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Kidnappé et agressé chez lui au Congo, Cor Akim zouke encore

Kidnappé et agressé chez lui au Congo, Cor Akim zouke encore

En RD Congo, après deux ans d’attente, les élections présidentielles auront enfin lieu ce dimanche 30 décembre. Début décembre un chanteur, Cor Akim, a été kidnappé quelques jours après avoir sorti sur les réseaux une chanson critique envers le pouvoir en place. Retrouvé en vie, mais le corps recouvert d’hématomes, le jeune homme apprend durement la vie d’artiste engagé en RDC. Portrait.

Faire du bruit pour couvrir le leur. Depuis décembre, et le début de la campagne présidentielle en République démocratique du Congo (RDC), les opposants au régime violent et répressif du président Joseph Kabila ont connu des difficultés pour s’exprimer. Le 11 décembre dernier, le principal candidat de l’opposition, Martin Fayulu, a vu son meeting arrêté et « dispersé» par la Garde républicaine à Lubumbashi, dans l’est du pays, faisant au passage deux morts, et quinze blessés selon l’Association congolaise pour l’accès à la justice (Acaj).

Trois jours avant, c’est un opposant d’un autre genre qui a été attaqué. Le chanteur Cor Akim a été enlevé par des inconnus dans l’est de la RDC. Il sortait d’un karaoké où il venait de se produire quand il a été kidnappé. Dans l’urgence, il a envoyé un SMS à son frère : « En danger, au secours ». « Nous sommes arrivés en retard sur les lieux où nous avons retrouvé l’une de ses chaussures et son porte-monnaie », déclarait alors son père Amuli Bufolé. Deux nuits d’angoisse plus tard, Cor Akim est retrouvé gisant au sol dans la commune d’Ibanda, dans le Sud-Kivu, présentant des hématomes au torse et sur les bras. Il est conduit à l’hôpital.

De zouk love à zouk conscient

« Qui provoque les abeilles se fera piquer » dit un proverbe yaka. Avec sa chanson « Mon vote », Cor Akim en a provoqué plus d’une. Ou peut-être la plus grosse de toutes. Publiée sur son compte YouTube cinq jours avant son enlèvement, le chanteur de 26 ans y étale sa soif de changement sur un fond zouk, déclamant suavement : « Je ne vote que pour une république meilleure » ou encore « Aucun bilan, aucune réalisation dans leur actif ». Pour autant, le chanteur prend bien soin de ne jamais nommer personne.

Aujourd'hui, à peine sorti de l’hôpital, l’ambianceur se veut rassurant. À la troisième personne. « Celui qu’on appelle le prince Akim va bien ! Chez moi on à l’habitude de vivre en ayant mal, je suis un combattant, je respire encore. » Et évoque un engagement qu’il puise aussi dans sa province natale, le Sud-Kivu : « Il ne faut pas rester silencieux face à tout ce qui se passe dans le monde où l’on vit, j’ai grandi ici, où la réalité ce sont des guerres, des violences sexuelles chaque jour, et en tant qu’artiste je ne peux pas être aveugle. » Depuis 1994 et le génocide rwandais, le Kivu, dans l’est du Grand Congo, a basculé dans un conflit sans fin. Aux mains des seigneurs de guerre, il est aujourd’hui le théâtre d’un affrontement lié à l’explosion de la production de smartphones et de l'abondance d'un minerai indispensable à la fabrication de composants électroniques: le coltan. Alors, au moment de lister ses héros, il cite pêle-mêle Céline Dion, R.Kelly, Jean-Jacques Goldman, Johnny Hallyday, mais prend soin de terminer par « Denis Mukwege », « l'homme qui répare les femmes » récemment nommé prix Nobel de la paix. Dans cette région où le viol est devenu une arme de guerre, le gynécologue né à Bukavu, comme Cor Akim, est engagé contre les guerres qui ont ravagé la RDC et ses femmes. « C’est un honneur pour la RD Congo d’avoir quelqu’un comme son excellence le docteur Denis Mukwege, c’est une fierté d’avoir ici des gens qui savent encore dénoncer les mauvaises choses et le mal qui se passe autour d’eux. » Akim veut être l’un d’eux. « 'Mon vote' c’est une chanson que j’ai écrite pour sensibiliser mes concitoyens pour ce dimanche où nous irons au vote, c’est une chanson qui parle aux électeurs, pour qu’ils choisissent des valeurs chez les candidats, et non comme ça se fait ici où on vote pour du peut-être, du matériel, des t-shirts, pour de la nourriture, pour des origines ethniques, cette fois nous aimerions voter pour des gens qui réfléchissent au développement de notre pays. »

« La musique a été mon médicament »

Cor Akim ne cite jamais personne, mais il ne faut pas être grand clerc pour comprendre qu’il vise le régime Kabila en place depuis presque 22 ans, du père Laurent-Désiré au fils Joseph. Ce dernier ne se présentera pas pour respecter les exigences de la constitution qui limite la présidence à deux mandats. Il a envoyé à sa place son « Dmitri Medvedev » à lui, à savoir Emmanuel Ramazani Shadary. Sur son candidat, Cor Akim reste discret. « Non, non, non, je reste neutre, en tant qu’artiste je suis apolitique en quelque sorte », bredouille-t-il. Une prudence aussi due à un enlèvement dont son corps témoigne encore, et dont il ne veut plus parler. « Il m’est arrivé quelque chose de grave, nombre de personnes pensent que je ne vais plus travailler, rester silencieux, mais je me dois de reprendre la scène », dit-il. Histoire de rappeler qu’il est d’abord un artiste étonnant, pouvant migrer d’un zouk fleur bleue à des sons plus « interpelatifs » maniant suavement ses rimes contre le régime.

Comme beaucoup d’enfants au Grand Congo, Corneille Akilimali Bufolé commence à chanter dans la chorale de la paroisse de son quartier, inscrit par sa mère alors qu’il a 10 ans. C’est là qu’il apprend à jouer de ce piano omniprésent dans son répertoire, puis plus tard du jazz sous l’impulsion de Thomas Lusango, autre gars du Kivu. À 19 ans, Corneille perd sa mère. « Sans la musique, j’aurais vraiment pu sombrer, j’étais souffrant, il m’a fallu un médicament pour me relever, et c’était la musique », souffle-t-il. Il apprend ensuite le classique avec une violoniste belge, Clotilde Larose, jusqu’à découvrir un professionnalisme qu’il ignore alors. En 2014, il rencontre Lokua Kanza, une autre de ses « influences » lors d’un concert de charité organisé dans le cadre d’une campagne contre les violences sexuelles au Kivu. Quand Kanza veut écouter sa musique, celui qu’on appelle encore Corneille Akim n’a rien à lui proposer. « Je n’avais ni CD ni vidéos, rien, c’est comme ça que j’ai commencé à enregistrer mes singles », se souvient-il. Un an plus tard paraît son premier album Homme des rêves. Insaisissable, il définit sa musique comme de la « world pop inclusive », ses instrus l’éloignant de la rumba et du soukous congolais. Avec The Greatest, son deuxième album, sorti en 2016 il continue de surprendre enchaînant des ballades en anglais, français ou lingala.

Jusqu'à zouker à propos de l’élection présidentielle avec « Mon vote », titre à paraître sur son prochain opus: Te rencontrer. Un zouk politique qui lui a valu de passer une nuit en enfer. Alors qu’il a souvent été reproché aux papes de la rumba zaïroise, aux Papa Wemba, Koffi Olimidé & co de soutenir tacitement le pouvoir en place en ne chantant que la fête, le sexe et l’amour, ces dernières années, les artistes engagés ont souvent été attaqués. De Blackman Bausi kidnappé et retrouvé mal en point façon Cor Akim en début d’année à ces quatre plasticiens arrêtés à l’été 2017 à Goma lors d’une manifestation, et libérés quatre jours plus tard. Cor Akim, lui, ne sait pas encore quelle direction prendra sa carrière entre « musique à l’eau de rose » et « des textes plus politiques ». Les nuits des 8 et 9 décembre dernier ont dû l’aider à choisir. « L’avenir, c’est maintenant, clame-t-il évoquant les élections de dimanche. Nous restons confiants, certains disent qu’il y aura du bruit dans notre pays, mais on espère que tout se passera bien, que le Congolais verra son pays se relever, on espère avoir des dirigeants qui vont contribuer à en faire un pays meilleur. » Et une République plus démocratique ?