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Des potes, des pédales et des tacos : le cool (dis)tordu de l'Austin Psych Fest

Des potes, des pédales et des tacos : le cool (dis)tordu de l'Austin Psych Fest

Montreal, Copenhague, Eindhoven, Oslo, Lisbonne, Malmö, Liverpool, Manchester, Los Angeles, Chicago, Paris... Toutes ces villes ont désormais leur « Psych Fest », soit leur festival au thème (large) des musiques psychédéliques. Et la liste est encore longue. Mais un seul demeure la référence dans le domaine : l'Austin Psych Fest. Renommé Levitation en 2015 - par hommage aux 13th Floor Elevators, gloires locales du rock 60's - le festival annuel de la capitale du Texas attire des festivaliers du monde entier. Et ce sans têtes d'affiches ronflantes, ou concept particulier à la Burning Man. C'est quoi qui séduit autant alors ? Des artistes habitués du festoche nous racontent.

 

LEVITATIONSQUARE

Wall Of Death est un groupe de rock alternatif parisien. A leur actif, deux albums, le premier sorti en 2012 sur Born Bad (le label phare du rock indé français contemporain), le second il y a quelques semaines sur Innovative Leisure (le label d'Hanni El Khatib). Mais au printemps 2011, ils n'ont encore rien sous le capot. Pourtant, les voilà déjà à l'Austin Psych Fest, le grand raout de la culture rock psyché. « On est parti à Austin pour enregistrer notre premier album. Deux jours après, on se retrouve au festival » nous raconte Gabriel, ex-chanteur et guitariste de Wall Of Death. « C'était au Power Plant, un endroit complètement fou, une sorte d'usine désaffectée. L'affiche était dingue bien sûr, Spectrum notamment nous avait mis une grosse claque. Mais ce qui est spécial là-bas, c'est l'ambiance ». C'est à dire ? « C'est hyper cool. Mais pas dans le sens branché du terme. Juste tranquille, et ouvert ». Et encore ? « En fait, dans les autres festivals, tu sens le rush chez tous les organisateurs. Quant aux artistes, il se pointent, font le job, et repartent pour un autre concert le lendemain que leur booker a mis en place. À Levitation, presque tous les groupes veulent rester les trois jours. T'arrives, on te file un pass, et la plupart restent. C'est sweet, c'est un festival à l'image des Black Angels : ils sont d'un humanisme de ouf', doux, poli, gentil, aimant... Il n'y a pas un groupe dont ils vont mal s'occuper ».

« Ce n'est pas juste des groupes à pédales, c'est un feeling. C'est l'âme. Pour nous, c'est simplement le rock'n'roll » (Night Beats)

Les Black Angels sont en effet les maîtres de cérémonie lors du week-end annuel. Ce groupe texan de rock aride, entre stoner et vénération sixties, est l'un des plus populaires chez les amateurs de guitares cramées du XXIe siècle. En 2008, ils lancent eux-mêmes le projet de l'Austin Psych Fest, à travers le collectif The Reverberation Appreciation Society (La Société d'Appréciation de la Réverbération, un effet sonore emblématique des musiques psychés). Huit ans plus tard, Levitation demeure leur bébé. Un bébé avec un champignon à la place de la tétine, certes, mais toujours le leur, malgré la croissance continuelle du festival : s'il n'avait pas été annulé cette année pour cause de tempête, il aurait accueilli Caribou, Flying Lotus, Slowdive, Nicolas Jaar, Animal Collective, The Brian Jonestown Massacre, Brian Wilson chantant Pet Sounds, et des dizaines d'autres groupes fantastiques. Avec les années, le festival s'est par évidence extirpé de l'underground et s'est ouvert à d'autres sons, tout en gardant une cohérence, celle du son aventureux. « Ils adoptent la bonne signification du terme psychédélique » juge ainsi les Night Beats, groupe texan très proche des Black Angels, et grands habitués du festival. « Ce n'est pas juste des groupes à pédales, c'est un feeling. C'est l'âme. Pour nous, c'est juste le rock'n'roll, le vrai, pure et honnête. C'est la même chose. C'est une manière de vivre, une philosophie qui peut prendre des formes différentes. Une boîte à rythme peut avoir de l'âme. C'est pas facile, mais c'est possible ».

« Je peux très bien imaginer un groupe de hip-hop au Psych Fest » admet d'ailleurs Gabriel. « Les styles ne sont pas moins larges là-bas que dans un autre festival lambda. C'est juste pointu. Ce qui fait que le public voit le truc comme une masse de musique alors qu'en France tu regardes le programme, tu vas voir les groupes que t'aimes bien et tu planifies tes pauses baguette-merguez ».

Selon Wall Of Death et Night Beats, la recette sur le long terme de l'Austin Psych Fest est d'avoir pu s'élargir sans perdre de vue son projet de base, c'est à dire la célébration d'une certaine culture et une réunion des groupes avec qui les Black Angels ont tissé des liens d'amitié au cours de leur tournées incessantes. Une gros week end entre potes quoi. Gabriel : « Pour nous, c'est l'occasion de voir les copains et faire de la musique ensemble. Ça a pris de l'ampleur, mais les frontières sont toujours cassées entre public et musiciens, c'est très famille. Les groupes finissent de jouer et hop, ils partent se balader. Ça se brasse énormément ». Le batteur de Night Beats nous raconte ainsi avoir vécu un grand moment l'année dernière, lors du retour sur scène des légendes locales pour Levitation : « Le concert des 13th Floor Elevators était énorme, et en plus Jason Pierce de Spacemen 3 et Spiritualized se tenait à côté de moi. J'étais genre "wooooow" ».

"Une gigantesque caravane qui se balade de ville en ville" (Wall Of Death)

Avec le succès de l'Austin Psych Fest et le soudain retour à la mode des musiques garage et psychédélique, les « Psych Fest » se sont répandus un peu partout. La marque « Levitation » s'est même exportée en 2014 à Angers pour le Levitation France, à l'image du festival Pitchfork à Paris - un choix de villes qui reflète bien les styles et stratégies opposées entre les deux (les Black Angels n'ont d'ailleurs jamais reçu plus que 7.2/10 de la part du site américain, mais là on digresse). Or ces Psych Fests rameutent souvent les mêmes groupes présents à Austin. Pour prendre un exemple, la moitié des groupes qui seront sur scène pour le Paris Psych Fest 2016 à La Ferme du Buisson sont déjà passés par Austin, un pourcentage qui monte à 100% si l'on s'arrête aux cinq têtes d'affiche. « C'est devenu une gigantesque caravane qui se balade de villes en villes » image ainsi Gabriel. « On s'est tellement croisé que c'est devenu comme à Austin, les musiciens y sont les publics des autres groupes. C'est génial que ça se propage : le Psych Fest, c'est pas le KFC ».

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Tous les Psych Fest et autres festivals psychés seraient-ils donc des copies absolument fidèles à celui d'origine, à l'esprit de la fête des Black Angels ? Pas si simple, répond le chanteur de Night Beats, d'ailleurs à l'affiche du prochain Paris Psych Fest le dimanche 19 juin : « Les Psych Fests tendent souvent à la caricature, en mode revival 60's "trop bien, ça ressemble aux 13th Floor Elevators", alors que celui d'Austin perpétue un message ».

Lequel ? Celui de l'indépendance, de la camaraderie, de l'ouverture d'esprit. Des qualités inhérentes à la ville, et au Texas en général, selon ce musicien fier de ses origines : « Le Texas a choisi d'être en marge. C'est son propre délire, c'est incomparable. Il y règne un fort sens de l'éthique : les gens y sont plus amicaux, le terme de gentleman y est plus significatif, on y traite les femmes avec respect et on montre beaucoup de passion. Cela vient de notre héritage : la bataille du Fort Alamo est un événement central de notre Histoire, parce que nous nous sommes battus jusqu'à la fin, en sachant que nous allions tous mourir. Ça a donné un exemple à suivre pour tous les Texans. Et puis c'est au Texas que Robert Johnson a enregistré sa musique et inventé le rock'n'roll. Pour résumer, l'Austin Psych Fest est une belle représentation des Texans et du Texas : c'est indépendant, les gens savant comment passer un bon moment, ils aiment la musique et ne sont pas là que pour se foutre en l'air comme aux autres festivals, ils sont accueillants, il pleut et il y a de la bouffe fantastique. Je veux dire, rien n'est comparable à nos tacos ». Sûrement moins subjectif, Gabriel désire nous décrire l'esprit d'Austin en nous peignant la scène de son arrivée dans la capitale du Texas : « On se disait qu'on allait tomber sur des rednecks, et le premier jour on voit débouler un mec qui faisait du vélo en string, en pleine rue. C'est ça Austin : le Psych Fest ne pouvait naître que là-bas ».