Music par Simon Clair 17.05.2016

Desiigner, le gamin au panda

Desiigner, le gamin au panda

Entré numéro 1 au top 100 de Billboard avec son morceau « Panda », le jeune rappeur Desiigner est la dernière success story orchestrée par Kanye West. Et difficile de savoir si Yeezy nous a eu ou pas.

« Future, sors du corps de Desiigner ! », « Je vais écouter ce nouveau morceau de Future…euh, je veux dire de Desiigner », « Desiigner = reverse Future ». Il ne suffit que d’un rapide coup d’œil sur Twitter pour comprendre ce qui agite le web depuis quelques mois. Sorti de nulle part, un gamin de 19 ans vient tout simplement de dépouiller le rappeur Future de sa propre identité, rallumant au passage les débats sur la notion de plagiat et d’identité à l’heure d’internet. Car si aujourd’hui, la moitié de la ville d’Atlanta semble avoir adopté le style narcotique de son crooner Future, le problème est cette fois très différent : Desiigner ne vient pas du Sud mais de Brooklyn. Et même si le jeune rappeur hurle en boucle « J’ai des meufs à Atlanta », cela ne suffit pas à faire oublier que depuis un bon nombre d’année, la musique de New York semble systématiquement capitaliser sur les styles musicaux du Sud des États-Unis, reprenant des formules déjà éprouvées ailleurs pour les retailler en hits calibrés pour les charts. C’est ainsi que malgré un CV presque inexistant, le teenager vient de grimper au sommet du top 100 américain avec un morceau férocement trap. L’objet du délit n’avait pourtant rien d’un chant révolutionnaire ou d’une déclaration de guerre. Le hit s’appelle « Panda », même s’il ne fait nullement référence au mammifère bicolore. On parle ici d’un BMW X6 couleur noir et blanc. Si Desiigner ne parviendra peut-être jamais à voler l’identité de Future, disons donc au moins qu’il a réussi à lui carjacker sa plus belle voiture.

200 dollars

Né en 1997 à Brooklyn dans le quartier de Bedford-Stuyvesant, Sidney Royel Selby III (dans le civil) a grandi dans une famille de musiciens puisque son grand-père jouait déjà de la guitare aux côtés des Isley Brothers. À l’âge de 14 ans, après s’être un peu trop impliqué dans les histoires de deal de son quartier, Desiigner se prend une balle lors d’un règlement de compte. Itinéraire classique d’un petit caïd arrêté en plein vol, il décide donc de couper les ponts avec la rue et de se lancer pleinement dans la musique. En fouillant sur Youtube en 2014, il tombe sur un beat simplement titré « Meek Mill – Ace Hood Type Beat » et réalisé par un inconnu de Manchester surnommé Menace. Le jeune producteur anglais de 22 ans accepte de lui vendre son beat pour 200 dollars et il n’entend plus vraiment parler de Desiigner jusqu’à la sortie rocambolesque de The Life Of Pablo, le dernier album de Kanye West.

Car entre temps, Desiigner a fait du chemin. Courant 2015, alors que « Panda », basé sur l’instru de Menace, vient juste de sortir en toute confidentialité, le manager de Desiigner parvient à faire remonter le morceau jusqu’aux oreilles des différents directeurs artistiques de Kanye West. Desiigner est alors aussitôt convié à venir voir Yeezy à Los Angeles. C’est donc dans un voiture garée devant l’aéroport de LAX que l’ados new-yorkais rejoint la star mégalomane, sous les flashs des paparazzis qui encerclent le véhicule. Là, Kanye West lui fait écouter « Father Stretch My Hands Pt. 2 » – un morceau de son prochain album entièrement construit sur « Panda » – et lui propose une signature sur son label GOOD Music. On ne pouvait rêver meilleure vitrine pour commencer une carrière.

Ado à risque

Si le 11 février dernier, la prestigieuse salle de Madison Square Garden vibrait donc au rythme du sacre de Kanye West, c’est finalement Desiigner, posté juste à côté du maître, qui se faisait tresser la couronne de lauriers. Car depuis la sortie triomphale de The Life of Pablo, l’ancien gamin de Brooklyn obsède tous ceux qui ont fini par comprendre que Future ne figure pas au tracklisting de l’album de Kanye. En quelques mois, la version solo de « Panda » s’est donc installée en haut du top 100 US et Desiigner s’est même payé le luxe d’être le premier rappeur new-yorkais a atteindre ce sommet depuis le « Empire State of Mind » de Jay-Z en 2009. Un peu partout, de Meek Mill à Lupe Fiasco en passant par Lady Leshurr, chacun y va même de son freestyle sur l’instru de « Panda », y compris Lefa de la Sexion d’Assaut.

Mais on ne se refait pas aussi facilement. Malgré le succès, Desiigner reste avant tout un ado qui ne peut s’empêcher de faire le malin. Depuis « Panda », on l’a donc aperçu en train de vomir sur scène, de s’embrouiller dans un club avec Justin Bieber, de faire des drifts avec son grand-frère Kanye, ou de troller son monde avec son nouveau morceau « Pluto », du nom du premier album de Future. Reste que pour le moment, ses quelques morceaux parachutés ça et là sur le web laissent songeur quant à sa capacité à renouveler l’exploit de « Panda ». Desiigner sera-t-il le Trinidad James de 2016 ? À lui de prouver qu’il y a quelque chose sous la carrosserie couleur panda.

photo couv © VDOTPHOTOGRAPHY