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Electro : et la lumière fut !

Electro : et la lumière fut !

Que peut-il y avoir de plus morne visuellement qu’un live électronique où un musicien penché sur son laptop s’échine à tourner des boutons ? Derrière le cliché, une vérité : la scène électronique n’offrait pas toujours un spectacle à la hauteur de la musique. Puis la pyramide des Daft Punk est arrivée. Bonjour les LED, le grand spectacle… Et tout a changé.

À l’origine, il n’y avait rien… ou presque. Pendant des années, la mise en scène des prestations des live électroniques ou des DJ-sets s’est contentée de quelques pauvres lumières, avant de céder à la mode de la projection sur écran géant pour tromper l’ennui. Si la question de la scénographie de la prestation “live” électronique se pose depuis les concerts de Kraftwerk à la fin des années 70, il aura fallu attendre l’arrivée des LED et surtout de la pyramide des Daft Punk lors de la tournée Alive 2007 pour assister à une véritable révolution. Dévoilée en mai 2006 durant le festival Coachella, cette collaboration entre les deux Français et la société de production de Los Angeles Bionic League a dès sa première date placé la barre très haut. Non seulement le concert était pensé comme un véritable show, “avec un début, un milieu et une fin”, chose rare à l’époque dans le milieu électronique, mais les parois de LED de la pyramide permettaient un jeu de lumière et des projections de films jamais vus jusqu’alors. Loin de ce gigantisme qui se rapprochait des concerts des mastodontes comme Pink Floyd, de nombreux artistes se sont saisis de cette nouvelle scénographie, comme le DJ français Don Rimini, l’Américain Skrillex ou tout récemment le Suédois Eric Prydz. Mais des structures, notamment françaises, ont su y apporter leur touche (de génie).

1024, du SQUARE Cube à VTLZR

Pionnière des installations lumineuses “intelligentes”, l’agence 1024 Architecture, qui se concentre, selon ses propres termes, sur les “interactions entre le corps, l’espace, l’art et l’architecture, le son, le visuel, le hi-tech et le low-tech” est la première en France à avoir intégré ce type de scénographie révolutionnaire à un live électronique. “En 2006, raconte le co-créateur de 1024 Pierre Schneider, nous avions assisté à un atelier lors de la biennale d’architecture de Venise, où l’on avait découvert Gridwave, un projet où l’on projetait de l’image sur une structure éphémère. En rentrant à Paris, notre ami Manu Barron (alors à la tête du Social Club) nous a mis en contact avec des musiciens. Étienne de Crécy s’est montré le plus intéressé, ce qui tombait bien, car il avait une commande de live pour les Trans Musicales et il n’avait pas de dispositif scénique.” Commence dès lors la conception du SQUARE Cube, structure qui va accompagner en 2007 le live d’Étienne de Crécy sur la tournée Beats and Cubes.

Par rapport à l’univers 8-bit d’Étienne, nous lui avons proposé une structure très simple, très binaire, très carrée. Ce qui était intéressant, c’est que l’on pouvait projeter un visuel carré sur cette structure architecturale, qui prenait en plus des effets de profondeur, un peu comme un trompe-l’œil.” Simple d’apparence, le Cube nécessite tout de même dix mois de travail, dont six à temps plein. “Pour la plupart de nos dispositifs, il y a trois grands aspects : l’aspect structure scénique, l’objet architectural, en l’occurrence un cube de six mètres sur six, tout le contenu visuel qu’il faut générer et enfin le programme informatique qui permet de venir lier l’espace, le son et l’image.” Le résultat, une architecture physique “augmentée de manière numérique (du pixel, de la lumière, de la vidéo, du vidéo-mapping)” est aussi d’une légèreté insoupçonnée. “Le Cube était un peu comme une tente Quechua. On se déplaçait uniquement avec une valise de filets et l’ordinateur de contrôle. Le vidéoprojecteur et la structure en échafaudage étaient sourcés localement.” Véritable succès public, la tournée Beats and Cubes impressionne. Sous la verrière du grand palais, à l’Olympia ou ailleurs, tout le monde est bluffé par l’alliance parfaite entre son et effets visuels. “Cela peut sembler archaïque aujourd’hui, où tout est généré en temps réel, mais en 2006, tout était précodé. Quand Étienne est venu nous voir, son album était fini, on a fait un travail assez drôle, à l’inverse de qu’il venait de réaliser, on a décortiqué l’ensemble de ses morceaux et on les a resaucissonné en fonction des modèles sonores qui constituaient ses boucles. Pour chaque boucle sonore, on a créé une boule visuelle. Quand il envoyait une boucle sur sa MPC, le programme de contrôle du cube déclenchait la séquence correspondante. Tout était écrit, comme une partition, et ensuite interprété par Étienne.

Deux ans plus tard, c’est au tour de Vitalic de recourir aux services de 1024 pour sa tournée V-Mirror, support de Flashmob, son album de “disco couillu et poilu”. Inspiré du principe de la boule à facettes disco, V-Mirror est fait de deux panneaux luminescents et réflectifs, comme des ailes “sur lesquels on génère du contenu en temps réel” précise Pierre Schneider. “V-Mirror est complètement différente du Cube. C’est un plus petit dispositif. Avoir une hauteur de moins de 3,50 m était une contrainte des tourneurs, pour que le dispositif trouve sa place dans les clubs. Ce qui est intéressant avec V-Mirror, ses ailes en miroir, ses écrans miroitants et ses satellites, c’est le dialogue que l’on a mis en place pour que tout puisse être généré live. C’était des écrans LED que l’on ramenait à chaque fois avec nous, mais Vitalic contrôlait le système de la même manière qu’Étienne, qui, lui, était en analogique avec son MPC. Vitalic travaille sur un portable avec Ableton Live et depuis le logiciel, on récupère les notes qui viennent déclencher les comportements.” Visiblement séduit par son expérience avec 1024, Vitalic fera de nouveau appel à l’agence d’architecture en 2012 pour la tournée VTLZR, qui propose un nouveau design visuel et un système d’éclairage qui permet des tableaux lumineux puissants. “Nous avons utilisé la même méthodologie qu’avec Étienne de Crécy, c’est à dire une structure standard en échafaudage, fournie localement sur laquelle on accroche les lumières. Dans la manière de contrôler par contre, on a utilisé aussi des techniques différentes des éclairagistes traditionnels, avec du mapping vidéo, et l’utilisation de pixels pour contrôler les lumières.

OX, l’installation sensible et intelligente

Il faut croire que Vitalic a particulièrement apprécié tourner avec ses deux scénographies novatrices, puisqu’on le retrouve aujourd’hui sur trois dates de la tournée OX, né de la vision de The Absolut Company Creation et fruit de la collaboration de l’agence de direction artistique lyonnaise Tetro et de l’imagination de l’artiste Romain Tardy. L’installation OX relève un nouveau défi de l’association entre art contemporain et musique électronique. Là où les superbes installations de 1024 “appartenaient” à De Crécy ou Vitalic, OX est une installation itinérante dont chaque DJ peut s’emparer et qu’il peut s’approprier. Présentée comme une cabine de DJ, dotée d’un écran et de huit colonnes de LED, dont certaines motorisées, permettant une infinie variation de visuels, OX est plus qu’une simple installation visuelle.

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Au-delà des images spectaculaires et hypnotiques qu’elle génère, son originalité réside dans la possibilité de transcrire en lumière les émotions et sensations suscitées par la musique jouée. En fonction du style joué par le DJ, le rendu ne sera jamais le même, l’interaction homme-machine prenant ainsi tout son sens. Selon Romain Tardy, “c’est un dispositif scénique qui fait plus qu’accompagner le DJ. OX est là pour dialoguer avec lui”. Mais pour que l’échange entre le DJ et les créations visuelles de Romain Tardy soit total, il a fallu là aussi se concentrer sur la création d’un logiciel “sensible”, qui a nécessité deux ans de travail. “Le logiciel travaille sur trois niveaux, explique l’ingénieure Maya Benainous, qui l’a conçu avec Cyril Laurier sous la direction de Romain Tardy. Il permet à la machine d’analyser la musique pour lui accoler les meilleurs tableaux créés par Romain, peut les modifier en temps réel en fonction des intentions du DJ, et peut s’adapter au préalable aux envies du DJ”, qui peut ainsi choisir de privilégier des ambiances ou au contraire de s’en passer dès le début de son set.

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  • Retrouvez l'installation OX jeudi 26 mai au Badaboum avec Marek Hemmann aux platines. Gagnez vos places par ici

Tout ceci est rendu possible grâce à un algorithme spécialement conçu pour OX. “L’algorithme analyse la musique jouée par le DJ et en extrait des descripteurs, grâce aux fréquences, aux tonalités ou aux tempos, précise Cyril Laurier. Il peut ainsi ‘comprendre’ les émotions jouées de la musique, comme la nostalgie, qui comporte une part de tristesse, mais aussi une part de joie. OX va alors piocher parmi la banque d’images et de tableaux créée par Romain avec une sensibilité jamais atteinte auparavant.” L’installation tourne toute cette année dans les meilleurs clubs de France où après Agoria, Vitalic ou Sven Vath, ce sont Soul Clap, Moscoman et Kartell qui s’y sont frotté comme Marek Hemmann et Monkey Maffia le feront le 26 mai au Badaboum avant Joris Delacroix, Zimmer et Saint Wknd à Toulouse le 28 mai au Bikini. Nulle doute que cette cabine de DJ du XXIe siècle va donner des idées à bien d’autres visionnaires, pour mieux encore marier lumière et son.