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L'histoire mondiale de la France rap a enfin son disque

L'histoire mondiale de la France rap a enfin son disque

Après plusieurs années de quête, le projet du rappeur Rocéa finalement abouti: un disque anthologie de 24 chansons francophones et politiques enregistrées partout dans le mondeentre les années 60 et aujourd’hui, et intitulé Par les damné.e.s. de la terre.  Il était temps de raconter la pensée derrière un des disques importants de 2018.

Rocé :Je suis un rapper, conscient, engagé, politisé, je ne sais pas quel est le terme qu’on emploie pour qualifier mon boulot. Dès lors, quand je fais cette compilation, on attend de moi que je fasse un disque qui ressemblerait à un tract militant. Sauf que ce n’est pas du tout ça. J’ai essayé de construire cet album comme quelque chose d’autre, quelque chose où il y aurait de l’humour, de l’art, une esthétique. Le tract ça peut vite devenir chiant ou excluant. Et puis, j’ai tendance à penser : si tu ne veux pas faire de la musique pour la beauté de la musique, passe à autre chose, écris des livres.

Ca doit être particulier de redécouvrir certains chanteurs, de leur demander de publier un de leurs morceaux de lutte, puis de les faire raconter le contexte.

Ca donne au projet toute sa difficulté, et, en fin de compte, toute sa richesse. Parce que j’insiste bien là-dessus : la lutte ou la résistance aux pouvoirs que certains ont exprimé par la musique a été oublié avec le temps. Je  vais prendre un exemple. Dans le disque, on a publié un morceau (« Les colombes de la révolution ») qui est un hommage au journaliste et proche de Thomas Sankara, Mohamed Maïga. Mohamed Maiga c’est le père de l’actrice Aissa Maiga. Donc, je lui ai envoyé le morceau en MP3 . Elle n’en avait jamais entendu parler. Personne ne lui avait dit que son père avait laissé ce souvenir au pays. Quand elle a entendu le morceau pour la première fois, elle a pleuré de bonheur en réalisant que le Burkina Faso, le pays dont sa famille est originaire, avait rendu hommage à son père. Il y a plein de douleurs cachées comme celle-là. Surtout au sujet du Burkina où l’assassinat de Sankara reste encore un sujet délicat. Les gens sont prudents là-bas. Ils préfèrent vivre dans une certaine neutralité. Tous les dossiers relatifs à cette période de l’histoire ne sont pas encore sortis. Abdoulaye Cissé, si je lui pose pas de questions, il ne dit rien. Pourtant, il a vu son copain Sankara se faire tuer… Moi, au contraire, je vois ces douleurs comme des modes d’emploi pour continuer la lutte. Ressortons tout. Voyons comment reconstruire un héritage commun à partir de ces chants.

Ce que vous avez fait pour ce disque porte un nom dans le milieu de l’archéologie musicale : le digging. Mais comment on fait pour aller plus loin que la simple recherche de 45 tours oubliés ? Comment on y ajoute l’histoire, la sociologie et parfois même la politique ?

Au départ, je passe par mon pote Aurélien qui travaille aux puces de Clignancourt. Puis, plus le temps passe et plus je me dis qu’il faut que je me lance dans un travail d’historien et de sociologue. Je reprends l’exemple du Burkina Faso : ça m’est arrivé de visionner des heures de documentaires sur Thomas Sankara. Quand je vois Sankara faire un discours sur scène et que je repère un orchestre qui joue derrière lui je me pose la question : « Mais quel est cet orchestre ? Comment je peux retrouver sa trace. » Je me suis livré à un véritable travail d’enquêteur. Pareil, quand il s’est agi de trouver des chansons qui pourraient raconter l’Indochine ou le Vietnam. Je me suis mis à lire tout ce que je pouvais trouver à propos du rôle de la francophonie en me demandant en quoi cette francophonie pouvait avoir, dans ces pays, une fonction de soft power colonial. Bref, tu t’interroges sans cesse. Tu regardes plein de trucs sur internet, tu te raccroches à ce à quoi tu peux te raccrocher. Au début, tu tâtonnes, puis à mesure que tu avances ton projet se précise, et le plus épanouissant c’est que tu te mets à comprendre un peu mieux l’histoire que personne n’a jamais vraiment raconté dans les manuels scolaires. Tout ça grâce à la musique.

Sous le joug de l'impérialisme 

Tu dis que cet album doit permettre de rompre avec les logiques impériales. Pourtant, tu te raccroches à la francophonie et, en fin de compte, il n’y a souvent pas plus impérialiste que la francophonie…

Ca c’est intéressant. Dans le titre du disque, au début, je voulais faire apparaître ce mot de francophonie. Finalement, je l’ai retiré pour les raisons que vous avez énoncées. Souvent, je me raccroche à cette phrase de Kateb Yacine (célèbre écrivain algérien, auteur de « Nedjma », Ndlr) : « La langue française est notre butin de guerre. »Cette phrase, je la trouve vraie, mais appliquée à un moment précis de l’histoire, à un contexte précis. Si les leaders indépendantistes qui vont se rencontrer en France dans les années 30 - le Vietnamien, le Guadeloupéen, l’Algérien – n’ont pas cette langue française en commun il n’y a pas de synergie. Après, mon point de départ ça reste le rap. Comment le rap est devenu plus que de la musique pour certaines diasporas en France. Comment il it toute la richesse et toute l’horreur de leur histoire.

Tu peux dresser un parallèle entre le monde contre culturel du début 70s et le monde actuel ?

Là encore, je pars d’un dicton qu’on pourrait juger banal, mais qui dit bien ce qu’il dit : si tu ne sais pas d’où tu viens, tu ne sais pas où tu vas. Evidemment qu’il y a un parallèle à faire entre la France d’aujourd’hui et celle de la fin des 60s début des 70s. De même qu’aux Etats-Unis, tu peux voir quelque chose de similaire entre la présidence de Trump et celle de Nixon… On vit encore sous le joug de l’impérialisme aujourd’hui, même si désormais les choses apparaissent moins binaires. L’impérialisme, désormais, il existe mais en mode participatif, à la manière d’une start-up géante. On l’alimente tous. A l’époque, à la limite on assumait des modes d’emploi pour combattre l’impérialisme. Maintenant, certains peuvent dire qu’il n’y a plus d’ouvriers, mais la vérité c’est qu’on est tous devenus nos propres ouvriers, puis nos propres patrons. Alternativement. C’est en ça que les possédants ont réussi à émietter le sens du combat. Oui, c’est ça. On est tous des miettes au final avec nous même comme moyen de survie.

Pourquoi, selon toi, la musique, dans son ensemble, s’est progressivement coupée de tout commentaire sociétal ?

C’est ça qui est triste. Prenons juste le rap. Beaucoup de personnes visualisent encore cette musique comme une forme d’expression vouée à des concerts dans les MJC ou les prisons. En même temps, on exige du rap qu’il porte sur son dos tous les problèmes de la société. On veut que le rap soit engagé, mais en même temps, on ne reproche pas au rock d’être détaché de la société. Et je ne parle même pas de l’électro qui ne dit rien sur le monde tel qu’il est, mais alors strictement rien. Est-ce qu’on n’est pas dans le privilège de classe ? Sur les pétitions, tu vois parfois des noms de rappeurs, mais beaucoup plus rarement les noms de gens de la chanson française ou des artistes electro. Ils ont purement et simplement refusé toute idée d’engagement. Ca, je l’ai un peu en travers de la gorge… Le discours individualiste en vogue qui proclame « Attendez, les gens ne doivent rien à la société »je ne le valide pas du tout pour les artistes. A partir du moment où tu es sous les projecteurs ce n’est pas que pour ton talent. Entre un rappeur qui va  visiter les prisons ou les MJCs et un DJ qui ramène juste une clef USB pour envoyer des beats à Ibiza, désolé, ce n’est pas la même conception du métier d’artiste…

Quand tu rencontres ces destins d’artistes que tu as ressorti du passé pour ce disque, quels sont ceux qui te sont apparus les plus édifiants ?

Il y en a plusieurs qui mériteraient d’avoir un long-métrage. Quand je vous dis ça, j e pense à un mec n particulier : Jean-Pierre Graziani. C’est lui qui prête sa voix au morceau du Groupe Culturel Renault. Graziani, avant tout, il est ouvrier métallurgiste dans l’usine Renault-Billancourt. Comme il était très proche d’Action Directe, il a fait plusieurs allers-retours en prison, puis il est parti en Corse. Et en 1977 il fonde son label, Vendémiaire. Ca c’est super intéressant. Ce label sortait en disques des projets de musique, disons, régionaliste : des chants de Bretagne, du Québec, de Normandie, de Corse… C’est toujours à travers ce label qu’il a accueilli les chants de luttes décoloniales de Guadeloupe, puis de l’Angola tout en publiant des disques de musique cajun de la Nouvelle Orléans. Bon, tu vois la richesse historique du mec. Toutes les luttes qu’il a menées ouvrent sur d’autres luttes. Il y a aussi dans le disque des personnages qu’on ne connaît pas assez comme Alfred Panou. Là encore, c’est un type très singulier qui pouvait jouer en première partie de Brigitte Fontaine, mais qui écrivait aussi des pièces de théâtres et avait ouvert un cinéma dans le 5earrondissement de Paris où n’étaient projetés que des films pour les diasporas.

Un autre personnage intéressant que tu présentes dans ton disque c’est Dane Belany.

Dane Belany c’est une danseuse qui apprend un jour qu’elle ne sera jamais au centre du spectacle pour lequel elle travaille. Au principe qu’elle est noire. Ensuite, elle devient la seule noire à chanter dans les cabarets à Pigalle. Elle traverse tout toute seule. Et un jour elle débarque à New York. Arrivée sur place, elle respire. Elle n’est plus la seule noire chanteuse. Elle est noyée dans la masse et ça la fait se sentir bien. Avec Dane Belany, tu es face à un personnage qui pourrait servir d’exemple dans la France actuelle où on parle toujours d’identité, d’identification. J’ai réussi à la retrouver assez facilement car elle a laissé son numéro de téléphone sur son blog. Au départ, quand je la contacte, elle ne comprend rien au projet que je veux monter. Elle pense que je veux rapper sur ses textes, rien de plus. Finalement, quand on se rencontre elle me sort son book. Dessus, il y a plein de photos, et pas mal d’articles où je réalise qu’elle a été une des artistes importantes des années 70. Tout le monde la connaissait. Miles Davis, la connaissait. Elle a été dans les hit-parades. Tout d’un coup, comme elle tombe malade elle arrête de chanter et se met à déclamer. Donc, on pourrait presque dire qu’elle devient rappeuse un peu par la force des choses… C’est hallucinant comme Dane Belany a été la première dans pas mal de trucs. Elle me fait penser à Rachid Taha.. Quand il est mort, beaucoup l’ont présenté comme un chanteur de raï, mais ce n’est pas exactement la vérité. Rachid, c’était un rocker, un vrai, et, lui aussi, s’est confronté à cette problématique difficile : être le premier.

 "Par les damné-des de la terre, des voix de lutte 1969 - 1988" (Hors Cadres)