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Le jour où Bob Dylan a "trahi" tous ses fans

Le jour où Bob Dylan a "trahi" tous ses fans

Il s'est carrément fait traiter de "Judas" ! L’insulte la plus légendaire du rock’n’roll est ensuite devenue le symbole des métamorphoses transgressives de Bob Dylan. Et de tous les autres.

Lors de sa tournée anglaise au printemps 1966, Bob Dylan crée la polémique parmi ses nombreux fans. Accompagné des Hawks, un groupe de blues-rock qui deviendra célèbre sous le nom de The Band, le chanteur américain divise ses concerts en deux parties : la première en solo, en acoustique, dans ce bon vieux style folk qui l’a fait connaître et qui réjouit les foules venues voir le Dylan de « Blowin’ In The Wind ». La seconde partie, par contre, fait plus de remous.

Colère des puristes

Dans la continuité de Bringing It All Back Home, Highway 61 Revisited et Blonde On Blonde, ses trois albums « électriques » des 60’s, Dylan rameute The Band pour un set rock’n’roll et bruyant qui ne passe pas avec tout le monde. La preuve avec cette vidéo prise à la sortie du concert de Newcastle aux très drôles réactions virulentes comme « Il est devenu vraiment commercial avec ce groupe, il se soumet au goût populaire. Je trouve que c’est une mauvaise chose… Je trouve qu’il se prostitue ! », ou plus simplement « Bob Dylan était un bâtard lors de la seconde moitié ».

Avec le recul, ces avis font sourire, cette période électrique de Bob Dylan étant rentré dans la légende au moins autant que ses débuts de troubadour de l’Amérique contestataire. Mais en 1966, la mutation de Dylan fait scandale. Car en plus d’éclater l’intimité du poète à la guitare, il s’éloigne des textes clairement engagés et s’adonne à un style littéraire plus imagé, abstrait, surréaliste. En parallèle, il commence à se balader en lunettes de soleil et veste en cuir, traçant son propre chemin en dehors des cercles communautaires ou politiques.

Une insulte et une réponse symboliques

Le 17 mai 1966, Bob Dylan arrive à au Free Trade Hall de Manchester. Il ne le sait pas encore, mais il s’apprête à consolider sa place dans l’Histoire du rock’n’roll. Comme d’habitude depuis le début de la tournée, la moitié électrique du concert est parsemé de huées. Dans les moments de silence qui séparent les morceaux, certains membres du public n’hésitent pas à critiquer à haute voix le son et l’attitude du nouveau Dylan. « Dégage Bobby ! » entend-on alors que Dylan prend du temps avant de lancer « Ballad Of A Thin Man ». Tellement de temps qu’on dirait même que Dylan s’amuse de son public, comme s’il essayait de l’irriter consciemment.

Le groupe joue finalement « Ballad Of A Thin Man ». Nouveau silence. Exaspéré, un homme s’écrie : « JUDAS ! ». « Je ne vous crois pas » répond Dylan, sûrement un peu interloqué. « Vous êtes un menteur ». Le chanteur se tourne alors sur sa gauche et harangue son groupe : « Play that fuckin’ loud » (« Jouez ça putain de fort »). The Band s’exécute et balance avec Bob Dylan une performance pyromane du classique « Like A Rolling Stone », rentrée dans les annales.

Tombé dans le côté du Mal

Cet épisode est devenu le symbole de la transformation de Bob Dylan. La comparaison avec Judas révèle bien la foi que le public du musicien avait dans son premier personnage, dans son engagement, dans sa jeunesse douce et engagée. Il était devenu un vrai exemple, un espoir. Le voir prendre des chemins plus pernicieux n’a pas que déçu. Chez certains, il a choqué, il a révolté, comme s’il était tombé dans le côté du Mal.

Une exemple pour tous

Quant à la réaction de Bob Dylan face au cri de trahison, elle transpire la confiance et le rock’n’roll. Le bruit t’énerve ? Et bien je vais jouer encore plus fort. Surtout, il ne se laisse pas avoir par les réactions mitigées et assume son évolution, sans regret. Un exemple qui sera ensuite suivi par tous les artistes qui se nourrissent de la mutation, de la métamorphose, des virages inattendus. Ce n’est pas pour rien que David Bowie, caméléon parmi les caméléons, a écrit en 1971 la chanson « Song For Bob Dylan », ce bâtard de traître.

Le concert entier est en écoute ci-dessous :

  • Revivez ce moment de mépris total où le public conspue Robert Zimmerman via cette scène du film I'm Not There. Bob Dylan y est incarné par six acteurs différents, dont une femme en la personne de Cate Blanchett.