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Berlin, Nina Kraviz et Rekids Records : l'épopée Radio Slave

Berlin, Nina Kraviz et Rekids Records : l'épopée Radio Slave

Matthew Edwards alias Radio Slave fête cette année les dix ans de son label Rekids. L’occasion de revenir sur la carrière prolifique de ce DJ-producteur-remixeur aux mille facettes.

2001. Un remix de dix minutes du tube de Kylie Minogue “Can’t Get You Out My Head” réalisé par un certain Radio Slave résonne dans les clubs du monde entier. Derrière ce pseudonyme se cache Matthew Edwards, producteur anglais et DJ de son état, derrière les platines depuis quelques années déjà, qui s’apprête à devenir une icône de la dance music anglaise.

Né dans le Sud de Londres au milieu des années 70, “un endroit parfait pour grandir, un vrai melting pot d’idées et de styles musicaux” d’après ses propres dires, Edwards baigne dans la musique depuis son plus jeune âge et commence rapidement à collectionner des vinyles. “J’étais encore un adolescent lorsqu’il y a eu l’explosion de la musique électronique dans les années 80. J’ai été fasciné par la culture du deeyaing et cela ne m’a jamais quitté. Il n’y avait pas Internet à l’époque, alors si vous étiez vraiment fan de quelque chose, vous l’absorbiez entièrement. J’écoutais des albums en boucle. La musique de cette période m’a profondément affecté. C’est devenu ma vie.

Inspiré tant par la musique pop, dance et tubesque des années 80 que par la house venue de Chicago, le jeune Matthew tombe rapidement dans la marmite du deejaying mais aussi et surtout dans celle du remix, au point d’en faire sa marque de fabrique et de choisir un nom qui en exprime l’idée. Il nous explique en effet avoir choisi le pseudonyme Radio Slave car il se considérait “esclave” des hits qui passaient sur les ondes nationales; hits qu’il prenait ensuite un malin plaisir à remettre à sa sauce.

Son amour du remix bien fait l’a poussé à retravailler, parmi les 300 qu’il a signés en quinze ans, des morceaux des plus grands d’Agoria à UNKLE en passant par Carl Craig, Len Faki ou encore New Order; le tout avec un doigté avisé qui lui est propre. “Mes remixes préférés sont ceux qui résonnent juste au moment où j’entre dans un club. Cela fait toujours quelque chose.

“Si je n’en faisais pas autant, je m’ennuierais très rapidement.”

Matthew Edwards était pourtant loin d’être nouveau dans le milieu avant de produire ce remix de Minogue. “J’ai eu d’autres pseudonymes avant, mais ils n’ont pas rencontré autant de succès”, explique-t-il. Dès 1992, le Britannique commence à faire ses oeuvres au légendaire Milk Bar, club londonien où il devient résident, avant d’acquérir des galons et de devenir un régulier du non moins célèbre club Ministry of Sound.

Depuis cette époque bénie, le producteur navigue de projet en projet, et il est fort probable que vous l’ayez déjà croisé sous un de ses nombreux masques : lorsqu’il est Matthew E, c’est de la house orientée funk et taillée pour le dancefloor qui sort comme par magie de ses machines, tandis que lorsqu’il est Sea Devils, c’est de l’electro-pop qu’il produit en collaboration avec Cagedbaby. Quiet Village est un projet disco monté avec son ami et collaborateur de longue date Joel Martin tandis que son alias Rekid lui permet d’exprimer sa face la plus sombre et la plus habitée. C’est d’ailleurs l’alias qu’il préfère, et qu’il a décidé de faire revivre en 2016 avec la sortie d’un EP, près de dix ans après le précédent : “J’ai senti qu’il était temps de revenir avec de nouvelles idées. Les choses ont bien changé en dix ans.

Cela étant, le producteur se cache sous bien d’autres pseudonymes - Canvas, DJ Maxxi ou encore The Machine - mais il nous faudrait des pages et des pages pour essayer de cerner ne serait-ce qu’un dixième de la richesse artistique de cet artiste en proie à une sorte de crise identitaire démesurée. Un stakhanoviste ? C’est bien peu dire, sachant que Radio Slave a également lancé sa propre ligne de vêtements, Electric Uniform, à l’origine de ces t-shirts de football floqués des noms de DJs célèbres que l’on voit fleurir partout. “Si je n’en faisais pas autant, je m’ennuierais très rapidement. Et j’ai des équipes géniales qui m’aident à tout gérer, je suis très bien entouré.

L’aventure Rekids

Non content d’être déjà sur tous les fronts, Matthew Edwards se lance en 2006 dans une nouvelle aventure avec le lancement de son propre label Rekids, après avoir créé le très underground label Rekid en 2004, embarquant son ami James Masters dans l’affaire. “À cette époque, il y avait beaucoup d’excellents labels allemands, mais on ne pouvait pas vraiment dire la même chose des labels britanniques. Et puis, j’avais l’envie et le besoin d’avoir ma propre structure pour sortir mes productions, alors je me suis dit qu’il était temps de monter mon label.

La philosophie derrière ce label : permettre aux producteurs – même les plus petits – de sortir des morceaux. Pour autant, “l’idée n’est pas de créer un ‘son Rekids’, mais bien de puiser dans les ressources de chacun afin que chaque producteur garde sa petite touche personnelle et son identité propre”. L’Anglais s’assurera néanmoins de garder un certain fil rouge en fondant entre 2007 et 2012 trois autres labels, Rek’d, Rkds et Pyramids of Mars, afin de sortir des disques qui n’auraient pas pu paraitre sur son label principal.

Luke Solomon, Toby Tobias, Spencer Parker, Alexkid et Mr. G ont tous passé le test Rekids haut-la-main avec les félicitations, mais sa plus grande fierté sera surtout d’avoir découvert celle qui allait devenir en quelques années seulement l’une des DJ’s les plus demandées du moment : la Sibérienne Nina Kraviz. “Nina était élève de la Red Bull Music Academy à Melbourne en 2006. Elle m’a contacté, car elle n’avait pas pu venir à l’une de mes interventions et elle était désolée. Quelques jours plus tard, je l’ai entendu mixer de la techno et de la minimal, un mix très pointu, j’ai trouvé ça incroyable, j’ai été soufflé. Par la suite, elle m’a envoyé une bonne dizaine de morceaux, et je l’ai signé sur Rekids. Cela a pris pas mal de temps à sortir son premier album mais c’est la sortie qui me rend le plus fier sur le label. C’est également le plus gros succès de Rekids. Maintenant Nina a pris son envol (elle a lancé son propre label Trip en 2015, ndlr) et elle est devenue la DJ que l’on connait tous, mais nous sommes toujours très amis. Je suis fier qu’elle ait réussi dans ce milieu majoritairement masculin.

Tel un phoenix

Dix ans et une centaine de sorties plus tard, Rekids vit toujours; un fait que Matthew Edwards n’aurait “jamais pu imaginer en 2006”. Pourtant, le label a connu des heures sombres. En 2011, les entrepôts londoniens du distributeur belge Pias prennent feu, emportant avec eux l’intégralité du stock de vinyles de Rekids. Un réel coup dur pour Edwards et son équipe. La belle aventure aurait pu s’arrêter là mais le label renaît de ses cendres, sans abandonner pour autant l’édition de vinyles.

Il faut dire que Edwards accorde un soin et une affection toute particulière à ce format : “Depuis l’adolescence, je collectionne les vinyles. Qu’il faille les acheter, les emprunter ou même les voler (rires), il n’y a aucune sensation semblable à celle d’avoir un vinyle entre les mains.”  En vrai digger, il continue toujours à en acheter “même si je n’ai pas forcément le temps de les écouter” et bien qu’il préfère mixer sur clé USB. “Dans les gros festivals avec des milliers de spectateurs, je préfère jouer avec ma clé USB. En revanche, dans les lieux plus intimes, je privilégie toujours le vinyle.

Berlin : Arm, aber sexy

Depuis 2007, Matthew Edwards s’est exilé dans la capitale allemande. “Il y a eu de gros changements dans ma vie et j’ai eu besoin de changer d’air, de me ressourcer et de me réinventer. J’avais des amis là-bas alors je les ai rejoints et maintenant, je ne quitterais cette ville pour rien au monde. Berlin est une ville géniale, où l’idée de liberté prime par-dessus tout. Kreuzberg, le quartier dans lequel j’habite, ressemble à un petit village, avec tout à proximité. Et puis, il y a tellement de clubs géniaux, que ce soit le Berghain, le Wilde Renate ou encore le Club der Visionäre et son côté hippie. Il y en a pour tous les gouts ! Avant 2006, je ne connaissais même pas l’existence du Berghain-Panorama Bar et maintenant, j’y suis résident et c’est devenu l’un de mes endroits préférés pour sortir avec mes amis.

Avec dix ans affichés au compteur, Rekids est désormais rentré dans la catégorie des labels qui perdurent. Alors pour fêter ça en grande pompe, Matthew Edwards a vu les choses en grand avec la sortie de nouvelles productions encore tenues secrètes “sinon ce ne sont plus des surprises” ainsi que plusieurs soirées planifiées – une à Londres dimanche 29 mai avec Rødhåd, une autre au Panorama Bar. Et lorsque l’on demande à Radio Slave où il se voit dans dix ans, la seule chose que l’homme avoue espérer, c’est “être toujours cet adolescent enchanté à l’idée de tenir de nouveaux vinyles entre ses mains”.