Music par Francois Blanc 13.05.2016

Anohni : la transformation poignante

Anohni : la transformation poignante

Après quinze années de succès derrière l’identité Antony and the Johnsons, la première performeuse transgenre nommée aux Oscars revient sous un nouveau visage électronique et politique.

L’histoire de ce premier album d’Anohni baptisé Hopelessness, c’est celle d’une triple mutation. Musicale d’abord, avec la prise de pouvoir de l’électronique sur le piano. Politique ensuite, avec l’apparition d’un brûlot anti-puissants et d’une conscience écologique forte. Et identitaire, enfin, avec ce nouveau nom Anohni, qui vient révéler à la face du monde que l’artiste née Antony s’est depuis toujours (ou presque) assumée comme une femme transgenre.

Coming out électronique

Les fans d’Antony & The Johnsons seront probablement choqués par le son de ce premier album sous le nom d’Anohni. Après quinze années de ballades splendides, mais larmoyantes, parfois morceaux dépouillés au piano et parfois plus richement orchestrés, Anohni a voulu faire table rase du passé. « Je n’en pouvais plus de toute cette tristesse, assure-t-elle. Et mon côté symphonique commençait à m’agacer ». Le virage électronique est enclenché, entériné par la providence. Anohni partage avec Daniel Lopatin (connu pour ses productions électroniques tortueuses sous le pseudo Oneohtrix Point Never) un manager, qui les met en contact. Daniel demande à Anohni de chanter sur un de ses morceaux, ce qui donnera un remix crève-cœur de « Returnal ». Les deux s’entendent à merveille et Anohni veut s’appuyer sur lui pour trouver sa nouvelle voie.

Le deuxième déclencheur viendra d’une simple démarche de fan girl d’Anohni. « J’ai envoyé un message à Hudson Mohawke, pour lui dire que j’adorais sa musique, sa puissance de frappe. Il m’a répondu gentiment en me demandant de chanter sur son nouvel album (le deuxième, Lantern, sorti à la mi-2015, ndlr). Il m’a envoyé sept maquettes, pour me demander d’en choisir une sur laquelle chanter. J’ai décidé de chanter sur toutes, mais ne lui en ai renvoyé qu’une et j’ai gardé les autres pour moi ». L’association surprenante se concrétise : sur Lantern paraît bien le splendide « Indian Steps » et les autres morceaux chipés par Anohni finiront tous sur son propre album, Hopelessness. Ce dernier est en fait à moitié composé de morceaux d’Hudson Mohawke retouchés par Anohni, et d’autres morceaux produits par Hudson et Oneohtrix Point Never. Le résultat est surprenant et on y retrouve surtout la patte d’Hudson Mohawke. Des productions puissantes, maximales, qui mettent en avant des percussions sales, des basses explosives et un goût pour les cuivres grandioses.

Nouvelle identité

Si de son propre aveu, Anohni a toujours été femme, c’est bien sous le nom d’Antony que le monde de la musique la connaissait jusqu’à présent. Et si ce nouveau nom arrive officiellement en même temps que le virage musical, les deux éléments sont pour elle dissociés. « En tant que femme transgenre, mon entourage m’a pendant des années questionnée sur le nouveau nom que j’allais adopter, mais c’est un long processus et féminiser Antony donnait des noms affreux. Anohni c’était un surnom que j’utilisais depuis l’adolescence, mais je ne m’étais pas rendu compte que je pourrais tout simplement en faire mon nom. C’est un nom qui me plaît parce qu’il évoque des sonorités polynésiennes, dont certaines tribus ont toujours réservé des places importantes aux transgenres. » La société du spectacle américaine n’est pourtant pas forcément prête à accepter Anohni. En début d’année, elle fut la première performeuse transgenre nommée aux Oscars (une songwriter transgenre fut nommée dans les années 70, Angela Morley) pour la chanson « Manta Ray » du documentaire Racing Extinction.

Quand la liste des artistes qui chanteront lors de la cérémonie avait été dévoilée, sans le nom d’Anohni, l’artiste s’était fendue d’un long communiqué pour expliquer qu’elle ne mettrait même pas les pieds à la cérémonie. « Ce n’est pas un cas isolé, c’est une série d’événements qui ont eu lieu depuis des lustres pour créer une société qui cherche à me rabaisser, d’abord il y a longtemps quand j’étais un enfant efféminé, puis en tant que femme transgenre ». C’est ce qui nous amène au troisième point, la politisation de l’univers d’Anohni.

Le brûlot politique

Historiquement, les morceaux d’Antony & The Johnsons étaient plutôt des ballades au contenu souvent cryptique, plus proches d’histoires d’amour que de programmes de campagne. Aujourd’hui, Anohni a décidé de changer son fusil d’épaule : « je voulais participer au monde, avoir mon rôle dans la société. Sortir les griffes et essayer de faire avancer les choses ». Et Hopelessness ne se contente pas d’aborder le sujet des droits des transgenres, c’est une attaque en règle contre toutes les dérives des sociétés occidentales, les USA en tête. « Les USA sont mon pays, mais j’ai honte de son comportement et de vivre dans un pays qui n’a pas encore, par exemple, complètement aboli la peine capitale ». Sur « Drone Bomb Me » (dans le clip duquel Naomi Campbell est le personnage principal), où Anohni se place dans la peau d’une jeune fille afghane sous les bombardements américains, elle critique la politique militaire du pays.

Sur « Obama », elle dresse le bilan désastreux des deux mandats d’un président dont on attendait tant de progrès sociaux et qui a toléré l’emprisonnement de Chelsea Manning, soldat transgenre qui s’était insurgée contre les atrocités commises par l’armée américaine. Mais elle ne se contente pas de rejeter la faute sur les autres. « Je voulais aussi servir d’exemple, montrer mes faux pas pour montrer que nous sommes tous responsables. Nos comportements, malgré toutes nos bonnes intentions, sont à l’origine de la pollution et des catastrophes écologiques et je veux dire que s’il est facile de rejeter la faute sur les puissants, il faut aussi savoir réussir l’exercice difficile d’identifier ses propres fautes. » C’était le sujet principal du premier extrait du disque, « 4 Degrees ».

C’est aussi le sujet d’un autre des grands moments du disque, « Hopelessness », où Anohni résume sa propre faute avec la terrible phrase « how did I became a virus ? » : comment suis-je devenue un virus (pour la planète) ? Si l’on n’a pas envie de contredire Anohni, on serait pourtant plutôt tentés de la classer parmi les grandes de ce monde que parmi les virus.

  • Hopelessness (Rough Trade/Beggars/Wagram)