JE RECHERCHE
Soyez prêts : Let's Eat Grandma vont tout dévorer sur leur passage

Soyez prêts : Let's Eat Grandma vont tout dévorer sur leur passage

Rosa Walton et Jenny Hollingworth de Let's Eat Grandma n’ont pas encore 20 ans, viennent de Norwich, petite ville coincée sur la côte est de l’Angleterre, et au vu de l'allure de ce début de carrière, elles ne mangeront pas que leur grand-mère. Avec deux albums dont I’m All Ears sorti à l’été 2018, elles remplissent les salles et s'affirment déjà comme deux jeunes femmes fortes avec qui il faudra compter à l'avenir.

Rosa Walton et Jenny Hollingworth n'avaient que 16 ans, en 2016, à la sortie de leur premier album sous le nom de Let's Eat Grandma, I Gemini. Dix chansons aux allures de coup de génie par deux enfants un peu trop précoces, sorties par Transgressive Records, le label de Flume et de Foals. Pas surprenant que la plupart des articles sur ces deux fans de Fleetwood Mac et David Bowie se concentrent sur leur âge, voire que certains journalistes – dans la lignée du quotidien The Guardian – évoquent un album “profondément flippant” probablement perturbés par la surprenante combinaison de pop, folk et musique psyché soutenu par des saxophones épars. En plus d’être constamment comparées aux jumelles du film Shining de Stanley Kubrick, elles sont accusés d’être la seule façade d’un projet artistique dont elles ne seraient pas les auteures. Réactions de Rosa et Jenny: “Quand on a passé tant de temps à composer un album, ça devient particulièrement frustrant”. Alors, de la même voix douce, les deux se vengent et mentent à longueur interview (elles ont par exemple affirmé qu'elles étaient jumelles, ou qu'elles ne s'inspiraient que de films d'horreurs). Plus le mensonge est gros, plus elles y prennent goût. Et à chaque fois, “les journalistes gobaient ça sans tiquer, tout en continuant de penser qu’on n’avait pas pu sortir ce disque” se marre ouvertement Rosa Walton. Jenny Hollingworth: “Tout le monde voulait croire que l’album avait été composé par n’importe qui, sauf par deux gamines de Norwich”.

Désormais, “plus de mensonges”, jurent en chœur les Rosa et Jenny, espiègles. Qui reviennent sur la genèse d'une relation datant de l'école maternelle. Alors que l'une dessinait un escargot turquoise et orange sur une table, il a suffi à l'autre d’un très simple direct “tu veux être mon amie ?” pour que Rosa et Jenny ne se quittent plus. Pas encore adolescentes, le duo réalise des ‘films d’espionnage” dans leurs maisons respectives. “On sortait par les fenêtres, on montait dans les arbres, sourit encore Rosa Walton, tout en se filmant constamment”. A 10 ans, elles composent déjà un titre “explorant l’ennui profond” avec des percussions ramenées de voyage par leurs parents. Et à 13, c’est presque un vrai studio d’enregistrement qu’elles mettent sur pied dans un coin du salon de Rosa. Il ne suffit que d’un an pour que certaines salles à Norwich acceptent de les faire jouer. Walton a un début d’explication: “Norwich est une petite ville, mais il y a énormément de salles indépendantes où plein de jeunes groupes peuvent s’entraîner à jouer devant un public. C’est toujours une ville à la pointe en matière de musique”. Autre avantage, la présence de Access Norwich en plein centre-ville. Cette école alternative offre une éducation artistique pour tous ceux qui fuient le système scolaire classique - Ed Sheeran est un ancien élève - attirant des jeunes gens de tout le pays, et donnant à Norwich des airs de boite de Pétri pour nouveaux talents. En 2014, les LEG ont déjà amassé un certain nombre de titres qu’elles testent dans un endroit appelé Ron's Cavern. Description de l'endroit : “Une amie de mon père vivait seule dans les bois avec son chat et avait décidé de construire une scène devant chez elle. On a commencé là-bas, au milieu des arbres, et les gens nous ont tout de suite soutenu”.

Jeunes femmes déjà fortes

Dès ces premières années formatrices, Rosa et Jenny s'intéressent au genre et ses implications. Dans leurs chansons, elles parlent de leurs amies en couple, celles qui “ne sont plus vraiment libres” de leurs choix. Et des effets “d’un patriarcat néfaste pour tout le monde, sauf les hommes blancs et hétérosexuels”. Des inquiétudes amplifiées par les réseaux sociaux. Des thèmes plutôt communs chez la génération d'artistes qui arrivent, et ce malgré“un public hétéroclite, commente Jenny, devant la scène ce sont les ados qui viennent nous voir et au fond de la salle j’aperçois toujours des gens de 50 ou 60 ans. J’ai envie qu’on ait des vieux de 80 ou 90 ans maintenant”. Et pourquoi pas ? Avec une 7e place au classement du quotidien The Guardian des meilleures chansons de 2018 pour “Hot Pink”, une tournée américaine déjà planifiée pour 2019 et un paquet de concerts européens sold-out, les deux jeunes femmes sont déjà en embuscade. Sur leur deuxième album I’m All Ears, sorti début juillet 2018, les Britanniques combinent une envolée rythmique de onze minutes sur “Donnie Darko”, les refrains pop redoutables sur “I Will Be Waiting” et les expérimentations électroniques sans paroles de “Missed Call (1)”. Un disque prêt à “embrasser les codes de la pop” pour mieux les secouer à en croire les deux artistes. A la production, Faris Badwan, chanteur de The Horrors et la quasi-star SOPHIE ont pris les manettes. “SOPHIE a chamboulé tout le petit monde de la pop” sourit Rosa Walton, pas forcément mécontente de suivre la même voie à force de paroles calibrées pour ceux que le monde aime appeler les millenials: angoisse des réseaux sociaux (“Guess I’ll see you when my screen is vibrating”) ou relations amoureuses en demi-teinte (“It’s not just me/ I know you’re feeling the same way”) à tous les étages de ce disque dédié à l’adolescence sur le point de disparaître.

L'adolescence, justement, est mise à l'épreuve lorsque vous êtes une jeune femme dans l'industrie de la musique. Jenny parle de son expérience: “En tant qu’artiste femme, si tu fais la moindre erreur pendant un concert, les gens n’hésitent pas à être des connards envers toi, c’est très rapide. Soit tu te fais défoncer, et si tu gères très bien d’un coup les gens se mettent à être obsédés par le fait que tu es jeune, et une femme. ‘Oh, un album écrit par une jeune fille…’ Je crois que les gens en général ne comprennent pas les jeunes femmes”. Une mise à l'épreuve qui, en ce 7 novembre 2018, leur permet d'affronter 4 000 personnes dans l’ancien cirque de Tempodrom, à Berlin, en première partie des Écossais de Chvrches et de leur pop haut-perchée. Deux longues chevelures rousses, deux claviers, deux micros et une boîte à rythme. Voici leur recette pour agripper la foule pendant cette heure de chauffe. Les deux virevoltent sur scène, bondissent sur les rythmes saturés, se frappent les mains façon marelle de cour d’école, et jouent même quelques notes de flûte à bec. Tout pour ne rien laisser au hasard et défendre leur album I’m All Ears. “I’m just an object of disdain to you” claironnent-elles dès le premier titre d’une même voix fluette. “Hot Pink”, “It’s Not Just Me” et “Falling Into Me”, soit trois de leurs chansons phares. À la sortie du concert, elles formuleront une sorte de profession de foi. Il faut “frapper fort dès le début” disent-elles, car “personne ne connaît la musique quand on fait une première partie comme ça” et, selon Rosa, “il faut tout faire pour les convaincre que ça vaut le coup”.