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Ouai Stéphane peut-il devenir le nouveau Jacques dès les Transmusicales ?

Ouai Stéphane peut-il devenir le nouveau Jacques dès les Transmusicales ?

Après la sortie d’un "Ouai E.P", réalisé à l’aide de multiples objets fabriqués par ses soins, Stéphane intrigue. On parle du nouveau Jacques, le crâne rasé en moins, qui partage cette culture du non-conventionnel. Ancien violoniste, fan du comique américain culte Andy Kaufman, créateur de malaises, le DJ antibois a décidé, enfin, d'aller vers la lumière. Son passage cette semaine dans le cadre des Transmusicales de Rennes généralement propice à ce genre de folie pourrait même faire de l'olibrius une révélation, une vraie. Et ouai... 

Il a donné rendez-vous au deuxième étage d’un immeuble des années 70s, sur le boulevard Saint-Jacques parisien. Son antre ? Elle rassemble tous les éléments bordéliques d'une chambre d'étudiant. Le lit king size dans un coin, le frigo jamais totalement rempli dans lequel s'entassent des aliments menacés par une date de péremption, l'étendoir où sèchent quelques vieux caleçons, et, même, un écran géant sur lequel s'affiche un feu de cheminée et un petit aquarium.  Ouai Stéphane est un DJ de 27 ans. Il a de faux airs de Samuel Tarly dans Game Of Thrones et flotte aujourd'hui dans un sweat shirt Wayne's World version Noël. C'est un personnage qui Normal à ce titre qu'il évacue d'un petit sourire paisible quand on lui dit qu'il a toutes les cartes en main pour devenir le prochain Jacques. Le sourire de celui qui a surtout décidé de rester tel qu'en lui-même : “monsieur tout le monde”.

Il n'y a rien de si évident à ce que le dénommé Ouai Stéphane soit "monsieur tout le monde". Surtout pas à quelques jours de son passage dans la nuit du vendredi 7 au samedi 8 décembre entre les murs d'un immense Hall du Parc Expo de Rennes, pour sa première aux Transmusicales. En tout cas son intérieur laisse passer un message plus décroissant et expérimental. Celui qui susurre doucement  "Une autre techno est possible". Dans l'appartement de Stéphane cette tendance s'incarne sous la forme d'un boitier de fusibles relié à une horloge, d'un étrange poisson chantant "Big Mouth Billy Bass" et d'un jeu de pédale construit en Lego. “Il me fallait une pédale pour contrôler mes effets de voix et mes loops, et je n’avais que des Lego chez moi rationalise le DJ Bref, dans ma tête, ça a fait tilt. Pour le dessus, j'ai utilisé le couvercle jaune de la boite qui était sur-mesure pour les boutons. C'est une pièce totalement unique”. Ce talent pour l’électronique, Stéphane a pu l’acquérir lors de ses études au Trinity College de Dublin. Né d’un père français ingénieur et d’une mère irlandaise femme au foyer, il quitte sa ville natale d’Antibes pour rejoindre l’île verte, où il obtient un diplôme en “Music and Media Technology”. “C’était un cursus assez large où j’étudiais l’ingénierie sonore et le solfège. On avait même des cours de direction d’orchestre. Mais j’étais totalement nul ! D’autant que si tu faisais une erreur, les instrumentistes s'arrêtaient de jouer. Autant te dire qu’avec moi, il fallait aimer le silence.”Stéphane décide alors de rendre la baguette et se tourne vers la création de machines, désireux d’approfondir la recherche en synthèse sonore. Lorsqu’il n’est pas Dr. Brown, Stéphane se fait défoncer sur le terrain de rugby face à Garry Ringrose, désormais joueur pour le “Ireland Squad”. Mais l’étudiant fait surtout la découverte d’une scène électronique irlandaise largement positionnée dans l'underground.“C’était très influencé UK mais j’adorais aller en club là-bas relance l'homme Déjà, l’atmosphère était bien plus “peace” – pas besoin de faire la guerre pour aller au vestiaire- et je me retrouvais face à des mecs comme Erol Alkan, Daniel Avery ou encore Paul Woolford… Une époque sacrément riche. »

Un peu de Frankenstein 

De retour en France, le jeune homme a le mal du monde virtuel. Alors qu’il essaye de passer le temps sur son ordinateur, l’envie de “bidouiller” lui revient à la vitesse d’un boomerang.“Je voulais plus de manuel dans ma vie. Y'en a qui partent voyager ou faire du wwoofing. Au départ, je me suis essayé au tricot. Mais mes compétences étaient très limitées… Puis, j’ai réalisé que fabriquer une carte Arduino pour un contrôleur n’était pas si compliqué. Et ça me permettait de proposer un contenu musical capable d’être à la fois intelligent dans le style et dansant.”C’est à cet instant que Ouai Stéphane est né -en plus d’une anecdote à propos d’un pote et d’une blague fécale, que l’artiste préfère taire. Depuis, celui que l’on qualifie d’OVNI, a participé en mars dernier au Nova Mix Club. Il lance un premier son puis disparaît sous la table. Il justifie : “J’ai un peu paniqué… N’ayant rien à faire, je ne savais pas s'il fallait que je parte ou non. Mais je ne me suis pas pris la tête. J'ai bu ma bière tranquillement et j’ai joué à Plants vs. Zombies Heroes sur mon portable.”Puis, arrive le moment où Stéphane se présente et s’active autour d’une table sortie tout droit de l’univers de Lewis Carroll, devenue aujourd’hui sa marque de fabrique. Parmi ses inventions, le poisson chantant baptisé Billy Crawford, est son objet fétiche. “Il est très populaire, tout le monde connaît Billy. Puis, j’ai vu sur Internet que des gens lui donnaient la vie en lui prêtant la voix d’Alexa, le Siri d’Amazon. Je trouvais ça fascinant mais je ne comprenais pas pourquoi ils ne mettaient pas leur propre voix. Sûr de pouvoir le contrôler pour mes effets vocaux, j’ai fait un peu de Frankenstein dessus et c’est devenu mon compagnon.”

Un poisson qui parle, un disjoncteur jeu de lumière, une main de mannequin…Lorsque Stéphane débute ses lives, le malaise n’est jamais très loin. Des regards perplexes, des sourires amusés, rien qui ne puisse perturber le DJ. “Parfois, je ne sais pas si le public kiffe ou déteste. Mais tant que ça suscite une réaction, c'est l'essentiel. Voir des gens qui dansent sans regarder l’artiste, qui pensent à leur prochaine pinte ou à la meuf qu’ils vont choper, je trouve ça dommage. Je veux les emmener dans une autre dimension.”Grand fan des compositions énigmatiques de Jackson And His Computer Band et de l’humour absurde d’Andy Kaufman, Stéphane prend un malin plaisir à brouiller les pistes. Certains fuient le malaise, lui préfère foncer dedans. “Il m’arrive moi-même d’être mal à l’aise. A la fin de mes lives, je me marre tout seul et me dis :« Mais t’es complètement bizarre, et c’est bien chelou ce que tu fais ! ».  Outre une musique mystérieuse, Stéphane alimente l’écran de fumée via son identité. Nombreux sont ceux qui s’interrogent : qui est cet homme moustachu qui apparaît sur chaque clip du DJ ? “C’est Stéphane bien sûr, répond-il.J’aidais un ami dans la construction de studios et j’ai fini par être proche d’un maçon qui bossait là-bas. Je lui ai dit :« Tu es assez impressionnant, tu voudrais bien être Stéphane pour moi ? » Il a accepté. C’est un grand acteur et je pense qu'il représente bien le projet. Je ne suis pas fan de l'idée de m'auto représenter, et c’est une musique pour tous les Stéphane.”Fasciné par la notion de vide et d’infini, le DJ propose pour chacun de ses titres un plan fixe. Un escalator de la station de métro Buzenval, une laverie automatique, un terrain de football… Encore une fois, Stéphane provoque le malaise. “Le but n’est pas tant d’être à contre-courant, mais d’avoir un résultat simple. Les idées simples m’interpellent plus, et ce sont souvent les idées les plus fortes, explique-t-il avant d’ajouter : ça ne veut pas dire que je n’aime pas les clips de dingue, mais j’suis pas trop épique comme mec…”.

La meilleure façon d'apprendre 

Qui aurait cru qu’un geek originaire d’Antibes se retrouve face à plus de mille personnes aux Nuits Zébrées de Clermont-Ferrand ? Certainement pas Stéphane. “Ce n’est que de la musique…”, rétorque-t-il modestement. Et pourtant, le jeune homme baigne dedans depuis tout petit. C’est en CM1 qu’il découvre l’univers électronique. Il se souvient : “Mon frère venait me chercher à l’école et me filait des mixtapes de “2 Many DJs” où tu passais de “Smack My Bitch Up”de The Prodigy à du Serge Gainsbourg.”Le petit Stéphane est fasciné, lui qui était violoniste. Un apprentissage qui durera 15 ans, à base de concertos de Bach et de gammes de Paganini. “J’étais surtout un grand fan d’Olivier Messiaen, le chelou de la bande”, se rappelle-t-il. Tout comme son appartement, les goûts musicaux de Stéphane sont un joyeux bordel. Madonna, Gwen Stefani, Propellerheads, Chemical Brothers, Steve Reich ou encore Arvo Pärt. Grosso modo, tout ce qui appartient au début des années 2000. Ce cocktail, Stéphane le doit principalement à ses mentors dont il garde un souvenir immuable. Monsieur Lagarde pour le violon, Monsieur D. à la batterie, où il passait plus de temps à boire des bières qu’à jouer de son instrument. “La meilleure façon d’apprendre selon moi ! En réalité, j’apprenais un concept, quelque chose qui dépassait l’instrument.”

Passé cet enseignement musical peu orthodoxe, Stéphane accorde une grande importance à la transmission. Si bien qu’un jour, il sent le besoin de rendre la pareil. C’est désormais chose faite. Depuis septembre, le DJ donne des cours aux 3edu collège Jean Moulin à Sannois dans le cadre d’un projet de la SACEM, baptisé la Fabrique Electro. “Le but est de leur montrer ce que je fais et de les intriguer. Je vais les prendre en demi groupe en cours de techno et on va construire ensemble un contrôleur.”Les cours de musique du futur, selon lui. Au diable la flûte, totalement obsolète pour cette nouvelle génération qui baigne dans le digital. “Ils savent tous ce qu’est une app, ce qu’est la programmation… Ils apprennent même à coder ! Avec notre génération du wizz sur MSN, on va se faire bouffer.”Un phénomène qu’encourage Stéphane, car selon lui, “utiliser de manière numérique des objets mécaniques est l’avenir de la musique électronique.”Le DJ termine sa quatrième bière, la pose avant de s’agiter. “Faut trop que je vous montre un truc”, lance-t-il. Face à son ordinateur, il met à fond “We Like To Party” des Vengaboys, lance une vidéo d’un stroboscope sur sa télé, éteint les lumières puis allume son halogène disco. Le voilà qui commence à se déhancher dans l’appartement, puis se dirige vers la fenêtre de son appartement pour l'ouvrir. Aux passants de l'avenue le garçon hurle un sonore « OUAI ». Très heureux, il conclue : “On aurait dû commencer l’interview comme ça.” Logiquement, ouai...

Merci à Sandra Nicolas et Delphine Diard