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La jeunesse de Bertrand Burgalat, fils de préfet dans la Corse bouillante des 70s

La jeunesse de Bertrand Burgalat, fils de préfet dans la Corse bouillante des 70s

Avant de poser ses vers sur des mélodies électroniques, Bertrand Burgalat est né à Bastia en 1963. Après une enfance sur le continent, il retourne sur l’île natale en 1977, quand le paternel, Yves Burgalat, est nommé préfet de Corse dans un environnement compliqué. Alors que sort un livre sur les vingt ans de son label, Tricatel, BB déroule pour Greenroom le récit touchant d’un morceau de sa vie, entre bizutage, marches en montagnes, visites officielles et disques de prog-rock.

Le 21 août 1975, une poignée de militants de l’Action Régionaliste Corse, décident d’occuper une cave viticole d’Aleria, en plaine orientale. Menés par le Dr. Edmond Simeoni, père de l’actuel président de l’exécutif autonomiste de l’île, Gilles Simeoni, les trente hommes protestent contre l’attribution de terres viticoles aux pieds noirs rapatriés d’Algérie, au détriment des agriculteurs locaux. D’abord, ils craignent que personne ne les remarque, avant de faire face à une réplique gouvernementale monstre. Ministre de l’Intérieur, Michel Poniatowski déploie 1200 gendarmes et CRS, des blindés et des hélicoptères qui donnent l’assaut. L’affrontement fait deux morts chez les forces de l’ordre, un des militants a le pied arraché. L’épisode de la cave d’Aleria est souvent considéré comme l’événement fondateur du nationalisme corse moderne. Le Front de Libération National de la Corse naît l’année suivante. C’est donc dans ce contexte bouillant qu’un certain Yves Burgalat est nommé préfet de Corse. Soit le père de Bertrand Burgalat, producteur, musicien et patron du label Tricatel. « Mon père n’était pas dans une démarche de mater les Corses, assure le fils. À l’époque d’Aleria, il y avait eu techniquement une réaction aberrante de la part de Paris. Je pense qu’il avait une grande empathie et un amour sincère pour la Corse, même si des gens comme lui avaient du mal à distinguer les revendications légitimes et ce qu’ils appelaient alors la subversion. »

Yves Burgalat, au centre (source : archives personnelles de Bertrand Burgalat)

Bertrand est d'ailleurs né en Corse, à Bastia, en 1963, puis se voit trimballé au gré des changements d'affectation du paternel, des Landes jusqu’en Seine-Saint-Denis en passant par le Morbihan et le Haut-Rhin. Résultat : il a du mal à savoir d’où il vient, même si la Corse garde une place à part chez les Burgalat. En 1972, par exemple, ils avaient suivi l’épopée du Sporting Club de Bastia jusqu’en finale de Coupe de France. « Mon père avait pavoisé les couloirs de la préfecture de Vannes de fanions aux couleurs du club, sourit Bertrand. On était super tristes de la défaite. J’ai cessé immédiatement de m’intéresser au foot. Je n’osais pas me dire Corse mais je sentais des attaches. À l’école, pour les autres enfants, j’étais Corse. On m’appelait le corsaire. » Lorsque vient le moment de retourner sur l’île, Bertrand est aussi heureux qu’excité. De la préfecture de Bobigny, paquebot de béton noir planté au cœur de cités HLM, il passe au palais Lantivy, bâtisse néo-classique grandiose achevée en 1830. « Je me rendais compte que c’était insensé, lâche-t-il, en hochant la tête sur le côté. J’ai le souvenir d’un très beau bâtiment, avec des meubles Empire, un patio. C’est au premier étage, celui du bureau du préfet, que les choses étaient les plus majestueuses. Parce que la fonction de représentation de l’État par le préfet était alors importante, en Corse. Ces attributs du pouvoir, ça me gênait un peu. » De la fenêtre de sa chambre, on peut admirer le cœur d’Ajaccio, la place du Diamant. Sa tanière a beau être plus luxueuse que la moyenne, on y retrouve les mêmes effluves de puberté, disques de rock progressif et posters de Kraftwerk que chez les autres ados. La déco sentimentale classique d’un garçon pas très bien dans sa peau. Outre l’ingratitude inhérente à l’âge, une certaine timidité envers les filles et un diabète insulinodépendant fraîchement déclaré, Bertrand a du mal à s’intégrer à cause du boulot de son père. Difficile, pour un gamin avec un an d’avance, de se raccrocher en cours d’année à un groupe d’élèves déjà soudé, aux codes qui lui sont étrangers. Il intègre le lycée Fesch d’Ajaccio, à cinq minutes à pieds de la maison, où il est rapidement pris à partie. Pas seulement à cause de son statut « d'étranger » : son père venait d'être nommé en remplacement d’un préfet corse, Jean Riolacci, qui ne goûte que très peu d’être bouté hors de son palais par un fonctionnaire continental. « Un des premiers jours, j’avais perdu mon cartable, se souvient-il, encore un peu gêné. Le fils Riolacci arrive peu de temps après avec, disant qu’il l’avait retrouvé. Ma mère et moi l’avons remercié chaudement, il avait un drôle de sourire. Une fois parti, on ouvre le cartable : tous mes cahiers étaient parsemés de bites et d’insultes : ‘Burgalat ton père est un gros PD.’ »

Bombes, naissance du punk et randonnées

Pour échapper à son mal-être, Burgalat trouve deux refuges. D’abord, il change de lycée et se lie d'amitié avec des jeunes plus mûrs, qu’il regarde avec admiration. « La jeunesse ajaccienne était aussi concernée par la musique que par la politique, se souvient-il. La scène rock était extrêmement intéressante, des gens vraiment talentueux. Dominique Lameta était un guitariste fantastique, Patrick Larrieu a joué avec Nico, Patrice Brochery avec Les Avions, Laura Boisseau est partie à Londres travailler avec Chaz Jenkel. Ils étaient plus mûrs que moi donc ils ont pris le tournant punk. Ils ont monté des groupes comme Cardiac Vinyl. » En plein éveil musical, Bertrand passe aussi beaucoup de temps chez le disquaire légendaire d’Ajaccio, cour Napoléon, tenu par Monsieur Minighetti, qui s’étonne parfois des looks de ses jeunes clients. C’est là qu’il achète certains des disques les plus importants de sa collection, « comme les Soft Machine ou Flow Motion de Can. »

Malgré le contexte politique explosif, Burgalat l’assure : la préfecture n’était pas un camp retranché. Le matin, la famille ouvrait le journal autour du petit déjeuner et apprenait les cibles de la dernière nuit bleue, nom romantique donné aux séries d’attentats à la bombe nocturnes orchestrées par le FLNC. « C’était comme regarder la météo, explique-t-il. Pour moi c’était normal de rentrer à la maison et d’entendre des grenades lacrymogènes. Comme c’était normal à 8 ans, en Bretagne, de voir les producteurs laitiers essayer de mettre la préfecture à sac. » Lorsqu’il a vraiment besoin de faire le vide, Bertrand saute dans la Micheline, petit train alors connu pour sa lenteur et ses tremblements, qui sillonne vers la montagne. En jean, t-shirt, un sac à dors Karrimor rouge sur ses frêles épaules et une grosse paire de Trappeur aux pieds, il s’arrête souvent à Vizzavonna, 900 mètres d’altitude, au cœur de l’île. « Le conseil général y avait une maison, qui a été plastiquée rapidement, raconte-t-il en souriant. En montagne, tu avances et tu as l’impression que ça n’en finit jamais. J’ai le souvenir de quelque chose de très minéral. Bizarrement, ça m’évoquait des morceaux de Yes, du Tales From Topographic Oceans» Il explique les raisons de ces vadrouilles récurrentes.. « J’étais à la fois un enfant très couvé et complètement livré à moi même. Une fois, sur une étape, j’ai sympathisé avec un autre randonneur, je crois qu’il était instituteur. J’ai dû en parler à mon père au téléphone quand on faisait étape à Asco. Quand je suis rentré à Ajaccio, j’ai compris que les Renseignements Généraux avaient vérifié qu’il ne s’agissait pas d’un élément subversif... » En même temps, Burgalat passe des week-ends entiers en montagne, prenant le train tôt le samedi matin, s’écartant de l’agitation autour du Palais Lantivy, alors proche de son paroxysme.

Bon vivant, qui s’endormait le cigare allumé, le préfet Burgalat avait des amis de tout bord. Parmi eux, Jean-Baptiste Biaggi, ancien de la Résistance, mais aussi de l’OAS. Pour le jeune Burgalat, Biaggi n’est qu’un des acteurs du film qui se déroule devant ses yeux. « Je me souviens d’une ambiance biblique, s’émerveille-t-il, évoquant un déjeuner à Cagnano, village du Cap Corse dont Biaggi est alors maire. La forêt avait été détruite par un incendie. Un ancien légionnaire montait la garde à l’entrée du village. La 404 de Jean-Baptiste était criblée d’impacts. Mon père était quelqu’un de chaleureux et je pense que la faconde de ‘J-Bat’ l’enchantait. Je me souviens de soirées dans le petit salon de la préfecture où Biaggi récitait du Victor Hugo… » Du haut de ses 14 ans, Bertrand confond le mot barbouzes avec arbouses, mais s’intéresse néanmoins à la politique de l’île et d’au-delà. Il lit par exemple D… comme Drogue, bouquin sur « le milieu », qui traite aussi des connivences avec l’État, dont Bertrand se plaint auprès de son père. « Je l’emmerdais. Je lui disais que c’était dégueulasse, que c’était pourri. Un jour, il m’a présenté un homme élégant. Il m’a demandé de lui montrer comment je jouais au poker. Sans me dire qui il était. » L’homme, qui débarque en Bentley blanche au Conseil général, n’est autre que Marcel Francisci, patron de cercles de jeux qui sera assassiné quatre ans plus tard. « Le livre que j’avais lu le présentait comme un des cerveaux de la French Connection… Je n’arrêtais pas de bassiner mon père avec ça, en lui disant que c’était un scandale qu’il soit élu. Je ne savais pas à quoi il ressemblait. C’était l’humour de mon père. Il n’était pas ami avec lui et le recevait comme les autres conseillers généraux, mais ce genre de rencontres l’enchantait. » 

Transfert à Londres

Ancien gangster, Francisci est élu UDR dans une France dont le souverain s’appelle Valéry Giscard d’Estaing. Lors des visites du roi et de son entourage, Bertrand fuit en montagne. « Chaque fois qu’il y avait un voyage officiel, le préfet risquait sa peau, explique-t-il. Il y avait eu une prise d’otage dans la Sarthe. Le préfet avait fait entendre raison au preneur d’otage en disant ‘fais pas le con’. Giscard l’avait viré, parce qu’un préfet ne devait pas parler comme ça. » Alors, quand le premier ministre Raymond Barre vient en voyage officiel en Corse, les parents de Bertrand sont terrorisés. « Il y avait un côté monarchique, qui continue sûrement aujourd’hui, assure-t-il. C’était pire quand Giscard est venu. Le teckel de ma mère avait failli le mordre. C’était un truc à perdre son boulot. » Avec le recul, Burgalat regrette un peu d’avoir snobé ce genre d’événements. « Comme je regrette de ne pas avoir accompagné mes parents, qui allaient souvent manger chez Tino Rossi. Pour moi, c’était le diable. Le mec qui faisait de la soupe. Quelle connerie, ça devait être insensé d’aller dans son Graceland sur les Sanguinaires. » Finalement, la vie de Burgalat en Corse prend fin été 79, quand son prof d’Anglais lui propose un transfert au lycée français de Londres. Burgalat accepte. « Mon père est mort peu de temps après, en 83, conclut-il. Après la Corse, il s’est emmerdé. Préfet de Bourgogne, ce n’était pas la même électricité. Il avait été à Saint-Maixent en 40, à Fort National en Haute-Kabylie, il aimait les missions complexes. Il est mort quand j’avais 20 ans et il y a plein de questions que j’aurais aimé lui poser. »