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Petite et grande histoire du label Versatile : DJ Gilb’r nous raconte

Petite et grande histoire du label Versatile : DJ Gilb’r nous raconte

À l’occasion des 20 ans de Versatile Records, nous sommes allés discuter avec DJ Gilb’r, patron de cette petite entreprise qui ne connaît pas la crise. Garant d’une certaine qualité française, cet insubmersible label a permis la découverte de grands noms de l’électronique, du pilier I:Cube aux exotiques Acid Arab en passant par Joakim. Retour sur vingt années resplendissantes.


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Pour ses 20 ans le label sort ce 20 mai un EP Ovni, composé en une semaine top chrono, au Red Bull Studios de Paname. 4 titres d'une autre dimension, fomentés sous la houlette de sous la direction d'Etienne Jaumet de Zombie Zombie et bien sûr GilB’R.


L'EP sortira en édition très limité dans les bacs le 23 mai. Noisey rappelle que du beau monde a mis la main à la patte : I:Cube, Docteur Schönberg et Cosmic Neman de Zombie Zombie, Emmanuelle Parrenin, Eat Gas (guitariste d’Aladdin, également croisé chez dDash) ou encore Arnaud Roulin, clavier de Poni Hoax.

GR : Comment as-tu commencé dans la musique ?

Gilb’r : J’habitais Nice et dès 1989, on a commencé à faire des soirées entre potes. À l’époque, les soirées étaient plutôt orientées rock et new-wave, ce n’était pas trop notre truc. Du coup, parallèlement à mes études de sociologie, j’ai commencé à faire le DJ, un peu par accident. De fil en aiguille, je suis monté à Paris, j’ai rencontré Loïc qui travaillait déjà à Radio Nova en tant que programmateur et DJ et on a bien accroché. Il m’a alors fait rentrer à Nova et m’a présenté Jean-François Bizot. C’était en 1991, j’avais 23 ans. Nova était une vraie plaque tournante de tout ce qu’il y avait d’intéressant musicalement à Paris. Une semaine cela pouvait être Papa Wemba qui venait, la semaine d’après un mec qui faisait du jazz, la semaine suivante NTM. Ce n’était diffusé que sur Paris, mais c’était culte ; un espace un peu magique avec une aura mondiale.

Comment s’est monté Versatile ?

À l’origine, le label devait se faire avec Nova et puis pour différentes raisons d’ego, j’ai senti le truc un peu compliqué et je suis parti plus ou moins du jour au lendemain. J’avais reçu une cassette d’I:Cube à la radio sur laquelle j’ai halluciné. J’ai appelé I:Cube et je lui ai dit : « Écoute, le label ne se fait pas avec Nova, je vais le monter tout seul. » Il a décidé de me suivre dans l’aventure. Là dessus, je suis allé voir les Daft Punk, que je connaissais de la radio, et ils ont également accepté de m’accompagner. Ils ont fait ce remix sur le maxi « Disco Cubizm » d’I:Cube - la première sortie du label en 1996 - et d’un coup, ça a cartonné. J’étais hyper surpris de la réaction des gens, tout s’est emballé très rapidement. J’habitais avec ma nana, on a fait ça ensemble. On a monté un studio dans une chambre chez elle et on stockait le reste dans le salon, c’était vraiment basique. On a reçu un soutien énorme de toute la scène électronique, je recevais des faxes de DJs que j’admirais et le morceau était joué partout. C’était une sensation géniale de rentrer dans un club et de l’entendre. Ça allait de DJ Sneak à Masters At Work à Josh Wink ! Toute la scène house de l’époque était plus américaine qu’aujourd’hui, New York, Chicago, un peu Detroit… Au milieu des années 2000, il y a eu un switch sur Berlin et l’Europe, mais quand j’ai commencé, c’était vraiment américain. Du coup, je me suis retrouvé à jouer avec tous ces mecs-là alors que je sortais un peu de nulle part.

Pourquoi avoir choisi le nom de Versatile ?

Cela correspondait à l’idée que je me faisais d’un label ; idée inspirée par ce que j’avais vécu à Nova. Quand j’y suis arrivé, j’étais une espèce de provincial, je ne connaissais pas la musique de manière très pointue. Je jouais du hip-hop, j’avais écouté du jazz, j’étais un peu dans la musique black, mais il y avait plein de styles musicaux et de ramifications dont je n’avais pas connaissance. Du coup, Nova a été un endroit où je me suis complètement ouvert musicalement, une explosion sonore ! D’un côté, j’y ai découvert Funkadelic, de l’autre la scène africaine et la scène krautrock allemande des années 70 ! Tout ça s’est mélangé en moi. Du coup, l’idée que je me faisais d’un label - et que je me fais toujours d’ailleurs - vient de là : un endroit versatile, mais pas au sens français du terme qui peut être péjoratif dans le sens lunatique. Au sens anglais, qui signifie « être bon dans plusieurs styles ».

C’est pour ça que tu ne t’es jamais cantonné à un seul genre sur le label ?

C’est un état d’esprit, une certaine approche de la musique. On a d’abord fait « Disco Cubizm » et ensuite « Sunshine People », qui a encore plus cartonné. Donc j’aurais pu me dire que j’allais exploiter le filon et continuer dans cette voie, mais j’avais la volonté après ces deux premiers maxis estampillés french house/french touch de faire quelque chose de différent pour bien signifier que l’idée n’était pas de se répéter indéfiniment. La troisième sortie a donc été le projet Zend Avesta d’Arnaud Rebotini. Ce désir de ne pas se répéter fait qu’on est encore là aujourd’hui, mais c’est aussi ce qui fait que pendant pas mal de temps, les gens ont eu un peu de mal à nous identifier. Ils ne comprenaient pas trop cette versatilité justement. Heureusement, je pense qu’aujourd’hui tout le monde a compris. (rires) Hier comme aujourd’hui, j’explore des choses différentes et, sans le vouloir, je brouille les pistes. En plus à l’époque, je vivais un truc un peu schizophrène : aux débuts de Versatile, je sortais des disques house tout en étant très impliqué dans la scène drum’n’bass.

Quels labels t’inspiraient ?

Plein ! Surtout des labels de house américaine comme Strictly Rhythm, ou MAW Records, le label des Masters At Work.

I:Cube est un peu la seconde tête du label, non ?

Ce lien que l’on a encore aujourd’hui avec I:Cube cristallise vraiment l’idée que je me faisais des relations dans un label. Il a sorti toutes ses productions sur Versatile. Cela fait vingt ans et ce lien perdure. Évidemment, il a évolué, comme tout le monde, moi aussi, mais nous sommes aussi complices. On va bientôt sortir une cassette d’I:Cube sur Resident Advisor. Il a réuni des morceaux datant d’une période 1990-1995 qu’il faisait dans sa chambre, chez ses parents. Il devait avoir quatorze ans et il avait déjà un spectre très large allant du hardcore au hip-hop, en passant par la house. C’est comme si j’avais rencontré la personne ultime dès le début.

Comment as-tu rencontré toute la bande de Versatile ?

Joakim m’avait envoyé une cassette, je trouvais ça intéressant alors je lui ai demandé de continuer à m’envoyer des morceaux. Ça a pris peut-être un an avant que je ne sorte ses premières productions. Zombie Zombie, je les avais vus en première partie d’un groupe au Point éphémère et j’ai tellement halluciné que je suis allé les voir à la fin de leur live et je leur ai proposé qu’on bosse ensemble. Pour Acid Arab, on était ensemble dans un festival en Tunisie, à Djerba. Ils se sont mis à tripper sur la musique locale et quand ils sont rentrés, on s’est mis à discuter sur l’idée de mélanger techno et musique arabe. J’essaie d’écouter des démos souvent, car c’est par ce biais que j’ai rencontré tous ces gens. Aujourd’hui c’est presque impossible, car je reçois des dizaines de morceaux sur SoundCloud. Maintenant je fais un peu différemment, cela dépend avec qui j’ai envie de travailler. Mais ce sont toujours des coups de cœur.

Est-ce une volonté de rester en petit comité ?

Pas vraiment, même si c’est de facto ce qui s’est produit. Un label, c’est une scène d’individus qui se font découvrir des choses, qui ont une histoire les uns avec les autres. Si demain je trouve des mecs vraiment intéressants, je les signe tout de suite. I:Cube a placé la barre tellement haut que si je signe quelqu’un, il faut que ce soit au moins équivalent ou supérieur. Je ne vais pas signer un artiste pour faire un « coup » ou suivre une tendance du moment. J’ai besoin d’avoir une sorte de fascination, d’admiration pour la personne, avoir un vrai lien avec la musique que l’on m’envoie.

Quels ont été les plus gros succès du label ?

Les deux premiers maxis, sans aucun doute - surtout le second -, le deuxième album d’I:Cube Adore. Plus récemment, les deux maxis signés Gilb'r et DJ Sotofett pour lesquels on n’a fait aucun promo, et Acid Arab. Un gros succès.

En parlant d’Acid Arab, ils ne sont plus sur Versatile ?

Plus maintenant. On est parti d’une relation très spontanée et ça a explosé pour eux d’un point de vue deejaying. Mais je n’étais pas intéressé par le booking, alors ils ont pris des managers et j’ai senti que cela devenait un peu compliqué à gérer d’un point de vue humain - je n’avais pas du tout envie de passer par un intermédiaire pour discuter avec eux. J’ai pesé le pour et le contre : ce sont des potes avec qui j’ai envie d’avoir une relation humaine intéressante, alors je leur ai dit qu’effectivement, je n’étais peut-être pas la bonne personne. Zombie Zombie s’est bien développé, I:Cube aussi, tous les gens sur le label vivent de leur musique, mais avec eux j’ai décidé de passer la main. Mais on est restés en très bon terme et ça ne nous empêchera pas de collaborer à l’avenir !

Quel est ton plus beau souvenir ?

Curieusement, je pense que cela va être les 20 ans, que l’on va fêter pendant Villette Sonique. Il y a un gros programme. À la base, on devait faire un gros événement sur trois jours et dans quatre salles en même temps dans un coin de la Villette, mais à cause de l’état d’urgence on n’a pas eu l’autorisation. Donc finalement, ça se fera sur deux jours : le samedi soir au Cabaret Sauvage avec Young Marco, Acid Arab, Funkineven et un concert d’Etienne Jaumet avec Emmanuelle Parrenin. Et le lendemain, un concert de Zombie Zombie, The Maghreban et pour le côté digger Vidal Benjamin qui a fait « Disco Sympathie». L’idée est de montrer l’aspect club et l’aspect live. Je ne pensais pas du tout arriver à 20 ans, encore moins avoir une résidence à Villette Sonique cette année. Cela nous correspond parfaitement : un côté indie amené par Zombie Zombie, et un côté plus club. Mon seul regret c’est que I:Cube ne joue pas. Au rayon des excellents souvenirs, la soirée des quinze ans à la Machine du Moulin Rouge était magique. Tous ceux qui y étaient en garderont un souvenir très spécial. Tous les artistes qui avaient joué se sont retrouvés à la fin sur le set de Daniele Baldelli. Le bonheur.

Et les deux soirées d’anniversaire à Amsterdam, c’était la folie ?

C’était super, on a fait un peu la même chose. Une soirée sold-out dans un petit endroit, De Marktkantine, avec Âme, Tako, Joakim et moi. Un line-up hétéroclite qui nous correspond. Et le dimanche soir entièrement live au Muziekgebouw. Maintenant, je ressens une sorte de plénitude, ce n’est pas que l’on n’ait plus rien à prouver, mais tout le monde a compris ce que l’on voulait faire.

Pourquoi être parti vivre à Amsterdam justement ?

Pour plusieurs raisons. Ma compagne est hollandaise et j’en avais un peu marre de Paris, la ville était un peu agressive pour moi. J’avais envie de voir autre chose alors j’ai débarqué ici et je ne regrette pas du tout. C’est exactement ce qu’il me faut. Je suis au centre de l’Europe, je peux être à Paris en trois heures et demie. Il y a une scène locale super active et des DJs qui viennent jouer tout le temps. Je ne suis pas du tout isolé, ce n’est pas comme si j’avais tout à recommencer entièrement.

Tu arrives toujours a gérer le label depuis Amsterdam ?

J’ai eu à nouveau à retravailler seul, c’est un peu difficile, il y a beaucoup de travail et en même temps ça me permet de me reconnecter entièrement avec la gestion d’un label. C’est comme une boucle. Je suis passé d’un studio de 30 m2 - que l’on partageait avec plein de matos et où l’on pouvait mettre la musique hyper fort à une espèce de home studio au dernier étage d’un immeuble avec peu de matos et où je ne peux pas mettre le son très fort. C’est comme si je refaisais de la musique comme à mes débuts. C’est agréable et inspirant. J’ai le sentiment de commencer un autre cycle.

Est-ce que tu côtoies des producteurs de la scène amstellodamoise ?

En peu de temps, j’ai rencontré un peu tout le monde, même si j’en connaissais déjà certains, comme Tako de Music From Memory qui tient un magasin de disques, Red Light Records, ou encore Young Marco que j’avais rencontré au Salon des Amateurs, avec qui je suis devenu vraiment ami et qui m’a vachement aidé en me présentant les bonnes personnes - les gens de Red Light Radio, etc. C’est une assez petite scène, et puis il y a d’autres scènes comme à Rotterdam. J’ai pris un booker ici. J’ai fait une soirée lors l’ouverture en janvier d’un nouveau club, De School, monté par de jeunes mecs que j’avais rencontrés au Trouw. Je me sens un peu appartenir à la scène locale. J’ai aussi réalisé un mix pour la nouvelle série Dekmantel en amont de leur nouveau festival Selectors et j’ai également un remix pour Tom Trago dans les tuyaux… Je ne dis pas que je ne reviendrai jamais à Paris, car je n’aime pas dire « jamais », mais pour l’instant, je me sens très bien. Je ne suis pas pressé de revenir.

Ne délaisses-tu pas tes projets comme Chateau Flight ou Aladdin et tes dates de DJ au profit de la direction du label ?

Oui, ça me prend un peu le temps que j’aurais pour faire de la musique, surtout qu’être DJ demande un certain travail de digging. Je suis en train d’essayer de m’organiser différemment, en travaillant avec d’autres personnes, ce qui pourrait me laisser plus de temps pour mes propres projets. En même temps, je considère que j’en ai besoin de ce temps-là pour être plus proche des sorties, des artistes, de la direction que j’avais envie de donner au label. Pour 2016, quasiment toutes nos sorties sont calées : l’album de Zombie Zombie Slow Futur est déjà sorti, un disque de King Ghazi - un nouveau projet que j’ai fait en collaboration avec Shadi Khries avec de la musique que l’on a enregistrée en Jordanie il y a deux ans - sort cette semaine. Dans la foulée, on a aussi enregistré un disque au Studio Red Bull - qui sera donné à une partie du public de Villette Sonique et par la suite disponible sur notre store en ligne - après qu’ils nous aient proposé de faire une résidence d’une semaine. Avec Étienne et Cosmic Neman, on a pris ça comme un challenge et on est arrivés avec rien de préparé, seulement des instruments avec lesquels on n’a pas l’habitude de travailler. On a invité trois personnes sur trois jours : Emmanuelle Parrenin, une artiste dingue, une musicienne et chanteuse qui joue de la vielle à roue et qui avait déjà travaillé avec Étienne, Arnaud Roulin, le claviériste de Pony Hoax et Jeff, le guitariste d’Aladdin. On a enregistré pendant trois-quatre jours, ça s’est hyper bien passé et on a réussi à faire un EP facilement avec trois morceaux et un remix d’I:Cube. Ce que l’on enregistrait dans la journée, on l’envoyait à I:Cube qui le mixait la nuit et nous le renvoyait le lendemain matin. Il n’était pas là physiquement, on ne s’est quasiment pas parlé, mais finalement il a participé à sa manière, ce qui est important. Cela s’est fait très vite, très naturellement, et le son est dément. Ensuite, j’ai un maxi solo qui arrive en juin, une compilation rétrospective de Versatile avec un CD sélectionné par I:Cube, l’autre par moi-même qui sort ce mois-ci, et un sampler vinyle avec des morceaux inédits - soit des titres anciens que l’on a retrouvés, soit des titres complètement nouveaux.

Comment Versatile reste-t-il viable après deux décennies d’activité ?

Même pour moi, cela reste assez mystérieux. Déjà, nous avons un gros catalogue. Au niveau business et administratif, j’ai réduit au minimum. Il n’y a plus que moi et des frais les plus faibles possible. Il n’y a pas de salarié - même pas moi -, ce qui permet à Versatile de continuer. Après mon départ pour Amsterdam, j’ai souhaité conserver le studio pour les artistes, un endroit où l’on puisse se retrouver tous ensemble. On a sous-loué une partie des locaux et réussi à garder ce lieu où tout le monde peut travailler au calme. Aujourd’hui pour un label, c’est un luxe d’avoir son propre studio.

Crois-tu que Versatile pourrait devenir un label uniquement digital ?

Aucune chance ! J’ai cette angoisse un peu narcissique de vouloir laisser une trace physique derrière moi. Ça m’angoisserait que l’on se transforme en label de fichiers.

Où vois-tu le label dans 20 ans ?

Je ne savais même pas que j’allais être encore là 20 ans plus tard, alors tu me demandes un truc impossible. Dans 20 ans, j’aurai 67 ans. J’ai du mal à me projeter dans une semaine, alors 20 ans… impossible. Tant que j’ai l’envie, je continuerai.