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Oxygène ou l’histoire de l’ovni électronique vendu à plus de 18 millions d’exemplaires

En 1976, le jeune producteur Jean-Michel Jarre, qui travaille aux côtés de Christophe et Patrick Juvet et se frotte aux expérimentations électro-acoustiques de Pierre Schaeffer compose Oxygène dans sa cuisine, juste aidé de quelques synthétiseurs. Un long trip instrumental et mélancolique, qui échappe à tous les formats de l’époque, et qui va devenir un des maîtres étalons de l’explosion des musiques électroniques. Quarante ans plus tard, alors que sort Oxygène 3, retour sur un disque vraiment pas comme les autres.

Pourquoi une troisième version d’Oxygène ?

Jean-Michel Jarre : Il y a deux ans, alors que j’étais en pleine composition d’Electronica, j’ai écrit un morceau qui ne collait pas avec l’esprit de l’album et je me suis dit que si j’avais à donner une suite à Oxygène ce serait un bon point de départ. L’année dernière les gens de Sony sont venus me voir en me disant qu’on allait fêter les 40 ans d’Oxygène en 2016 et ils se demandaient que faire. L’anniversaire en lui-même ne me touchait pas plus que ça, c’est une technique de maison de disques, mais je me suis dit : « Tiens si je prenais ça comme date butoir pour revenir après l’énorme production qu’a été Electronica à quelque chose de plus minimaliste ? » Mais surtout, réalisé comme le premier Oxygène, avec peu d’instruments et en six semaines. Je me suis enfermé en studio, je n’ai pas réécouté les deux premiers volumes, j’ai juste essayé de me placer dans l’état d’esprit de l’époque, quand le vinyle était roi, et qu’on réfléchissait en termes de face A et B. C’est pour ça que sur Oxygène 3, comme sur le premier volume, il y a une partie sombre et une autre plus lumineuse, c’est un trip musical de plus de 40 minutes, un long flow continu interrompu d’épisodes chaotiques.

Jean-Michel Jarre : « Oxygène Pt. 17 »

 

C’était incroyablement novateur pour l’époque…

Il s’agissait de faire le pont entre l’expérimentation électronique et une certaine conception de la mélodie à la française, de l’héritage de la musique classique, avec de longues plages instrumentales qui n’avaient rien à voir avec le format pop américain. C’était une époque où je mélangeais un peu tout, je jouais dans des groupes de rock, j’étudiais la composition et l’harmonie au conservatoire et puis il y a eu ma rencontre avec Pierre Schaeffer. Son idée, notamment en 1968, était de se rebeller, et il n’y avait rien de mieux que de se plonger dans la musique électroacoustique et le GRM (Groupe de Recherches Musicales, ndr) pour se révolter à la fois contre l’establishment du classique avec des Boulez ou Xenakis qui disaient grosso modo que tout ce qui est concept d’émotion en musique est suspect. Mais aussi se rebeller contre l’establishment du rock, car on le sait chaque génération produit son lot de réactionnaires, le classique méprisait le jazz, le jazz méprisait le rock’n’roll qui détestait la musique électronique. J’avais envie de créer un pont entre ces mondes différents.

Jean-Michel Jarre : « Oxygène 1-6 »

 

Tu t’exposais à un flop considérable ?

Mais ça l’a été pendant dix ans ! J’ai sorti des morceaux qui n’ont pas marché du tout, mais je continuais mes expériences en travaillant avec Christophe ou Juvet, en réalisant des travaux pratiques dans des domaines qui m’ont beaucoup servi par la suite. Quand je produisais Juvet à Los Angeles avec des musiciens américains, pour moi, qui sortait du GRM c’était comme passer d’un vélo à une Ferrari. Et Oxygène a bénéficié de cette expérience, de ce savoir-faire, mais aussi d’une grande insouciance. Je ne me posais pas la question de savoir si ça allait marcher ou pas, et d’ailleurs le disque a été refusé par plein de maisons de disques, avant d’être signé par Dreyfus. Ça allait totalement à l’encontre de ce qui était censé intéresser les gens ou les maisons de disques.

Quels étaient leurs arguments ?

Qu’il n’y avait pas de chanteur, pas de batteur, que les morceaux duraient douze minutes, que ce n’était pas formaté pour les radios et que les morceaux n’avaient pas de nom, mais se décomposaient en part one, part two… Le disque a été rejeté quasiment par tout le monde, notamment Chris Blackwell (producteur et fondateur du label Island Records, ndr) qui a reconnu plus tard avoir fait deux erreurs dans sa vie : refuser Oxygène et le premier album d’Elton John. Mais le succès du disque doit beaucoup à l’Angleterre, c’est Radio One qui a joué l’album en entier. Ils l’ont fait deux fois, pour Oxygène et pour le Dark Side Of The Moon des Pink Floyd.

À l’époque les synthétiseurs faisaient peur ?

L’idée dominante était que les synthétiseurs ne pouvaient pas être de vrais instruments de musique. La confusion était totale, d’une part le succès immense du Switched On Bach de Wendy Carlos avait fait croire au grand public que les synthés étaient juste des gadgets conçus pour imiter des violons, des trompettes, des clarinettes, etc. Ensuite, Kraftwerk avec son apologie de la machine toute puissante a laissé s’installer l’idée que les synthétiseurs faisaient tout le travail. Une idée qu’on retrouvait aussi chez un groupe comme Tangerine Dream qui quittait la scène en laissant tourner les séquenceurs marcher tout seuls, histoire de dire que les machines étaient indépendantes.

Tu as utilisé quel équipement pour Oxygène ?

Un setup minimaliste avec un choix de sons très limités car il existait peu d’instruments électroniques à l’époque et ils valaient très chers. J’ai utilisé un huit pistes, deux synthés dont un Eminem String Ensemble, des pédales de guitare pour trafiquer les sons. J’avais récupéré au Studio Ferber un vieux Mellotron dont la moitié du clavier était cassée. Du coup, les notes que j’utilise dans Oxygène sont les seules qui fonctionnaient.

Quand tu réécoutes le premier Oxygène, il y a des choses que tu n’aimes pas ?

C’est difficile de répondre à cette question car quand j’ai fait quelque chose j’ai tendance à ne plus revenir dessus. J’ai l’impression que ça ne m’appartient plus, que ça doit vivre sa vie, comme un enfant en fait. J’ai juste remasterisé les originaux de manière clinique, car pendant toutes ces années la maison de disque a fait réaliser plusieurs masters différents, mais le son ne me plaisait pas, il n’était pas adapté au format digital. J’ai refait les masterings des deux premiers volumes et les trois disques sonnent désormais de manière plus cohérente.

En 1997, tu composes le deuxième volume d’Oxygène, ça s’est passé comment ?

Il s’agissait de continuer l’histoire entamée. C’est un disque totalement en phase avec son époque où s’opérait le début de la transition de l’analogique vers le digital dans le traitement du son et les procédés d’enregistrement. C’était les débuts du 44/16, avec toutes les limites qu’on impute à ce format aujourd’hui. Cette trilogie raconte aussi une histoire de la technologie, le premier master c’était une bande magnétique, le deuxième une cassette numérique et pour le dernier c’est un disque dur. Je trouve qu’il manque à Oxygène 2 cette intemporalité dans le son qu’on retrouve dans le premier et j’espère le troisième.

Jean-Michel Jarre : « Oxygène 7-13 »

 

Pourquoi donner des suites à Oxygène, et non pas à Equinoxe, Les Champs Magnétique ou Zoolook ?

J’aime beaucoup l’idée des sequels dans la littérature ou au cinéma, mais bizarrement c’est un concept rare en musique. Les Champs Magnétiques ou Zoolook sont plutôt des concepts fermés et ne se prêtent pas à l’exercice. Par contre, j’aimerais bien donner une suite à Equinoxe, car dans ce disque, comme pour Oxygène, il y a un côté chapitré qui permet une même approche mais décalée. C’est ce que j’ai demandé à Michel Granger, qu’il nous autorise à modéliser l’œuvre qui a servi à la pochette initiale, pour pouvoir la décaler de 30 degrés.

Jean-Michel Jarre : « Equinoxe »

 

Justement, comment as-tu trouvé cette peinture de Granger qui a servi de cover ?

Je me baladais avec Charlotte (Rampling, ndr) à Paris, et on est tombé dans une galerie sur ce tableau qui m’a tout de suite évoqué ce que devait être la pochette. J’avais quasiment terminé l’album, je cherchais quelque chose qui ne soit pas une simple illustration de l’oxygène, ni un masque à gaz, ni une bouteille d’air comprimé… Entre le mot oxygène, la tête de mort et la planète écorchée, tout s’assemblait parfaitement.

Et tu as propulsé la carrière de Michel Granger…

Il débutait, et d’un coup il s’est retrouvé connu du monde entier grâce à cette image. Il fait partie de la génération Folon mais en plus sombre, moins naïf et plus engagé, c’est un grand artiste dont on ne parle pas assez à mon avis. Il a beaucoup apporté au disque, cette adéquation parfaite entre la musique, la pochette et le message sous-jacent.

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Michel Granger (Crédit photo : © Phil Jenkins)

Un message écologique très en avance sur son temps…

J’étais très impliqué dans les questions d’environnement, les écologistes étaient considérés à l’époque comme des néo-hippies et de doux rêveurs. L’écologie n’intéressait personne, la musique électronique encore moins, je n’étais pas conforme avec mon époque, pas politiquement correct d’une certaine manière, du coup c’est étrange que le disque ait connu un tel succès.

On parle de 18 millions d’exemplaires vendus !

C’est ce genre de chiffres. Je ne me plains pas, mais malheureusement à l’époque, les maisons de disque raflaient toute la mise, on avait des contrats qui n’avaient rien à voir avec ceux d’aujourd’hui. En plus au départ, on a connu quelques déboires. Au tout début du disque, il y a une sorte de bruit blanc, les auditeurs pensaient à une erreur de fabrication et renvoyaient le vinyle à la maison de disques. À l’époque, je me baladais sur les Champs-Élysées avec Dreyfuss, je lui faisais part de mes doutes, lui disait que ça ne marcherait jamais, et là on voit Elton John sortir de chez Champs Disques avec dix exemplaires d’Oxygène et Dreyfuss me fait : « Je pense que ça va cartonner en fait ! »

Il y a eu des critiques assassines ?

Le Monde de la Musique commençait juste à paraître à l’époque. Ils tenaient absolument à faire la couverture et quatre pages sur le disque, mais j’ai dû partir aux États-Unis et ça n’a pas pu se faire. Quand je suis revenu Oxygène était devenu un succès populaire, et ils ont consacré une page entière à le descendre. J’étais devenu trop populaire pour eux, ce qui les intéressait c’était le côté underground de la démarche, le succès avait rendu le disque vulgaire.

C’est vrai que la musique d’Oxygène était utilisée dans les tirettes des foires foraines ?

J’aurais adoré et ça aurait fait un super clip, mais j’avoue que l’information n’est pas remontée jusqu’à moi. Mais ça se pourrait, Oxygène a bien été utilisé en musicothérapie, en méditation ou pour accoucher. L’autre jour, je sortais du concert de Kate Tempest au New Morning, un mec m’aborde et me fait : « Je suis super content de vous voir, il fallait que je vous le dise, ma mère a écouté votre disque pendant les neuf mois de sa grossesse, c’était son gynéco qui le lui conseillait et je suis né dans l’eau sous Oxygène. »

Crédit photo : © Tom Sheehan