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Techno ou classique ? Fabrizio Rat veut communier avec les machines

Techno ou classique ? Fabrizio Rat veut communier avec les machines

Fabrizio Rat est italien, mais il a décidé de vivre à Paris. Il est pianiste classique de formation, mais il a décidé de faire de la techno. Avec des sets mêlant son instrument de prédilection et des vieilles machines à rythmes, il vise la transe et l’hypnose et fait danser des foules entre les Transmusicales de Rennes ou des salles perdues en Amérique du Sud. Rencontre avec celui qui souhaite “devenir un peu comme les machines avec lesquelles il joue”.

Cette nuit du 8 décembre 2018, le Hall 9 du Parc Expo des Transmusicales de Rennes a vu défiler la techno façon Détroit de la Fraîcheur, les cadences ougandaises de Nihiloxica, en gilets jaunes, et le set suédois de la Fleur. Tout pour le rythme. Assez en tout cas pour que l’apparition d’un piano à queue un peu avant quatre heures du matin pose question. Une autre fantaisie de la programmation du festival français le plus défricheur ? Pas sûr, car dans la foulée, une boîte à rythmes et une table de mixage sont placées à angle droit de l’instrument. Parfaitement situées pour que Fabrizio Rat puisse à la fois manœuvrer entre son piano de la main droite et son matériel saturé de boutons et de prises de la gauche. Cheveux mi-longs, veste de costume et œil écarquillé lui donnant des allures de personnage pensé par David Lynch, Fabrizio Rat affiche aussi un début de sourire: “Quel plaisir de jouer à Rennes, c’est l’endroit avec le meilleur son au monde juste derrière le festival Exit, en Slovénie” riait-il quelques jours plus tôt, près de son studio de Belleville à Paris. Des conditions parfaites pour faire résonner les gammes entêtantes de son dernier album en date, Unconscious Mind, sorti début décembre sur le label allemand Odd/Even. Et de mettre en pratique sa théorie musicale plutôt personnelle, la “projection du piano, instrument classique et romantique par excellence, dans le monde hypnotique et puissant de la techno” comme il l’explique pendant les “Trans”, ou à son public lors de ses concerts, où il bidouille son piano, n’hésitant pas à en triturer les cordes, et même à les augmenter d’éléments en métal ou en verre pour créer des sonorités rien qu’à lui. Et comme preuve de cette façon de faire plutôt spécifique, les vidéos de ses lives, partagées et diffusées des dizaines de milliers de fois sur des pages de fans.

J’ai longtemps caché que je faisais à la fois du piano et de la techno” souffle-t-il pourtant sur un coin de table bancal d'une brasserie. Par timidité ? Plus par peur de l’incompréhension explique-t-il. Et parce que “c’était mal vu”, surtout. A en croire le musicien, le monde de la techno et celui du piano classique seraient bien incapables de communiquer. Dans les milieux jazz en demande de pianistes classiques compétents, il s’en tenait à exécuter les partitions choisies par les ensembles qui le recrutaient. Et sur son temps libre, il enregistrait de la “techno commerciale” comme il l’appelle. Sous pseudo, bien sûr. En faisant bien attention de ne dévoiler à personne ses véritables envies, surtout pas au conservatoire de Turin, dans le Nord de l’Italie. C’est là qu’est né le musicien, là aussi qu’il apprend à jouer du piano “à l’oreille” d’abord, avant de suivre studieusement des heures quotidiennes de cours. Tous ses examens sont réussis, ses concerts en auditorium face à un public silencieux et statiques aussi. La seule preuve de ses envies de techno se trouve dans une lettre écrite à 14 ans, destinée à sa petite-amie de l’époque (“c’est une idée que j’ai depuis toujours” dit-il). Dedans il ne parle que de musique techno. A 15 ans, son ami Alessandro lui fait découvrir l’existence des samplers, et des techniques de production digitale. Il n’en faut pas plus pour que le jeune Fabrizio se sente à l’aise, en tout cas bien plus que lors des concerts de musique classique, jazz ou même contemporaine. Pourquoi ? “Par manque de liberté” principalement. Début d’explication de l’intéressé: “Dans tous ces styles différents, que j’ai pratiqués au conservatoire, j’ai toujours eu un trac énorme. Moi je voulais que ça soit la fête !

Mélange avec les machines

Si à l'époque il ne trouve pas tout à fait le moyen de transformer ses talents instrumentaux en grande et joyeuse bringue, Fabrizio se plonge à la place dans les secrets de la méditation. “Dès mon adolescence j’ai commencé à lire tout un tas de livres sur comment être zen. Et c’est à cette époque que l’hypnose est devenue très importante pour moi”. Un état qu’il perpétue grâce à l’écoute systématique de la techno de pointures comme Mike Parker ou Donato Dozzy et certaines scènes représentées par des artistes comme Antigone. Un amour de la transe couplé à une attirance presque philosophique pour les “machines”, auxquelles il voue une véritable obsession. Fab, à la barre: “J’ai plein de boîtes à rythmes partout dans mon studio. Et les vieilles machines comme la 909 par exemple, je les adore parce qu’elles ont toujours quelque chose d’imparfait tout en étant des machines faites pour ne pas l’être. L’idée de ma musique, surtout en live, c’est de devenir comme ces machines, alliant énormément de rigueur et des imperfections.” Voici l’idée que Fabrizio Rat va répliquer dès ses premières incursions dans le monde de la techno, une fois installé sur Paris il y a une dizaine d’années. D’abord en groupe, comme avec Jukebox (“l’idée de cette formation c’était de jouer comme un jukebox qui marche mal”), ou Cabaret Contemporain un peu plus tard. “On a mis beaucoup de temps à construire quelque chose” avoue l’artiste, qui a formulé sa propre théorie de l'échec: “Le milieu de l’électro, et la techno en particulier, peut être assez fermé sur l’expérimentation. Ça peut être un univers conservateur, notamment sur la technique. D’ailleurs il y a très peu de live dans la techno, tout le monde trouve ça plus simple d’organiser un DJ set. Et peu importe qu’on soit en France ou en Italie”. Dans son pays d’origine, malgré des artistes electro à la pointe de l’expérimentation, une véritable scène peine à faire son trou. Dans les grandes villes transalpines, les meilleurs événements sont toujours pilotés par quelques grandes figures et collectifs prêtes à prendre des risques: TimeShift à Bologne par exemple, le club de Genau à Turin, et d’autres à Rome ou Milan. Le problème, explique Fabrizio, c’est que la scène musicale italienne rend les choses difficiles car “même si des mecs organisent des événements très pointus, dans la même boîte le soir suivant il peut y avoir une soirée reggaeton. Donc ça détruit à chaque fois l’identité du lieu et le type de personnes qui viennent.

C’est seulement en France, et en solo, que son duo homme-machine décolle. Son deuxième set en tant que Fabrizio Rat est filmé, publié sur YouTube et devient “viral”. Résultat, l’Italien est propulsé tête d’affiche dans tout un tas de festivals d’électro en Europe, mais pas seulement. Avec la sortie de son premier album The Pianist en 2017 - un hommage électronique aux grands pianistes qui ont compté pour lui, produit par le DJ français Arnaud Rebotini, il entame une tournée à travers l’Amérique du Sud. Notamment à Cali, en Colombie où il trouve une “communion” avec le public sur place. “Là-bas il y a une énergie très particulière, bien différente de celle que j’ai trouvée en Europe. Les gens étaient réactifs au moindre changement que je faisais dans mon live, je ne pouvais pas les regarder parce que je suis concentré sur mes deux mains mais d’un coup je me rendais compte qu’ils sentaient ce que je faisais”. Son expérience live est construite de façon à ce que Fabrizio ait toujours plusieurs possibilités, plusieurs enchaînements, et donc plusieurs manières de faire danser les gens. Un refus total de la routine: “Je suis même très content quand je peux oublier les différentes options, que je peux me libérer de tout ça, des mécanismes, et que j’invente quelque chose sur le moment. Là, c’est fou” se réjouit-il table. Mais attention, malgré un certain succès, rien n’est encore simple quand on décide de mêler musique classique et techno pour mieux les opposer. “Dans le langage musical, techno et musique classique et contemporaine n’ont jamais été aussi proches dans la manière dont elles sont jouées. Mais vis à vis des milieux musicaux, c’est encore plus éloigné qu’avant” décrypte-t-il. Et la manière dont ces genres sont marketés n’aide pas vraiment. Chaque sous-genre a désormais une dénomination très précise, de l’acid techno, à la deep techno par exemple, freinant certaines découvertes spontanées, comme l’inclassable Fabrizio Rat. “Les gens prennent souvent de moins en moins de risques” soupire le musicien. En ce début décembre pas assez froid, sur la scène du Hall 9, les jeux de lumière éclairent pourtant plusieurs milliers de personnes. Ils sont réceptifs à chaque changement imperceptible du live de Fabrizio Rat. Et lui, garde son sourire en coin.