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Bandcamp, culture clash et Baltimore : la troll de vie de JPEG Mafia

Bandcamp, culture clash et Baltimore : la troll de vie de JPEG Mafia

Avec Veteran, l'Américain JPEGMAFIA a sorti l'album de rap alternatif le plus célébré de l'année. Surtout sur Reddit et 4chan, où son insatiable virulence à la limite du troll fait mouche. Portrait format .jpg. 

Deux plateformes musicales, un mème. Toutes deux lancées en 2008, Soundcloud et Bandcamp se sont retrouvées opposé presque dix ans plus tard via une blague internet virale. Comme pour tout mème efficace, le concept est simple et reproductible à l'infini : deux photos sont juxtaposées sous la légende Soundcloud vs Bandcamp, avec chacune censée représenter le public, la musique ou l'éthique d'un des sites. Sauf que la blague se fait uniquement au détriment de Bandcamp. À gauche, Soundcloud se voit ainsi illustré par une image cool, jeune, sexy. À l'inverse, celle de droite moque le côté geek de Bandcamp, havre de paix des groupes indé blancs quand la nouvelle vague de rappeurs aux cheveux colorés s'est, elle, carrément nommée « Soundcloud Rap ». Quelques heures avant sa performance au Pitchfork Avant-Garde, JPEGMAFIA, 29 ans, semble lui sorti d'une vieille friperie, vieux sac à dos à la main, jean troué aux genoux et boots de bourlingueur aux pieds. Pas de doute, voilà un rappeur du côté Bandcamp de la force, un marginal. Sauf qu'on aurait tort de se moquer : sur scène, torse nu et affiné, le garçon délivre une performance physique des plus agressives. Et quand il tient la plume, il n'hésite pas à détruire tout ce qui bouge. Dans Veteran, son second album sorti en février, JPEGMAFIA cite et attaque à tour de bras, sans retenue aucune. L'exemple le plus parlant de cette politique de la terre brulée ? Sans doute la chanson « I Cannot Fucking Wait Until Morrissey Dies » (« J'ai putain de hâte que Morrissey meurt »).

De l'armée à la guerre du web

Voilà un présupposé simple : 2018 a sonné le retour en force des clashs des deux côtés de l'Atlantique dans le rap game. A ce titre possible de voir JPEGMAFIA comme le rappeur ayant le plus tiré à vue et réussit à transformer l'art de la guerre verbale en une célébration de l'absurde. « J'utilise les armes des trolls de l'alt-right »assume-t-il pendant qu'il cherche laborieusement à recharger sa cigarette électronique via câble USB. « Ils prennent des images, des symboles et les redéfinissent sans aucun code moral. J'ai décidé de faire pareil, mais pour diffuser mon propre message ». Progressiste énervé, anti-raciste radical et troll éclairé, JPEGMAFIA ressemble finalement à un premier porte-parole de l'alt-left et à une source d'espoir pour les geeks de gauche : voilà enfin un mec censé qu'on sent capable de gagner une joute verbale sur internet.

 

 

Première étape de cette fronde, la reconquête des mots. Dans « ">Libtard Anthem », celui qu'on surnomme Peggy reprend ainsi cette insulte inventée par l'alt-right – une contraction de « libéral » et « retardé » - et s'en réclame. Dès le titre de son disque, JPEGMAFIA se réapproprie fièrement le statut de « vétéran » que l'Amérique associe avec de vieux soldats blancs républicains alors que lui-même, jeune homme noir rentré dans l'armée à la sortie du lycée, l'est tout autant. « Je bossais à l'inventaire de l'Air Force One »raconte-t-il après avoir sorti de son portefeuille une vieille carte d'identité militaire, comme pour prouver son mérite. « J'ai été déployé au Koweït, en Allemagne, au Japon, en Irak... J'ai été baladé aux quatre coins du monde, une vraie pute de voyage ». Quelques années après avoir été réformé, Barrington Hendricks, de son vrai nom, décrit une expérience « dure et stressante »dans laquelle il a été enrôlée par défaut d'autres perspectives : « Les recruteurs de l'armée vont des coins pauvres comme le mien – je suis arrivé à 13 ans dans un bled en Alabama - et cherchent les gamins qui n'ont pas le fric d'aller dans le supérieur. Ils te présentent la chose comme la seule bonne option. Pour moi à l'époque, ça l'était ».

Ol' Dirty Baltimore

Élevé au son du dancehall de ses parents jamaïcains et de la pop commerciale entendue à la radio, Hendricks est d'abord un beatmaker avant d'être un rappeur. C'est encore à l'armée qu'il commence à bidouiller des sons, fasciné par les techniques de sample qu'il découvre en écoutant Diplomatic Immunity(2003) des Diplomats, le groupe du rappeur de Harlem Cam'Ron. Sur Veteran, c'est toujours lui qui se charge ainsi de sa propre production et avec un style bien à lui, industriel, viscéral et chaotique, comme un prolongement du flux constant et désordonné de l'Internet. Sur « Real Nega », Peggy sort même l'un des beats les plus mémorables et audacieux de l'année, un monstre qui sample un hurlement du Ol' Dirty Bastard – le rappeur fou du Wu-Tang Clan – sur des percussions tribales. « Ol' Dirty Bastard était un précurseur »juge-t-il quand on lui demande l'origine du beat. « Aujourd'hui, tout le monde rappe avec des flows bizarres, mais lui était déjanté avant que ce soit cool et rentable de l'être ». Des excentriques comme ODB, Hendricks en a fréquenté depuis son départ de l'Air Force One. C'est en effet au sein d'un squat d'artistes de Baltimore qu'il développa sa musique, le Bell Foundry. « C'est là où tout l'underground de la ville se réunissait, ça dessinait, filmait, photographiait... C'est en côtoyant ces gens qui voulaient vivre de leur art que j'ai pris confiance en moi et ma musique ». Comme pour assumer que c'est là où tout a commencé pour JPEGMAFIA, Veterans'ouvre sur « 1539 N. Calvert » dont le titre est l'adresse du Bell Foundry, malheureusement fermé en 2016 à la suite de l'incendie d'un squat similaire à Oakland, le Ghost Ship. Le drame coûta la vie à 36 personnes.

 

Désormais relocalisé à New York, Hendricks a vu son statut monter en flèche depuis la sortie de Veteran et un featuring très remarqué dans le dernier album de Denzel Curry, l'une des grandes figures de la nouvelle génération rap. Mais le cœur de Peggy reste à Baltimore, ville « belle et sinistre » selon ses mots. Ville de violence et de révolte aussi, haut lieu notamment du mouvement Black Lives Matter, et dont l'esprit se retrouve dans ce couplet féroce de JPEGMAFIA :  « We don't fuck with alt right / Y'all ain't never been a threat / If y'all come to Baltimore we gon' stick 'em for their racks / We gon' beat them crackers dead / We gon' fuck up on they wife / Take em for a ride / More hits / More life ». Le morceau s'appelle « Rock'n'Roll Is Dead ». Effectivement, il n'y a pas eu grand chose de plus rock que ça cette année.