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Que faut-il retenir des Transmusicales de Rennes 2018 ?

Que faut-il retenir des Transmusicales de Rennes 2018 ?

S'il s'agissait de la quarantième édition des Transmusicales de Rennes, le mot d'ordre était : ceci est une édition comme les autres. Pas de célébrations particulières ni de regard dans le rétro. Pour mieux regarder devant ? Certainement. Après cinq jours (et nuits) sur place, voilà les six concerts qui ont retenu notre attention.

Aloïse Sauvage

Au théâtre de l'Aire Libre, où chaque année se produit en résidence un artiste « à valeur ajoutée scénique » comme Nakhane l'an dernier, la promotion 2018 des Trans a cru bon de mettre un avant un autre petit bout de femme blindée de dynamite : Aloïse Sauvage. Seule devant ses deux musiciens (recrutés dans l'urgence il y a à peine trois semaines) relégués en fond de scène, elle occupe l'espace, s'envole grâce à une corde reliée à son micro – sans jamais s'arrêter de déclamer ses chansons sur le doute et sur l'amour – discute avec le public et se contorsionne, toujours pour mieux incarner le propos. Il y a quelque chose de Christine and the Queens dans la théâtralité, de Stromae dans la livraison des textes, de PNL dans le mélange street-spleen, chez cette actrice (« 120 Battements par minute »), danseuse, circassienne, et donc désormais chanteuse. Cinq soirs à l'Aire Libre et une certitude : Aloïse Sauvage va tout dévorer sur son passage.

EUT

Douce mise en jambes en ce jeudi après-midi consacré aux Pays-Bas, à la salle l'Ubu. La journée s'appelle « Dutch Impact ». Pas vraiment concernés par ce qui a « l'air cool » ou l'étiquette « retour des nineties » qui flotte autour d'eux, ces cinq jeunes d'Amsterdam s'embarquent, chanson après chanson, dans des refrains comme on n'en fait plus. On s'autorisera même à parler d'hymnes, pour certains d'entre eux, comme « Bad Sweet Pony ». Petite mention spéciale à Megan de Klerk, la chanteuse de EUT (prononcez « öyt »), qui convoque Karen O, des Yeah Yeah Yeahs, tant dans la voix haute perchée que dans l'énergie nonchalante qui s'en dégage.

Ko Shin Moon

On soupçonnerait presque Axel Moon et Niko Shin d'avoir monté Ko Shin Moon dans l'unique but de jouer aux Transmusicales. Et pourquoi ? Parce que les voilà débarqués à l'Ubu en vêtements indiens, en ce vendredi soir, avec l'intention de fermement dérouter ses auditeurs à coups de rythmes venus d'ailleurs. À tel point qu'en s'en référant au site de leur label, ils initient leur public aux « Ghantas, rythmes de Derbukas, mélopées délicatement égrenées au Tambur Turc, au rubab afghan ou au Phin Thai ». On passe d'un instrument à l'autre, d'un rythme à l'autre, sans jamais vraiment savoir où l'on se trouve ni quel vocabulaire apposer sur le moment. Et pourtant, malgré le voyage électronique proposé par le duo français, on danse du début jusqu'à un final finalement très New Order, histoire d'atterrir en douceur.

BODEGA

Même si vous étiez dans l'incapacité la plus complète de comprendre l'anglais, un truc saute aux yeux : BODEGA est un groupe aussi drôle que politique. Avec trois femmes devant, deux mecs sur les côtés, une tension héritée tout droit de The Fall, le jeu de scène exagéré, foutage de gueule, les références aux gilets jaunes, certains regretteront vite de ne pas davantage avoir repris leurs cours d'anglais LV1. BODEGA enchaîne les saillies, entre hommages pince sans-rire aux Smiths (« I use my computer for everything / Heaven knows I'm miserable now ») et commentaires satiriques sur le manque d'engagement des musiciens actuels, ou sur l'absurdité du monde moderne. Pour autant, les new-yorkais ne se contentent pas de jouer aux petits malins, et derrière le vernis post-punk (leur album a été enregistré par un Parquet Courts), il y a quelques fulgurances mélodiques qui laissent espérer le meilleur pour ce groupe, finalement, vraiment pas comme les autres.

Nihiloxica

C'était un concert dont on pouvait à juste titre se méfier. En plein milieu de la nuit du samedi, le groupe ougandais Nihiloxica devait s'emparer du hall 9 à la simple force de ses tambours. Autant dire un défi qui n'avait a priori rien de facile. Pourtant, dès leur entrée sur scène, la public des Transmusicales à très vite compris qu'il avait à faire à un groupe d'exception. Mitraillant leurs percussions comme des sorciers vaudou, Nihiloxica a livré un set que le festival n'est pas près d'oublier. Sombre, primitive, aux frontières de la transe, leur musique soutenue par de puissantes nappes de synthétiseurs a laissé une bonne partie de l'audience bouche-bée devant le niveau de frénésie dégagé. De cette longue hystérie rythmique naissaient presque des envies de désobéissance civiles. D'autant plus que le temps d'un dernier morceau, les six membres du groupe se sont laissés aller à enfiler des gilets jaunes, comme pour rappeler que leur musique ne se laisserait jamais soumettre par personne. Sans aucun doute l'un des moments les plus forts de cette édition.

Ajate

Il est déjà 4 heures du matin quand la troupe d'Ajate monte sur scène pour l'un des derniers concerts de cette soirée du samedi. Sous les yeux éberlués des spectateurs des Transmusicales, les dix japonais investissent la scène du hall 8 les bras plein d’instruments tous plus extravagants les uns que les autres. Il y a des guitares en bambou, des percussions en bambou, des xylophones en bambou, tous fabriqués par le leader de la bande Junichiro « John » Imaeda. De quoi mettre en forme de curieux morceaux d'afrobeat à la sauce japonaise dont le public semble bien raffoler. Car dès le début du concert, l'ambiance monte d'un cran dans le parc expo de Rennes. Porté par un enthousiasme débordant, les japonais bondissent avec joie et se lancent chacun leurs tours dans des solos endiablés sur leurs drôles d'instruments. Dans la foule, les sourires sont béants, au moins autant que sur la scène où le groupe semble aux anges. Après un dernier morceau enflammé, c'est même le programmateur des Transmusicales Jean-Louis Brossard en personne qui se charge de monter sur scène et de prendre le micro pour féliciter le groupe et leur demander un rappel. Pour le hall 8, Ajate se paie donc un tour d'honneur et relance un ou deux morceaux. Décidément, ce soir, l'esprit tout puissant du bambou a remporté la partie.