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Ca se Corse pour le folk : Le jour où Bob Dylan a pris le maquis (2/3)

Ca se Corse pour le folk : Le jour où Bob Dylan a pris le maquis (2/3)

« More Blood", quatorzième volume des "Bootleg Series" de Bob Dylan - compilation d’archives et d’inédits autour de l’album "Blood On The Tracks", vient de sortir. L'occasion de raconter une des plus belles énigmes du rock : le séjour d'un Dylan "lost in translation" dans le sud de la France. C'était en 1975 et quelques mois après la sortie du fameux album aujourd'hui revisité. Témoin de cette échappée belle entre paysages camarguais et corse, gitans et divorce : le peintre David Oppenheim.

(pour lire ou relire la première partie, ça se passe par ici)

Robert Shelton, célèbre critique musical pour le New York Times, connait bien Dylan. Il est même l’un des premiers à avoir fait ses éloges alors que le jeune Zimm n’était encore qu’un challenger de la scène folk à Greenwich Village en 1961. Ce mardi 20 juin 1978, après le concert donné par Dylan au Earl Court à Londres, les deux hommes sont attablés dans le fond d’un restaurant de Knightsbridge, quartier huppé du centre de la capitale anglaise. Robert Shelton est envoyé par la revue britannique Melody Maker pour une interview. Dylan est nerveux, réfugié derrière ses lunettes noires. Pourtant, son dernier album, Street Legal, paru cinq jours auparavant, est un triomphe en Angleterre. En Amérique, la presse s’interroge surtout sur sa récente conversion à l’église évangéliste et sur son coûteux divorce avec Sara, et l’album n’atteint même pas le top 10. S’il se sent incompris, Dylan explique qu’il n’envisage pas de vivre ailleurs que dans son pays natal pour autant. « C’est une question de créativité, je ne pourrai pas vivre ailleurs qu’en Amérique parce que je comprends les nuances de ma langue, ce qui n’est pas le cas dans les pays étrangers. Tout ce que je ressens est américain. » Un frisson de nostalgie parcourt alors le cuir tendu du Zimm'. Reviennent en cascade les souvenirs de son voyage en Camargue, aux Saintes Maries de la Mer, et sur une île méditerranéenne mystérieuse « au parfum de fleurs ». Une phrase lacunaire résume même les quelques jours passés en Corse. "It was wild".

« Dylan, je l’avais pris pour un baba cool »

C’est bien sur l’Île de beauté que le groupe composé du peintre David Oppenheim, Robert Martin, Yannick la traductrice de CBS et Bob Dylan poursuit son road trip à la française, après l’épisode aux Saintes Maries de la Mer. Ereintée par la traversée nocturne depuis la Savoie en Renaut 16, la troupe fait d’abord une halte dans une auberge sur la départemental d’Arles, le Mas de l’Agneau, où deux chambres avec des lits doubles les attendent. Robert et David dorment ensemble, Dylan avec Yannick. En fin de matinée, les deux aubergistes ne font pas dans la dentelle. « Elles râlaient parce que Dylan et Yannick n’étaient pas encore réveillés et qu’il fallait pas trainer. » replace Robert Martin. De toute évidence, elles n’ont pas reconnu le futur prix Nobel de littérature. Robert toque à la chambre un peu avant midi et s’invite à l’intérieur où Dylan dort profondément, le bras de Yannick sur son torse. Avant de partir, Dylan passe un coup de fil depuis la réception à sa femme, Sara, pendant une petite heure. Puis direction Marseille par la porte d’Aix, « On roulait sans savoir vraiment où on allait. On errait plus qu’autre chose » ajoute Robert. Sur le quai de Rive Neuve, face au Vieux Port, le groupe gare la Renaut 16 et s’oriente vers le Péano, un bar qui sent bon la Gitane maïs et le Ricard, à l’angle de la rue Fortia et du Cours Honoré d’Estienne d’Orves - aujourd’hui transformé en pizzeria. En 1975, le Péano est un repère d’artistes peintres, et de prolétaires, le siège du quotidien communiste La Marseillaise est situé juste en face. Une vieille photo de Johnny Hallyday en compagnie du tenancier trône au dessus du bar à côté de celle de Gaëtan Zampa, parrain de la mafia marseillaise. Silence et contemplation. Robert reconnait un ami étudiant au fond du bar. « Je lui dis discrètement que je suis avec Bob Dylan, il penche la tête et me répond « je l’avais pris pour un baba cool. » L’atmosphère marseillaise baigne dans les petits trafics en tout genre et les regards méfiants, c’est l’époque où la french connection tient la ville d’une main de fer. L’environnement est familier de David Oppenheim puisqu’il a grandi à Marseille et connait les rouages de cette ville méditerranéenne.  « Quand il est arrivé chez moi en Savoie, je pensais qu'il allait rester 3 ou 4 jours relance Oppenheim Puis j’ai compris pourquoi il était venu. Sa femme ne voulait plus le voir, et dans sa tête il s’est dit que j’allais lui apporter quelque chose de frais, une inspiration, vivre des expériences. Avec moi, il était à l’abri de la célébrité.»

Court passage à la Société Marseillaise de Crédit, en bas de la Canebière, et direction le garage automobile Mattei avenue du Prado. Dylan s’est mis en tête d’acheter une camionnette bleue comme celle qu’il a vu aux Saintes Maries de la Mer, pour faire le tour du monde. Le fils Mattei n’en a que des grises en stock, des Peugeot J7, et le combi Wolkswagen ne plait pas à Dylan. Openheim : « Il voulait qu’on parte pendant un an jusqu’en Inde ! Je lui ai fait comprendre que je ne pouvais pas me permettre, que j’avais des gosses à nourrir. Il me regardait comme si j’étais un extraterrestre. Je n’ai pas eu les couilles pour le larguer à Marseille, je ne savais plus comment faire ». L’idée tombe aux oubliettes et après un passage dans un café où un homme que David soupçonne d’être un assassin, conseille à Dylan d’écouter Eric Satie, Trois Morceaux en Forme de Poire et Je te Veux, David Oppenheim appelle une amie pour passer la nuit chez elle, sans l’avertir de sa compagnie. « On était bourré, Dylan voulait qu’Oppenheim lui présente des filles, ce qu’il a fait. C’était une petite brune, une secrétaire… » raconte Robert Martin. Mais ni lui ni David ne se souviennent du nom de celle qui a fait battre le coeur du Zimm et qu’il voudra revoir quelques jours avant de rentrer à New York. « You made my heart jump » lui dira t-il, au téléphone. Une amourette de vacances. Le lendemain, de retour sur le Vieux-Port, après une escale dans un restaurant de la rue Saint Saëns où Dylan va dévorer sa première bouillabaisse, la décision soudaine de poursuivre en Corse est prise. À défaut de pouvoir faire le tour du monde, Oppenheim se met en tête de montrer à l’auteur de « Like a Rolling Stone »  la vraie vie des gens du sud, ceux qui roulent leur bosse littéralement. « Je me suis dis que ça le changerai de New York, j’avais un ami qui pouvait nous faire « naviguer » en quelque sorte. » Cet ami, c’est Angelo Felici, illustre paysan fantasque de Cervione enrôlé dans l’ARC, l’Action Régionaliste Corse, mouvement crée en 1970 qui milite pour l’autonomie de l’Île de beauté, non pour son indépendance. Mais à ce moment là, en 1975, la tension est de plus en plus palpable. Pour cause : l’Etat Français a réquisitionné des terres corses destinées à de jeunes agriculteurs pour les redistribuer à des Pieds-noirs rentrés d’Algérie. Lorsque Dylan et les autres séjournent en Haute-Corse entre le 30 mai et mi juin 1975 chez Felici, dans la région de Cervione au sud de Bastia, les débats vont bon train et l’atmosphère est oppressante au sein de la bande de Felici, composée entre autre de Jacques Paoli et d’Edmond Simeoni, créateur de l’ARC et aujourd’hui homme politique corse.

« Il avait l’air de planer complètement »

Pour rejoindre la Corse, Oppenheim, Martin, Yannick et Dylan embarquent à l’aéroport de Marseille où Dylan est reconnu par un agent d’accueil qui facilite les démarches lorsqu’il lui présente sa carte d’identité. Arrivés à Bastia, ils louent une Peugeot 504 et filent trouver un hôtel modeste au sud de la ville. De là, ils rejoignent Cervione, à 50 km plus au sud, à la recherche d’Angelo Felici vers midi. C’est sa tante qui les accueille et leur indique qu’Angelo est en train de jouer aux cartes à Prunete, dans un bistrot du bord de mer, le PamPam. Dylan, Robert et Yannick attendent patiemment à l’ombre d’un arbre pendant que David pénètre dans le bistrot où il reconnait son ami. « Il jouait aux cartes comme dans les films de cowboy. Je lui dis « Angelo, arrête tout, y a Bob Dylan dans la voiture ! » Sursaut et regards interrogateurs dans le bar, des voix s’élèvent « Qui c’est Bob Dylan ? ». Angelo s’excuse de quitter la partie et se lève, « Je l’emmène dehors et lui dis, « tiens, voilà Bobby Dylano ! » » s’amuse encore aujourd’hui David Oppenheim. Pour le saluer, Angelo tape dans le dos du Zim, un peu crispé par cette proximité soudaine. « Dylan était dans un drôle d’état, rapporte aujourd’hui Angelo Felici, il n’avait pas conscience de ce qui se tramait en Corse, il avait l’air de planer complètement, de regarder les choses sans véritablement les voir. Mais il notait beaucoup, il écrivait tout le temps ». CBS prend en charge la totalité des frais du voyage, Oppenheim précise à Felici : « fais comme si tu étais avec le roi du Maroc. » D’un commun accord, la bande protège Dylan de sa notoriété. En dehors des amis intimes, personne n’est au courant que l’auteur d’un des dix albums les plus vendus de l’année 1975 aux Etats-Unis - Blood On The Tracks - est en roue libre au milieu des montagnes corses. Le séjour va durer plusieurs jours, d’une maison à l’autre. « Je revois encore Dylan chantant ses chansons, accompagné par Jacques Paoli à la guitare » ajoute Felici qui lui fait écouter des chants révolutionnaires polyphoniques corses, « la vraie musique folk ». Dylan est interloqué. Un soir, Felici abandonne la bande pour une réunion politique secrète. Oppenheim emmène Dylan en virée dans une boite de nuit de Taglio Isolaccio, le Castel. Sur le parking, une chanson du Zimm se fait entendre depuis les enceintes du disc jockey. Mais arrivés devant l’entrée, le peintre et le chanteur se voient refuser l’accès. « Le videur nous demande si on est du club, je lui réponds que non. » Oppenheim le menace « ne t’énerve pas, demain, tu es à la porte. » De fait, le patron du Castel est un ami d’Angelo Felici et apprend le lendemain que Dylan n’avait pas pu rentrer alors que les gens dansaient sur sa propre musique. La discrétion est telle que Dylan n’est même pas reconnu par ses compatriotes. Un après-midi, attablés à une terrasse, il se tourne vers un couple et échange quelques phrases avec eux. Avant de partir, l’homme a un doute « Hey man, you know you look like Bob Dylan ? »

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1200 gendarmes et CRS

En 1975, Dylan a treize ans de carrière derrière lui, et 15 albums. S’il a ralenti le rythme des tournées depuis son accident de moto en 1966, il garde un rythme constant de compositions. En Corse, quand ce n’est pas avec Yannick la traductrice de CBS, il partage régulièrement la chambre avec David Oppenheim à qui il soumet quelques-unes de ses idées, comme celle d’une chanson sur Marseille dont il a déjà écrit les paroles. « Je lui ai dis que c’était une mauvaise idée, que ça ne sonnait pas, il avait l’air de parler de la bouillabaisse ! » « Ecris sur Lyon ! » lui suggère Oppenheim. La chanson deviendra Mozambique (Desire, 1976) : I like to spend some time in Mozambique / The sunny sky is aqua blue / And all the couples dancing cheek to cheek / It’s very nice to stay a week or two. Preuve que personne n’avait prévu que la virée s’éterniserai, le linge vient à manquer. Robert Martin se voit offrir une chemise à Dylan qui n’a plus rien à se mettre mais souhaite rester coquet en toute circonstance. Oppenheim est plus taquin : « Il dormait habillé à côté de moi, avec ses bottes et tout. Pour l’emmerder, je lui enfonçais son chapeau sur la tête ». Un après midi d’ennui, Robert sort de ses affaires du khôl, un maquillage afghan en poudre qu’il a ramené d’un précédent voyage. Lorsqu’il redescend dans le salon les yeux fardés, Dylan est séduit. « On remonte dans la salle de bain tous les deux, et il me demande comment fait-on ». Les deux compères rejoignent le groupe sans que personne ne prêtent attention à leur nouvelle lubie. Une autre activité est plus attrayante : Angelo Felici, ivre, tire sur les volets de la gendarmerie avec un Luger semi automatique pour amuser la galerie, puis se tourne et loge une balle dans une poutre au plafond. La détonation fait sursauter la dizaine de personnes avachies dans les fauteuils. Une scène encore plus pittoresque a lieu quelques jours plus tard chez Jean-Martin Vadella, un ami de Felici qui habite un château avec des tours aux alentours de Cervione. L’alcool coule à flot tendu. Oppenheim est occupé à draguer une jolie brune, la vingtaine, et dans un élan de fantaisie, veut l’épouser dans l’église du village. Ce qui ne plait pas du tout à la famille et aux proches de celle qui est promise à quelqu’un d’autre, un corse. « Je revois encore Jean-Martin, ivre mort, sortir son arme et tirer sur les portraits de ses ancêtres. Après cette soirée, le petit copain de la brune, un gars de Cervione, voulait le tuer - ndlr David Oppenheim -, s’amuse encore Angelo Felici qui tempère, ce n’était pas un mec méchant mais il pouvait avoir des gestes assez con, je lui disais d’arrêter de déconner quand il buvait ». À l’hôtel, les négociations s’éternisent pour régler les quelques nuits passées ici. David n’a plus d’argent, Yannick a largement dépassé l’enveloppe attribuée par CBS et Dylan ne bronche pas. C’est Robert Martin, du haut de ses 22 ans, qui couvre la note avec ses quelques billets qu’il lui reste. De retour sur le continent, Dylan finira par rembourser la somme à ce jeune étudiant électricien à ses heures perdues. Au moment de le remercier, Robert veut savoir comment a fait Dylan pour gagner sa vie lorsqu’il avait le même âge. Sèchement, Bob mitraille : « Je suis allé dans la rue et j’ai joué de la guitare » .

Deux mois après le départ de Dylan de Cervione, le 21 et 22 août 1975, des militants de l’ARC, dont Angelo Felici, Jacques Paoli et Edmond Simeoni occupent une cave viticole à Aleria à 30 km de Cervione dont le propriétaire, un Pied-noir qui a bénéficié de la redistribution des terres par l’Etat Français, est soupçonné d’escroquerie au préjudice de petits viticulteurs. De cette façon, ils souhaitent attirer l’attention sur les injustices dont ils estiment être victime. Lors d’un assaut hollywoodien donné par 1 200 gendarmes et CRS, deux membres des forces de l’ordre sont abattus pendant la fusillade par la bande de Siméoni. Sans le savoir, Dylan a assisté aux balbutiements du nationalisme corse le plus radical.