et j'étais genre « COMMENT ? J'étais avec lui tout à l'heure ! » On avait parlé de tout, à tel point qu'à un moment, on s'est arrêtés pour se demander pourquoi on se racontait tout ça. Donc pour moi, c'était dur, mais pas parce que j'avais eu l'occasion, sans le savoir, de lui dire adieu. Je savais ce qu'il avait sur le cœur, ce qu'il était en train de traverser dans sa vie. En fait, il était assez heureux de comment les choses se passaient pour lui. Apprendre qu'il était mort alors que c'était une bonne personne me fait penser que c'était la volonté de Dieu. Et son esprit est toujours présent parmi nous. Pour ce qui est de Trayvon Martin, aujourd'hui encore, je pense que la justice a eu tout faux.

DC : Au lieu de s'arrêter à sa couleur de peau, la justice aurait simplement dû se demander s'il était juste ou non de l'abattre. Pourquoi ce responsable de surveillance du voisinage le suivait ? Mec, pourquoi tu suivais un gars qui vivait là ? Tu n'es même pas un policier ! Ils devraient organiser un nouveau procès. Si les rôles avaient été inversés, le jugement n'aurait pas été le même. Même s'il s'en est tiré sur les accusations de meurtre, il aurait dû être arrêté pour avoir fait le justicier. Tu n'as pas le droit de faire le justicier, c'est illégal.

Musique sous influence

Est-ce que quelqu'un essaie de changer les choses aux États-Unis, pour que ce type de tragédie n'arrive plus ?

DC : Je ne sais pas. De mon côté, j'essaie de faire ce que j'ai à faire, en racontant la vérité dans mes morceaux, pour que les gens soient au courant. Je ne fais pas de politique et tout ce genre de conneries. En étant honnête à propos de ce qu'il se passe, je fais ma part du boulot.

Vous avez l'impression que la situation empire ?

SM : En vivant toujours à Carol City, j'ai l'impression que ça va mieux.

DC : Mouais... Ils devraient modifier certaines lois. Pas toutes, mais certaines. Ils ont toujours cet état d'esprit, qui veut que nous soyons traités différemment.

SM : Ils devraient nommer comme policier responsable du quartier, un type qui connaît l'environnement, les habitants, les kids, pour maintenir l'ordre. Quand je faisais des bêtises dans mon quartier, l'officier de police qui m'arrêtait me ramenait chez mes parents, parce qu'il les connaissait. Et seulement s'ils n'étaient pas là, il m'embarquait au poste. On a besoin de gens qui connaissent la population dont ils ont la charge, pour qu'ils puissent évaluer la situation de façon juste, au lieu des fous de la gâchette auxquels on a à faire.

Denzel, vous avez vécu un moment en colocation à Miami avec XXXTentacion, un rappeur à succès qui a été assassiné à l'âge de 20 ans en juin dernier. Comment se passait la cohabitation ?

DC : Quand on traînait ensemble, il me racontait qu'il voulait se suicider, qu'il ne s'entendait pas avec sa mère, ce genre de trucs. Au quotidien, on chillait dans l'appart', on se marrait, on faisait de la musique, on donnait des concerts, puis on rentrait, et rebelote. A l'époque, on était tout le temps en train de créer, c'était la seule manière de le tenir éloigné de ses démons. Lorsqu'il était à la maison, il n'avait pas de problèmes, en dehors de la drogue. C'est quand il a quitté l'appart', qu'il a commencé à avoir de vrais problèmes.

Que pensez-vous de toute cette génération de rappeurs dépressifs, dont se réclamait XXXTentacion, qui font croire que c'est cool de mourir à 20 ans ?

DC : Ils donnent l'impression que c'est cool de mourir jeune, mais ça ne l'est pas. Ils pensent que ça les fera entrer dans la légende, ou je ne sais quelles conneries. Ils sont persuadés que ça leur permettra de marquer l'histoire, c'est n'importe quoi.

Vous ne consommez ni drogues, ni alcool depuis deux ans, et pourtant votre musique est incroyablement planante. Comment faites-vous ?

DC : J'ai des souvenirs, frère, je n'ai pas toujours été clean. Je me souviens dans quel état j'étais quand je prenais du LSD ou des champignons. Ce n'est pas vraiment compliqué pour moi de recréer la musique que je faisais quand j'étais sous influence.