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"Je me suis construit sur des humiliations" : Disiz l'entretien pestial

"Je me suis construit sur des humiliations" : Disiz l'entretien pestial

Jeudi 6 décembre il sera la tête d’affiche des 40e Transmusicales de Rennes. En jeu la présentation d'un live autour de son dernier album, monstrueux, "Disizilla". Depuis son arrivée fracassante dans le rap game en 2000 avec J’pète les plombs, Sérigne M'Baye Gueye (son vrai nom) alias Disiz La Peste puis simplement Disiz a tout connu. Peut-être même trop… Évry, la France pavillonnaire, le rap game, la rue et la violence, Eric Zemmour, la nouvelle génération.  

Comment tu penses que les gens te voient aujourd'hui ? A quoi ils pensent quand on leur dit « Disiz la peste » ? 

Ceux qui me suivent depuis longtemps n'apprennent pas grand-chose à part l'évolution de ma vision et, j'allais dire, de mon « tempérament artistique », même si c'est un peu pompeux. Ceux qui ne me connaissent que via J'pète les plombs et n'ont vu que mes coups d'éclat, en bien ou en mal, ont une image genre «on ne sait pas trop ce qu'il fait ». Et puis ceux qui me découvrent ne doivent pas trop me comprendre mais ça doit les intéresser. Moi, au milieu de tout ça, je viens d'un quartier très compliqué (la cité des Épinettes-Aunettes à Évry, ndlr.). J'ai connu des choses très compliquées. C'est un langage que je connais - quand je parle de «langage », je parle de grille de lecture sur le monde. C'est enraciné en moi, j'ai grandi là-dedans, avec des têtes brûlées. J'ai même eu affaire à des trucs relou. Ce n'est pas quelque chose qui me fait peur ou me fascine, contrairement à d'autres rappeurs qui ne viennent pas de ce milieu-là. Je connais bien la hess. Je la connais tellement bien que je ne l'aime pas, en fait. Du coup j'ai développé autre chose, et c'est ça qui fait ma complexité. Je connais ces codes mais je m'en suis affranchi.

A certains moments, comme lorsque tu as arrêté le rap pour devenir 'Disiz Peter Punk', on a eu l'impression que ta musique venait avant tout en réaction à ce qu'on pouvait dire de toi. Genre : « je vais faire un album rock juste pour vous montrer qu'un rappeur peut faire un album de rock ».

Quand j'ai fait ce disque-là, c'était une souffrance. Je voulais faire quelque chose mais je n'osais pas vraiment le faire, au fond. Surtout, je n'avais pas encore l'arsenal artistique que j'ai aujourd'hui, que ce soit dans le chant, dans mes mélodies, dans mes arrangements, dans tout ce que je sais faire. Il faut bien voir aussi que ce n'était vraiment pas le curseur de l'époque. La figure de proue à cette époque là, c'était 50 Cent. Quand j'étais en studio, ça en devenait presque sociologique. Vis à vis de ce que j'étais en train d'écrire, de l'angle que je prenais, je me disais : «mais qu'est ce qu'on va dire ? » Et si je me remettais dans la peau du mec de cité, on allait dire : «Disiz est devenu pédé, Disiz est devenu blanc». Ca ce sont les stigmates de là où j'ai grandi. Et je n'osais pas chanter, sortir ma voix.

Qu'est-ce qui t'a débloqué ?

Avant de faire Pacifique, je me suis demandé ce que j'aimais dans la musique, pourquoi j'étais un ouf de Prince ou de Marvin Gaye. Et bah en fait, c'est la musique. Rien d'autre. La musique, ce n'est pas une dissert', ce n'est pas la politique, c'est juste la mise en forme de sentiments humains. J'en ai pris conscience, ça m'a enlevé ce poids de la responsabilité. Et surtout, j'ai pris confiance en ma proposition artistique. Elle est aujourd'hui complètement dédouanée et affranchie de ce que va penser qui que ce soit. Quand je suis en studio, je suis un dictateur avec ce que je ressens, beaucoup moins perméable à ce que les gens vont en penser.

Tu dirais que l'immense succès rencontré par Stromae, a été un déclic ? Tu as déjà travaillé avec lui et on se dit qu'au fond, il y a toujours eu un potentiel album de Stromae dans ta musique...

Je n'ai pas envie de paraître prétentieux, mais je sais que j'ai influencé beaucoup de monde dans le microcosme rap. Après, ce n'est pas parce que j'ai influencé certains artistes que j'ai le même talent qu'eux. Il faut comprendre que Stromae c'est quelqu'un qui compose. Moi je ne compose pas. Je peux composer à la bouche et savoir quel pad utiliser, mais le faire moi, je ne sais pas. J'ai beaucoup d'affection pour Stromae, je le connais depuis longtemps. Il était fan de moi et m'avait proposé des instru' dès mon troisième album. Ça devait être trois ans avant Alors on danse. Il savait que je venais enregistrer à Bruxelles et m'avait fait passer des productions avec un petit mot. Je l'avais appelé pour lui dire «c'est vraiment bien ce que tu fais, continue, là je n'ai pas trouvé d'instru' qui me plaisent pour ce projet, mais je t’encourage». Quand on s'est revu, il avait eu du succès entre temps. Il m'a dit que ça l'avait encouragé, qu'à l'époque il était hyper étonné de me voir prendre mon téléphone. Je sentais qu'il y avait un petit peu de moi dans la démarche. J'étais fier et content pour lui.

Son succès t’a donné envie de montrer que tu pouvais en faire autant ?

C'est pas lui qui m'a fait ça. C'est OrelSan, son dernier album. C'est un peu OrelSan, un peu Lomepal. Leur proposition a des angles similaires à la mienne, donc moi en fait je suis content, même si je suis frustré de ne pas avoir, non pas la reconnaissance parce que j'en ai rien à foutre, mais les mêmes moyens de diffusion qui me permettraient d'avoir une proposition aussi forte. Les lauréats, j'en ai rien à foutre. Les ventes de disque, j'en ai rien à foutre. Je gagne très bien ma vie, je fais plein de trucs à côté. Ce n'est pas ça le problème. Mais par exemple sur scène, dans ma proposition artistique, vu que je n'ai pas des ventes de dingue, je n'ai pas les moyens que j'aimerais avoir. En peinture, en cinéma, en illustration, en plein de choses, j'ai des idées mais je n'ai pas les moyens, parce que je n'ai pas le succès qui va derrière. Et c'est ça qui me frustre.

On dirait qu’il a fallu l’explosion d’OrelSan ou Lomepal pour que tu bénéficies de la même exposition. 

Mais qui décide de ça ? Comme vous êtes un média, je peux vous demander votre avis là dessus : qu'est ce qui fait le succès d'un disque ? C'est vraiment l'exposition dans les médias ? Je me dis : Damso n'a pas eu les médias, il a fait 50 000. A la fin, je me dis : ferme ta gueule, propose le meilleur de toi, si ça doit ré-éclater, ça ré-éclatera. Là, j'ai été pris pour Ruquier. Ils ont choisi entre moi, Angèle et un autre gros truc. J'ai fait : «ah bon ?».

Je suis poli, je dis "bonjour madame" 

Tu es déjà passé dans l’émission de Laurent Ruquier. Quel souvenir tu en gardes ?

Il y a deux moments charnière dans ma carrière. Le truc avec Zemmour chez Ruquier(en 2009, ndlr.). Et Tracks (un débat en 2006 entre Disiz, Énoué et Joey Starr, où les deux derniers n’avaient pas été particulièrement tendres avec Disiz, ndlr.). Pour moi, c'est la même période et le même sentiment. Et c'est un sentiment d’humiliation.

 Il t'a humilié sur quoi, Zemmour ? 

Dans la joute verbale, je me suis énervé. Je suis passé pour le petit con alors que je parlais de l'injustice sociale. Sauf que dans la manière de le dire, j’étais trop dans l'émotion. Et à cette époque, c’est le début des clashes à la télé dans ce genre d'émission. Dans cette arène intellectuelle, je passe pour celui qui a perdu. Mais je n'aime pas perdre, never. Je suis un conquérant, compétitif, dans tout. Ça vient du rap, je me suis construit sur ça. Quand je rappe, je suis redoutable. Du coup, on peut dire que l’autre sentiment d’humiliation après le débat avec Ekoué, il était pire. C’est encore pire quand tu te fais humilier par un autre rappeur…

Tu dis toi même que ce débat t'a mis du plomb dans la tête aussi.

Ma force, c'est que je me suis construit sur des humiliations. Depuis tout petit. J'étais le gars qui n'avait pas trop d'oseille, qui vivait seul avec sa mère, je n'avais pas de grand frère, je n'avais pas tout ça. C'était des choses que je cachais, je mettais des masques, je mentais. C'est tout ça qui a fait que je me suis construit. Là c'est pareil. En fait, Ékoué m'a fait comprendre quelque chose. Le fait de vouloir donner une bonne image dans ce contexte sociétal, ça donne une bonne image à ceux que tu combats. Pourquoi ? Parce qu'en disant : «je lis des bouquins, je suis poli, je dis 'bonjour madame'», tu donnes des arguments à la pensée finkelkrautienne selon laquelle la machine française fonctionne bien, la preuve : des gens qui viennent d'un quartier, subissent la même précarité et l’injustice ont fait le choix de s'insérer et de s'intéresser à la France et ses belles lettres, donc on peut y arriver. Et ça prouve que les gens qui ne le font pas ne veulent pas y arriver. J'étais l'idiot utile, en fait. D’ailleurs c’est après cet épisode, que j’ai décidé de reprendre mes études.

Ça fait quoi de reprendre ses études à plus de 30 ans ? 

Déjà, j’ai du reprendre le train à 8h du matin pour aller à la fac. Je faisais Évry-Diderot tous les jours. Et puis j’étais beaucoup plus âgé que les autres étudiants à part un qui devait avoir 43 ans. Tout le reste, c'était des gens de 22-23 ans, qui reprenaient leurs études pour le bac deux ans après l’avoir raté. Au départ, y'en a qui m'ont reconnu, mais ils n'osaient pas trop le dire. Il y en avait un d’Évry. Une caillera, j'ai trop kiffé qu'il soit là, qu’il fasse des études. Des fois, on rentrait ensemble. Vous savez, quand je devais avoir 12, 13 ans, le grand frère de mon meilleur ami niquait tout dans les études. Pourtant sa mère ne parlait pas très bien français, il n'était pas du tout dans un milieu propice aux études. D'ailleurs, son petit frère n'était pas du tout dans les études, mais lui préparait l’école de magistrature. J’allais tout le temps chez eux. Il nous parlait de Gorgias de Platon. Du discours sur la rhétorique, de l'art oratoire. Il parlait de Camus, il parlait de tout ça et je ne comprenais pas grand-chose, mais je comprenais que cette idée de maîtriser les codes était importante.

Et aujourd’hui, tu es plutôt Sartre ou Camus ? 

Je suis plutôt Foucault, parce qu'il n'était pas dans des schémas précis de la vie. Sartre, il y a une grille de lecture, avec le communisme, c'est cadré. Camus, c'est un peu pareil. Il y a une grille de lecture assez fermée, qui n'évolue pas trop. Foucault a tout le temps tout remis en question, même sa propre sexualité. C'est hyper fort. Il a écrit sur la folie, sur la prison. Surveiller et punir.

 

Une petite nevrose 

 

En 2000, tu sors J'pète les Plombs. Quand tu réécoutes ce morceau tu arrives à saisir pourquoi c’est devenu un tube ?

C’est pas du tout un tube. Mais c’est parce que Joey Starr et Akhenaton, qui sont à cette époque les boss du rap game, aiment le même mec. Moi, j’étais juste dans ma chambre, j’ai écrit ce que j’aimais, ce que j’imaginais, très inspiré par Redman, le film Chute Libre et tout ça. Donc j’ai pas fait exprès. Et à chaque fois que j’étais en studio et que je travaillais, je disais « un tube, tu fais pas exprès ». Sauf que si, un tube, tu peux faire exprès. J’en ai écrit un après pour Yannick Noah après (Métis(se), ndlr), bah ça a tout niqué. À l’époque, ça ne se faisait pas trop d’écrire pour la variet’. C’était mal vu. Et surtout, ça veut dire que tu fais du gros biff. La rue veut te niquer. On a voulu me racketter. En bas de Skyrock. Ils sont venus, on s’est embrouillés, on s’est bagarré.

Les mecs, tu les connaissais ?

Indirectement, mais ouais, c’est des mecs que je connais. Là où ça va très loin, c’est qu’on menace mes enfants. On va même jusque la clinique. Ma femme venait d’accoucher. Le même jour. Et c’est aussi le jour où Zyed et Bouna se font tuer. Le 27 octobre 2005. Donc je passe par une période très compliquée. J’ai marché calibré pendant deux ans et tout. J’avais un calibre dans ma voiture, j’avais un calibre sur moi… Et vivre avec ça, pareil, j’étais ouf.. Je me demandais pourquoi je vivais ça ? Je n’avais pas à vivre ça en fait. Donc pareil, je repense aux structures, au quartier tout ça et tout. Et toutes les interviews que je fais à cette époque sont animées par ça. J’ai la rage contre un aspect certain du quartier. J’ai compris plus tard que c’était un truc de pauvres en fait…

En fait, dans tout ce que tu racontes, on a l’impression que tu te fais toujours rattraper, que c’est toujours compliqué.  

J’aurais sans doute pu me simplifier la vie. Je pense qu’il y’a beaucoup d’artistes qui se simplifient la vie. Je pense que Booba a la même complexité, j’en suis sur et certain. Sauf qu’il donne aux gens ce qu’ils veulent, et il le fait très bien. Ce n’est ni du cynisme, ni une mentalité de businessman. Je pense juste qu’il est plus intelligent que moi avec ça. En tout cas, il a parfaitement intégré le fait qu’il ne va pas changer le monde. Moi, je n’y arrive toujours pas. Je refuse de me simplifier la vie. Pour moi, c’est m’éteindre, c’est mourir.

Entretien publié dans le supplément Society / 40e Transmusicales de Rennes