Music par Thomas Corlin 18.05.2016

A la découverte du « field recording »

A la découverte du « field recording »

C’est une pratique vieille comme le phonographe, un domaine artistique fertile mais méconnu, et une source d’inspiration pour bien des artistes pop ou électro: le « field recording » ou enregistrement de terrain. Dans un monde saturé de son, n’est-ce pas l’occasion de réapprendre à écouter?

« Le field recording est une conséquence naturelle de l’acte d’écouter, ou d’être conscient d’écouter », a établi David Toop, grand sage des arts sonores de notre temps. C’est d’ailleurs un sentiment partagé par beaucoup de « field recordists » et de musiciens en général. Ceux-ci relatent souvent la même expérience de jeunesse, très révélatrice: l’urgence de collecter des évènements sonores dès qu’ils eurent un outil d’enregistrement audio dans les mains, parfois même avant d’enregistrer de la musique avec. Assez naturellement donc, ce sont les premières technologies portables de collecte de son qui ont engendré le field recording. Dans un premier temps, « l’enregistrement de terrain » s’est focalisé sur la nature et le monde animal, une culture qu’on appellera « l’audio-naturalisme », encore vivante aujourd’hui. On relève en 1889 un premier enregistrement de chant d’oiseau, et on a le doit à un enfant de neuf ans qui deviendra plus tard l’un des premiers animateurs d’émission animalière, Ludwig Koch. C’est le début de toute une tradition qui s’étalera sur bien des disques: bruits d’animaux par espèces, séries d’ambiances montagnardes, aquatiques, etc. Mais c’est surtout la préhistoire d’un champ artistique, dont Chris Watson s’est fait l’expert après ses débuts dans le groupe d’indus culte Cabaret Voltaire.

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Chut ! Pas pendant le geyser (à droite : Chris Watson)

Chant de tribus, bruits de la ville

La pratique s’est vite orientée vers les hommes et leurs différentes cultures. C’est devenu le document des traditions orales et musicales lointaines, désigné sous le terme d’« ethnomusicologie ». Chants des tribus, rites folkloriques, chœurs religieux, instruments rares: tout le monde « exotique » ou isolé des grandes villes a été recensé par les field recordists. C’est en partie de là qu’est né l’intérêt occidental pour ce qu’on appellera plus tard la « world music », avant que le terme ne prenne une connotation ethno-centrée. La référence dans le domaine est l’Américain Alan Lomax, qui a consacré sa vie à rapporter puis diffuser au plus grand nombre des musiques de tous les coins du monde. Son héritage, le Global Jukebox, recouvre 5000 heures de son, désormais consultables en ligne. L’ethnomusicologie est encore très active, et l’une des dernières pépites ésotériques en date nous a été ramenée par David Toop: des chants de shamans recueillis en 78 au Vénézuéla, dont certains sont à la limite du flippant.

La branche la plus contemporaine du field recording s’intéresse aux milieux urbains et autres zones affectées par l’homme, traités au même titre que la nature sauvage. On est donc à la croisée de la musique expérimentale, et c’en sont les pionniers qui ont exploré ces champs-là. En 1948, Pierre Schaeffer s’intéresse aux chemins de fer comme aux tourniquets dans ses Études de Bruits. Pour son Presque Rien n° 1 en 1970, Luc Ferrari capture le lever du jour sur le port d’une île croate, et n’y fait aucune retouche. Par ces gestes, ces compositeurs affirment que le paysage sonore est une partition préexistante à appréhender comme de la musique, et ouvrent tout un horizon sensible et conceptuel encore exploré par les field recordists d’aujourd’hui. Parmi les curiosités les plus récentes en la matière, on relèvera les cassettes mystérieuses du Japonais Aki Onda, les terrifiantes études de drones aériens de Ruben Pater (ci-dessous), ou les voyages de l’Australienne Kate Carr, dont l’un s’achève sur le bateau à touristes des calanques de Marseille.

L’explosion Moby

Discrètement mais sûrement, le field recording s’est également immiscé dans les musiques populaires, l’exemple le plus frappant en étant Moby. Dans le livret de son album multiplatine Play, l’Américain remerciait ce qu’il appelait les « lomaxes », et c’était la moindre des choses: toutes ses compos sont en effet basées sur des boucles vocales issues des célèbres compilations d’Alan Lomax. Plus généralement, les sons d’extérieur sont une mine d’or pour tous les artistes électro qui en truffent leurs morceaux depuis toujours. Matmos en a fait sa matière première, Aphex Twin est allé faire un tour au Mont-Saint-Michel pour en enregistrer les clochers, Burial place un bruit de fond pluvieux derrière ses morceaux pour leur ajouter de la profondeur, Chet Faker intègre à sa musique des conversations volées dans la rue, et, dernièrement, Gold Panda a nourri son album de sons glanés au Japon. La pratique est devenue tellement iconique d’une génération de producteurs en quête de singularité, qu’on l’a même retrouvée dans l’impayable portrait hollywoodien de la scène EDM, We Are Your Friends – mais, modestement, à l’usage d’un iPhone.

En tant que discipline artistique, le field recording est aux carrefours de bien des enjeux contemporains. Il participe à un discours sur « l’écologie sonore », sur l’écoute à une époque surchargée de son, et aussi sur l’égo de l’artiste, mis en retrait au profit de phénomènes dont il se fait le médium. Enfin, à l’heure d’Internet, il est mis à profit pour établir une cartographie participative du monde dans sa diversité sonore. Le site Aporee propose une banque de sons alimentée par des amateurs des quatre coins du globe: des gammes de hautbois échappées d’une fenêtre dans une arrière-cour à Cologne, les propos d’un chef de tribu indigène en Namibie, une minute de silence pour un mort à Milwaukee, le fracas des vagues sur une côte australienne, des applaudissements pendant les manifestations en hommage aux attentats du 7 janvier 2015 à Paris… C’est un portrait aléatoire du monde, où chaque élément est mis sur un pied d’égalité. Il en va de même pour le site Turbulences, qui propose des voyages sonores à l’image des sites de bookings aériens, ou pour le bien nommé projet « Encyclopédie de la Parole » du metteur en scène Joris Lacoste. Aussi poétiques que socio-culturelles, ces expériences provoquent l’imagination, élargissent le rôle du sonore et invitent à un nouveau regard sur le réel – l’objectif ultime du field recording.