JE RECHERCHE
Cette femme a changé l'histoire du hip-hop : la "reine du sample" se raconte

Cette femme a changé l'histoire du hip-hop : la "reine du sample" se raconte

Au début des années 90, Deborah Mannis-Gardner s'est mise à régulariser l'usage des samples pour des rappeurs de la côte Est, après une décennie où le hip-hop croyait que tout était permis. Depuis, via sa boîte DMG Clearances, elle est devenue la référence du milieu. Pour Greenroom, elle raconte l'évolution de ce business, du contrat payé cash aux armées de gestionnaires, et aborde les nouvelles innovations qui risquent de changer notre accès aux samples.

Une petite fortune. Voilà sûrement le prix déboursé par Drake pour utiliser un bout du « Ex-Factor » de Lauryn Hill tout au long de l'un de ses derniers tubes planétaires, « Nice For What ». C'est que la diva américaine est suivie d'une certaine réputation dure en affaires. Alors quand on s'est retrouvé en face de l'un des acteurs du deal, notre curiosité était naturellement aiguisée. Assise à la terrasse d'un café de Montmartre, non loin de la grande convention musicale annuelle du MAMA où elle était invitée, Deborah Mannis-Gardner botte en touche avec le sourire. Malgré nos différentes ruses, elle ne crachera aucune indiscrétion. Seul indice, un montant de base qu'elle partage à ses clients : aujourd'hui, un sample, ce serait minimum 3 000 dollars. « Ça, c'est dans le cas où je supplie pour un petit artiste » fait noter la fondatrice de DMG Clearances, l'entreprise n°1 du « nettoyage » de samples avec qui l'équipe de Drake a travaillé pour Scorpion, son dernier album mastodonte. « Sinon, c'est 6 500 grand minimum. Heureusement, je suis très bonne pour supplier ». Surnommée la « Reine du nettoyage de sample » par le magazine économique Forbes et la « Voodoo Princess » par ses collègues pour sa faculté à produire des miracles, ce sosie bien en chair de Barbara Streisand semble elle aussi s'être faite un nom par son sens des affaires. En tout cas, son cahier de clients parle pour elle : Kanye West, Puff Daddy, Eminem, Kendrick Lamar, mais aussi Rockstar Games (GTA, Red Dead Redemption) et Netflix ont tous fait appel à DMG, entre autres. Bref, cette native du Delaware pèse, comme on dit. « Snoop Dogg m'a envoyé une vidéo à diffuser pour la Bar Mitsvah de mon fils » raconte-t-elle ainsi avec la fausse modestie de ceux qui savent être chanceux. « Bon, il était complètement défoncé dessus... Personne n'a rien compris à ce qu'il disait ! »

Far West à l'Est

Si Snoop Dogg est ainsi sorti de sa léthargie pour une simple Bar Mitsvah, c'est que Deborah Mannis-Gardner tient sa place dans le hip-hop US depuis plus de 25 ans désormais. Déboulée à 17 ans dans le New York des années 80 pour des études en médias et communication, la rockeuse fan des Germs et de Siouxsie & The Banshees y découvre alors ce son encore tout frais qui envahit les rues new yorkaises : « À mes oreilles, c'était aussi révolutionnaire que le punk, j'en suis immédiatement tombée amoureuse ». D'abord monteuse de clips, la jeune femme bifurque progressivement vers le côté business de l'industrie musicale à un moment où le hip-hop se trouve à un tournant de son histoire : face à la multiplication des procès intentés pour violation des droits d'auteur, la question de la légalité du sample et de sa valeur était alors plus que jamais posée après une décennie de « vol » qui ne gênait pas grand monde tant que le mouvement restait mineur. Symbole de cette évolution, l'album Check Your Head des Beastie Boys (1992) voyait ainsi le retour du trio new-yorkais à une instrumentation live, trois ans après Paul's Boutique et ses non moins de 105 morceaux samplés, prouesse soudainement devenue presque impossible. Désormais, chaque sample devait être déclaré et autorisé dans un cadre encore très flou. Mannis-Gardner : « Au début des années 90, c'était le Far West. Il n'y avait pas de lois, mais les rappeurs se prenaient des mises en demeure et ont commencé à m'appeler pour « nettoyer » ce qu'ils avaient déjà publié. À côté, il fallait inventer un nouveau système qui permettait autant la création que la juste compensation des ayants-droit. C'est dans ce contexte que j'ai trouvé ma niche ». Associée à un partenaire britannique, celle qu'on ne surnomme pas encore Voodoo Princess travaille d'abord pour Shinehead, puis Redman, Slick Rick, Busta Rhymes... Soit que des noms de la côte Est. « Je n'ai pas touché à la West Coast jusqu'aux morts de Tupac et Biggie, j'étais un peu effrayée je dois dire ! » confie-t-elle en faisant référence à la rivalité esthétique, commerciale et parfois humaine qui opposait les deux grands pôles du rap américain des 90's. « Et puis, il y avait une vraie différence de choix dans les samples. À l'Ouest, on prenait beaucoup dans le catalogue de Parliament et Funkadelic contre James Brown et les Isley Brothers à l'Est. Donc entre moi et un acolyte basé à Los Angeles, ça négociait avec des ayants-droit différents. Aujourd'hui grâce à internet, les gamins creusent plus loin et font des choix de samples beaucoup plus variés, peu importe d'où ils viennent ».

Après les tâtonnements de la première moitié des années 90, le business du sample s'est progressivement trouvé un cadre plus formel. Fini les petites enveloppes pour la propriété totale d'un sample (de 500 à 2 000 dollars à l'époque à en croire Mannis-Gardner), les négociations portent désormais sur les pourcentages de propriété et de royalties des artistes et éditeurs samplés sur les crédits du nouveau morceau, ainsi que les avances sur recettes accordées. « C'est beaucoup de paperasse et beaucoup de personnes autour de la table : labels, artistes, avocats, ayants-droit... » résume l'intéressée, un brin blasée. D'où l'intérêt de passer par des intermédiaires comme DMG Clearances, sa propre boîte lancée en 1996, pour nettoyer tout un projet d'un coup avec des budgets parfois conséquents : « Un disque de Jay-Z, Drake ou des Black Eyed Peas, on parle là de 150 000 à 200 000 dollars dépensés pour l'obtention des samples ». Au fil de la croissance de ces montants et de la popularité du hip-hop outre-Atlantique, genre le plus friand de cette technique de découpage, le business de Mannis-Gardner a bien fructifié. Patronne et entrepreneuse à succès, son parcours n'est d'ailleurs pas si commun au sein d'une industrie musicale traditionnellement très masculine. Et si elle-même a réussi, elle n'en est pas moins consciente d'être une anomalie : « J'ai remarqué des évolutions positives dans le milieu, mais ça reste un club de mecs, et dans tous les genres de musique, pas que dans le hip-hop. Quand j'ai lancé ma boîte, on me prenait de haut, on me trouvais « mignonne » à tenter ce pari, comme si c'était perdu d'avance. Tu sais quoi ? Je l'ai transformé en un business très profitable. En 2005, un nom connu du milieu m'a dit de « rester à ma place ». Ça m'a dévasté. C'est très dur encore pour les femmes ».

Le sample à l'ère des plateformes

Pour obtenir l'accord de Lauryn Hill et finaliser le contrat, le nettoyage de « Nice For What » a pris entre deux et trois semaines, soit un laps de temps assez classique dans le milieu. « Ça se fait parfois en quelques heures, parfois en plus de six mois » rajoute Mannis-Garner. « Pour To Pimp A Butterfly, l'équipe de Kendrick s'est rendue au Nigéria chercher les héritiers de Fela Kuti, une vraie aventure ». Or l'une des difficultés du métier, c'est qu'un nettoyage se fait généralement en bout de chaîne de production, quand le disque est quasiment fini, et ce pour deux raisons : éviter les fuites et être en mesure de faire écouter l'emploi d'un sample à son ayant-droit dont l'accord ou non peut se décider sur des critères artistiques. La tâche peut donc se faire dans une certaine urgence, d'autant plus depuis l'avènement du streaming qui permet au artistes de retoucher leur disque jusqu'à la dernière seconde sans avoir à mettre à la poubelle des CD déjà pressés. « Pour le dernier Lil' Wayne, on avait deux semaines, c'était l'enfer ! » raconte ainsi Mannis-Gardner. « Parfois, des artistes viennent et nous demandent de nettoyer leur disque en un jour. Mais je ne peux pas légaliser douze samples en 24h, c'est impossible ! Je passe alors à un autre boulot, celui de nettoyer après coup où je dois me mettre à genoux, promettre de la bonne foi des artistes et supplier pour une compensation pas trop chère contre l'abandon d'éventuelles poursuites judiciaires... »

Voilà pour la dernière évolution du milieu. Mais quelle est la prochaine, selon elle ? Deborah Mannis-Gardner a sa petite idée. Depuis quelques mois, elle est associée à une start-up suédoise qui promet d'offrir un nouveau moyen de découverte et d'emploi légal du sample. Son nom ? Tracklib. Le concept ? Réunir sur une même plate-forme des centaines de milliers de morceaux prêts à être découpés et dont le contrat de partage des droits d'auteur est automatiquement mis en place en cas d'utilisation commerciale. Pour les petits artistes indépendants surtout, Tracklib pourrait ainsi grandement faciliter l'accès au sample. Une belle prospective confrontée à un seul vrai obstacle : convaincre les ayants-droit de mettre à disposition leurs chansons et d'accepter une rémunération automatique en cas d'emprunt. C'est là que Mannis-Gardner intervient : précédée de sa réputation de « reine » du métier, c'est vers elle que la start-up s'est dirigée pour avoir quelqu'un capable de démarcher les labels et négocier l'accès à leur catalogue. « Mon principal argument est que le sample ré-attire l'attention des gens sur de la vieille musique » expose-t-elle, candidement animée d'un vrai amour pour la technique de découpage. « Ça revitalise les morceaux, ça fait constamment découvrir de nouvelles choses... Comment ne pourrait-on pas aimer cette idée ? »