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Elle est géniale : Jennifer Cardini, DJ, française, boss du super label Correspondant

Elle est géniale : Jennifer Cardini, DJ, française, boss du super label Correspondant

Avec plus de 20 ans de deejaying au compteur, l’aventure Pulp dans son sac à main, des soirées au Rex et une affiliation avec la bande à Kompakt, la DJ française Jennifer Cardini a aussi trouvé le temps de fonder le label Correspondant qui fête ses cinq ans. Retour sur investissement.

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Comment est né ton label Correspondant ?
J’ai toujours rêvé d’avoir un label, et ce n’est pas mon premier essai d’ailleurs, j’en ai déjà fondé un qui s’appelait Deux et où il y a eu deux sorties. (rires) C’était au moment où je suis entrée en booking chez Kompakt et du coup j’ai beaucoup joué à l’étranger. La gestion d’un label n’était pas compatible avec mon calendrier et j’ai abandonné l’idée. Puis, il y a six ans, j’ai déménagé à Cologne, et j’ai changé de vie. C’est une ville nettement plus calme que Paris à tout point de vue, et donc plus propice à la gestion d’un label.

Correspondant, c’était aussi une de tes résidences  ?
Oui, le nom vient du fait que j’invitais beaucoup de DJ’s allemands, ils dormaient chez moi, on faisait à manger ensemble et ça me rappelait l’époque, où petits, on avait des correspondants étrangers chez qui on allait pendant les vacances. Ça faisait beaucoup rire mes potes DJ’s allemands, ils me disaient que j’étais l’ambassadrice d’Allemagne à Paris. En même temps le nom correspond bien au métier de DJ, cette idée de voyager, de prendre la température d’autres villes… J’ai juste quelques problèmes avec les Anglais qui tiennent absolument à y ajouter un E.

On monte un label parce qu’on n’est pas satisfait de ceux chez qui on signe ?
Non, à la base c’est parce que j’ai toujours reçu beaucoup de démos et ce même quand je n’avais pas de label. Et puis un jour j’ai reçu le morceau “Thelema” de Nhar, et je l’ai trouvé tellement bien, que je me suis dit “allez on y va”, et ça a été la première sortie de Correspondant.

Il y a une ligne directrice chez Correspondant ?
Non, le label est vraiment à l’image de mes DJ’s sets, j’ai toujours joué de tout et le label fonctionne de la même manière : aux coups de cœur ! On sort aussi bien de la house, de la techno, que des trucs plus indie. Je pense que c’est ce qui plaît aux gens, le fait que le genre ou le BPM ne soient pas les fils conducteurs du label.

Des labels qui t’ont influencé ?
Oui plein, mais si je dois en choisir un seul, ce sera Warp, certainement mon préféré. Mon goût pour la diversité musicale, je le lui dois.

Correspondant est plutôt vinyl ou digital ?
On a commencé en faisant et du vinyle et du digital, puis on est passé au digital only quelque temps, et là on revient aux deux formats. J’aime bien qu’il reste un objet et non pas un fichier coincé au fond d’un disque dur. Par exemple, quand on a sorti l’album de Man Power avec un super artwork, je trouvais dommage que la pochette se réduise à une vignette iTunes.

En ce moment on travaille avec une photographe, Nadine Fraczkowski, qui a une résidence artistique chez Correspondant pendant un an. J’ai envie de développer ce genre de collaborations.

On gagne de l’argent avec le vinyle ?
On n’en gagne pas beaucoup quand on en gagne, ça c’est sûr ! Ce qui est certain aussi, c’est que par rapport au temps passé et au travail fourni, ce n’est pas rentable. Le but c’est de ne pas en perdre en proposant à l’artiste une plateforme solide pour qu’il puisse se développer. Je suis en train de monter un second label, Automne, où ne sortiront que des LPs, environ quatre par an, mais des projets plus bizarres, expérimentaux et ambient, pendant que Correspondant se concentrera plus sur le dancefloor.

Vous êtes combien à faire tourner le label ?
Seulement deux, ce qui veut dire énormément de boulot. Je bosse quinze heures par jour, je suis de A à Z le processus de la maquette à la fabrication. C’est plutôt sportif.

C’est risqué de monter un label aujourd’hui, non ?
Évidemment, mais bon si on ne le fait pas, il se passe quoi ? Je trouve plutôt logique, après 20 ans de carrière en tant que DJ, de pouvoir offrir quelque chose à la génération suivante.

Est-ce que c’est une manière d’arrêter d’être DJ ?
Absolument pas ! Je m’amuse plus derrière les platines aujourd’hui qu’il y a cinq ans et même quinze ans. Je ne pense pas du tout au jour où ça va s’arrêter, j’espère mixer le plus longtemps possible et je ne suis pas près de prendre ma retraite. (rires) Et puis être DJ, ce n’est pas que passer des disques au Berghain de 6h à 9h du matin, tu peux aussi jouer dans des musées, participer à des happenings. Je ne me vois pas ne plus être DJ car j’aime trop ça, quand je suis en vacances, au bout de trois semaines, je commence à être ronchon parce que je ne joue pas !

Il y a eu combien de disques sur Correspondant ?
On arrive au cinquantième, plus quatre compiles et un album. C’est beaucoup en cinq ans !

Quels sont les disques qui ont le mieux marché ?
Au début rien n’a marché, parce que les gens ne nous connaissaient pas, mais on commence à vendre du back-catalogue. “Polina” d’Agents Of Time a très bien marché, le André Bratten aussi, le Massimiliano Pagliara évidemment…

Mais on ne presse pas beaucoup, 300 copies maximum, qu’on écoule très vite en général, le reste des ventes se fait essentiellement sur le digital. Après c’est très dur aujourd’hui de vendre 3000 copies, c’est plus réservé aux labels de house ou de techno. Les gens achètent plus les vinyles du label Rush Hour que ceux de Correspondant, et c’est assez logique.

L’artiste que tu rêves de signer ?
Boards Of Canada, mais ça me semble mal barré. (rires) Ce sont mes héros, je les adore.

Comment se fait le choix des signatures ?
C’est très variable, des fois ce sont des amis qui m’envoient des morceaux, parfois des démos que je reçois. Là on sort un Vitalic, je connais bien Pascal, il est venu me voir jouer au Gibus à Paris, et ensuite il m’a envoyé un petit mot qui disait : “tiens ton set à Menergy m’a inspiré ces deux morceaux.” Et comme j’ai trouvé ça dément, j’ai tout de suite dit Ok, on les sort.

Et quand tu ne trouves pas ça super, ça se passe comment ?
Je suis honnête, c’est la meilleure façon de gérer la situation, ça fait gagner du temps en plus. En général, j’envoie un feedback assez long, c’est pas : “Ça ne me plaît pas et point barre.” La discussion est ouverte, après l’artiste est libre de proposer son morceau à un autre label. L’idée c’est d’avancer…

Tu reçois beaucoup de morceaux ?
C’est un truc de fou, j’essaie de tout écouter mais ce n’est pas possible, alors je fais le tri. Déjà, il y a ceux qui t’envoient une description de leur morceau, ensuite les malades mentaux qui font la liste de toutes les machines qu’ils ont utilisées, ou une demie-page sur la manière dont ils ont fait la basse avec un Juno 106, et puis les envois groupés où tu réalises qu’ils ont envoyé leur morceau à des dizaines de labels qui n’ont rien à voir ensembles. Tout ça je jette d’emblée. Au début je répondais systématiquement à tout le monde, mais ce n’est pas possible, je passais mes journées à ne faire que ça. Même si je sais ce que ça coûte d’envoyer un morceau à un label, l’angoisse de la réponse, l’attente, le stress que ça génère, la frustration…

Les disques que tu préfères chez Correspondant ?
Le remix par Voiski de Patrice Baumel, je ne m’en remets toujours pas. Sur la prochaine compile le morceau “Bonnie Said” de Dollkraut, le André Bratten que j’ai encore joué ce week-end.



Tu joues du Correspondant dans tes sets ?

C’est un peu le problème, je n’en joue pas énormément, mais c’est parce que je fais partie du cheminement du morceau depuis de long mois, et j’ai besoin d’un petit break, que le morceau fasse sa vie, et là je me mets à le jouer.

Tu as été une des premières filles DJ’s françaises, une des premières productrices filles aussi, et maintenant tu es une des rares filles à la tête d’un label électro, c’est ton côté Grrl Power ?
Il y a aussi Fanny et Chloé (avec Ivan) chez KTDJ, Ellen Allien avec BPitch Control, de toute façon ce que j’ai remarqué c’est que lorsque tu es une fille, et même dans un milieu artistique, si tu ne fais pas les choses toute seule, on ne viendra pas te chercher. Ça va effectivement mieux pour les filles dans l’électro, mais on est encore trop dans un schéma où on leur dit de se bouger, alors que je pense que désormais ça doit être l’inverse. Il faut que les hommes réalisent que le changement doit venir d’eux, il y a encore trop de soirées avec des line-up 100 % garçons et des promoteurs mecs. Les mecs doivent se poser enfin les bonnes questions et arrêter de rester entre-eux !