Music par Patrick Thevenin 28.05.2016

Sheffield, le berceau de l’électro anglaise

Sheffield, le berceau de l'électro anglaise

Ville sidérurgique du nord de l’Angleterre gravement touchée par la crise industrielle des années 80, Sheffield la discrète n’a pas la superbe de Londres, Manchester ou Londres dans le cœur des mélomanes. Et pourtant, de Cabaret Voltaire au label Warp en passant par Moloko et la scène bass music, Sheffield n’a rien à envier à ses consœurs anglaises au rayon innovation électronique. Petite visite guidée des années 80 à nos jours.

Les années indus’

Fin des années 70. Alors que Sheffield a été bercé au son de la northern soul (une réappropriation du son Motown à la sauce anglaise), une jeune génération de musiciens s’apprête à faire sa révolution musicale. Ils s’appellent Cabaret Voltaire, Human League, Heaven 17, ABC ou Clock DVA, et le punk qui à l’époque met sens dessus dessous l’Angleterre avec ses provocations chic et choc ne les préoccupent pas plus que ça. Pour tous ces musiciens improvisés, le déclic musical ne tient pas dans les concerts débraillés des Sex Pistols, mais d’un live en 1976, et en plein cœur de Sheffield, de Kraftwerk. La performance des pionniers allemands marque les esprits et laissera une trace indélébile sur la ville.

« Ces sonorités minimales et brutales nous parlaient » se souvient Chris Ware de Heaven 17. « Sheffield était une petite ville calme et industrielle, lorsque vous alliez au lit à minuit, vous entendiez le bruit régulier des forges comme un métronome. C’était un peu comme la pulsation du cœur de la ville ».  Adi Newton de Human League confirme : « On se considérait comme des terroristes sonores. Notre idée était de clairement détruire le rock’n’roll ».

Armés des premiers synthétiseurs et des premières boîtes à rythmes abordables financièrement (« Il fallait trois doigts pour jouer d’une guitare », déclarera un jour le leader de Human League Phil Oakey. « Il en fallait un seul pour jouer du synthé »), tous ces insolents acquis à la cause des machines se lancent, le plus souvent sans aucune connaissance musicale, dans l’aventure. Deux singles, le « Being Boiled » de Human League en 1979 et le « Yashar » de Cabaret Voltaire en 1983, s’imposent comme le mètre étalon du son de Sheffield dans les 80’s : un mélange d’électronique, de funk blanc, de bruits industriels, de voix piquées à la radio ou la télé, et de collages surréalistes. Cette recette colle parfaitement à la crise économique qui frappe la principale activité de la ville – la sidérurgie – et résonne avec le début du règne sans pitié de celle qu’on surnommera la Dame de Fer, Margaret Thatcher.

Les années électro-funk

Jusqu’au milieu des années 80, Sheffield impose au monde, ou du moins à l’Angleterre dans un premier temps, sa conception d’un funk blanc, tiraillé entre goût de l’expérimentation, passion pour les synthétiseurs et racines profondément soul. Cabaret Voltaire ne cesse de faire évoluer sa musique, de l’électro-punk à la techno-pop, tout en prenant le parti pris de rester underground. Human League, que Bowie a décrit dans le NME comme « le futur du rock’n’roll » pond le chef-d’œuvre Dare et l’imparable tube « Don’t You Want Me » écoulé à plus d’un million d’exemplaires. Heaven 17 joue de sa new-wave post-industrielle fortement inspirée par Depeche Mode, à moins que ce ne soit l’inverse. Enfin, ABC réussit à concilier goût pour l’électronique, orchestration soul et dandysme à paillettes comme un Burt Bacharah enfermé dans un DX7.

Cette idée de la musique résonne plus que jamais sur la pop actuelle. Elle a étendu sa science de la dance, de Ladytron au label Warp Records, du hip-hop (qui ne s’est jamais privé de les sampler) à des producteurs dance à succès comme Xenomania.

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Les années Jive Turkey & FON

Alors que Human League ou ABC sont devenus des stars internationales, dont l’audace et les expérimentations des débuts se sont noyées dans les pièges de la pop commerciale, deux jeunes DJ’s – Parrot et Winston Hazel – décident de lancer leur propre soirée, déçus par la vie nocturne de la ville.

Ce sera Jive Turkey où, face à un dancefloor socialement et racialement très mélangé, les deux DJ’s balancent un mélange de classiques northern soul, électro, de morceaux de Cabaret Voltaire, voire même du blues à la Bo Diddley. Surtout, ils diffusent les premiers disques d’acid-house et de techno venus des États-Unis qui commencent à pointer le bout de leur nez. Devenu le rendez-vous obligé de Sheffield, Jive Turkey va rapidement fédérer une micro-scène autour de la boutique de disques FON (fondée par Steve Beckett et Rob Mitchell, qui formeront quelques années plus tard le label Warp) et où arrivent les premiers imports de house music.

fon-records

La scène se construit aussi autour du label et des studios attenants FON Studios créés, désignés et gérées par l’ingénieur du son Mark Brydon, qui avec son groupe Chakk, et surtout son assistant Robert Gordon, poussent l’électro-funk développé par Cabaret Voltaire un cran plus loin en multipliant les projets et les sorties comme Age Of Chance, Krush ou The Funky Worm… Soit une série de projets maladroits, bourrés de samples, qui empruntent autant au hip-hop qu’à l’électro, et qui tous dessinent les contours d’une certaine acid-house anglaise dont quelques années plus tard les S-Express, Beatmasters, Coldcult ou Adamski se feront les hérauts.

Les années Warp

Fondé en deux temps trois mouvements par les deux disquaires de la boutique FON (Rob Mitchell et Steve Beckett), mais aussi Robert Gordon, ingé-son illuminé des studios FON biberonné au dub, le label Warp documente l’incroyable modernité technologique qui s’est alors emparée de Sheffield. Sa première sortie, « Track With No Name » des Forgemasters, inspiré du « Abele Dance » de Manu Dibango, marque d’ailleurs les premiers pas de la bleep music.

La bleep music est alors un son nouveau, jamais entendu, qui avec son rythme lent, ses artefacts électroniques et ses basses énormes héritées de la dub culture, va forger le son des premières années du label, avec d’autres signatures devenues incontournables comme Sweet Exorcist, LFO ou Nightmares On Wax.

Alors que Cabaret Voltaire s’éteint tout doucement, ses deux protagonistes se tournent vers des projets solo. C’est le label Warp qui perpétuera leur héritage hybride et expérimental laissé à la ville. En lançant l’idée d’une techno décomplexée et inventive, mentale et dansable, Warp, dans les années 90 – ses meilleures années -, prend la relève des labels indie mais épuisés comme 4AD, Factory ou Mute qui ont forgé le son anglais des années 80. Il lance aussi la carrière d’un des piliers de la scène de Sheffield, le duo Autechre, référence d’une électro hautement conceptuelle – autiste pour certains, chaleureuse pour d’autres – dont l’influence actuelle auprès de jeunes producteurs comme Kaytranada, Flying Lotus ou James Blake n’est plus à prouver.

Les années célèbres

Il faudra pourtant attendre la fin des années 90 pour qu’enfin Sheffield éclate de nouveau à la face de la pop music, comme Human League ou ABC en leurs temps. Bien sûr il y a Pulp – le seul groupe capable de concurrencer Blur ou Oasis – qui en remontre côté rock. Mais c’est surtout Moloko qui renoue avec l’héritage soul de la ville.

Ingé-son et producteur, Mark Brydon rencontre en club la jeune Roisin Murphy, passionnée de mode et sosie updaté de Twiggy. De leur rencontre amoureuse naîtra Moloko, mix de disco, de house et de trip-hop accompagné d’un sens certain de la mélancolie soul. En mélangeant la science du groove de Mark Brydon et la voix caressante comme un fouet de Roisin, le groupe apportera à Sheffield quelques-uns de ses plus beaux tubes de dance comme « The Time Is Now » ou « Sing It Back ».

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Une formule soul & beats dont essaieront de s’emparer d’autres groupes issus de Sheffield comme les Fat Truckers, Kings Have Long Arms ou I Monster, sans vraiment connaître le succès mondial de Moloko !

Les années Bassline

Comme une réaction à la techno trop commerciale et aux clubs devenus de véritables usines (le super club Gatecrasher et ses cinq dancefloors s’est installé à Sheffield début 2000), c’est la scène bassline qui va redonner à l’aube du deuxième millénaire ses lettres de noblesse underground à la ville. Dérivé du speed garage, la bassline – qui partage la même obsession pour la basse que ses contemporains le grime et le dubstep, vocaux féminins speedés en sus – est née dans un des clubs les plus mal famés de Sheffield, le Niche Club.

Là-bas, gangsters et règlements de compte au pistolet sont monnaie courante, pendant que sur le dancefloor les DJ’s sont occupés à passer un mélange de classiques house (« Let’s Groove » de George Morel), de tubes de soul (« So In Love » de Duke), de vieille transe (« 7 Days and One Week » de BBE) ou de garage («Professional Widow » de Tori Amos remixé par Armand Van Helden) et de hardcore qu’ils breakent, speedent, réenregistrent en y collant d’autres vocaux, mais dont ils amplifient surtout les basses à outrance. Ils confirment ainsi la réputation de bidouilleurs des machines de la scène de Sheffield.

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Mais les autorités locales n’entendent pas laisser les soirées Niche, repaire de bad boys et de dealers, persévérer. En 2005, lors d’une des plus grosses descentes policières contre un club de l’histoire du pays, Niche est définitivement rayé de la carte du clubbing.

C’est une merveilleuse publicité pour la bass-music, qui essaimera dans tout l’Angleterre, et qui avec son premier tube deux ans plus tard, le « Heartbroken » de T2 – marquera profondément la future scène post-bass incarnée aujourd’hui par des producteurs locaux comme Toddla T (la nouvelle star de Sheffield), Checan (qui fusionne l’esprit bass avec la deep-house) ou les prod’ plus garage de Squarehead, voire toute la scène nu-R&B londonienne incarnée par les Disclosure et autres Jamie XX. Même si, et tous les fans de bass music vous le diront, les productions les plus intéressantes sortent toutes aujourd’hui du label basé à Sheffield Off Me Nut Records, dont les soirées attirent le week-end les party-kids de toute l’Angleterre.

Petite ville post-industrielle discrète, Sheffield étonne par sa réserve. Il est difficile de savoir, alors que la scène bassline se porte toujours très bien, quelle est la prochaine révolution musicale qui émergera des ruines de la ville, de ses nombreuses soirées, de son mélange unique d’influences et de tous ses producteurs en herbe qui connaissent l’histoire musicale de la ville et de ses héros sur le bout des doigts.

Toddla T par exemple voue un culte sans borne à Robert Gordon, l’ingé-son prodige des labels Fon et Warp. Une philosophie résumée par Stephen Mallinder de Cabaret Voltaire : « À Sheffield on est coincé, on est dos au mur, la magie à la Manchester n’existe pas, il y a seulement des gens avec la volonté de faire le boulot jusqu’au bout et qu’il se passe quelque chose ».