Music par Patrick Thevenin 30.05.2016

Le clubbing différent de Kill The DJ

Le clubbing différent de Kill The DJ

Né dans la foulée du Pulp, Kill The DJ s’est imposé comme un des labels les plus pertinents et singuliers de la scène parisienne. Pour leur 15 ans, on a fait le point avec les quatre forces vives du label : Ivan Smagghe, Fany Corral, DJ Chloé et Stéphanie Fichard.

Kill The DJ a 15 ans, vous vous attendiez à ce que ça devienne ce que c’est aujourd’hui ?

Fany : On a tout géré au jour le jour. Est-ce qu’on est resté fidèle à nous-mêmes ? On l’espère.

Ivan : Je ne sais pas trop si on « sait » ce qu’est KTDJ aujourd’hui. En tout cas, pas une institution. Par contre, on a des idées assez fermes sur ce que l’on ne doit pas être.

Chloé : Il y a 15 ans, on voulait juste sortir des disques sans se poser la question de savoir si ce qu’on sortait était vendable ou pas. On en est encore là aujourd’hui.

KTDJ est réputé pour ses slogans un poil « anar’», qui en a eu l’idée ?

Fany : Anar’, je ne suis pas sûre. « Ni Dieu, ni maître, ni shampooing », c’est pas trop notre truc. Au départ ça vient des flyers du Pulp, on voulait qu’ils aient un côté revendication politique avec une esthétique simple et minimale. Puis le travail d’Adam Love, notre graphiste, a fait que c’est devenu plus situationniste que politique. Le premier slogan c’était « Tout va bien se passer’ », le second dès la deuxième soirée « KTDJ c’était mieux avant ».

Ivan : L’idée de départ était un peu situ, détourner « politiquement » des phrases entendues au fond des toilettes, en fin de nuit, etc., pour en faire des « slogans » à double sens. C’est resté. Anar, un peu, mais pas au sens encarté de la rue Amelot. On a tous des valeurs communes, mais aussi de grosses différences sur des points de détails politiques.

Qui vient à vos soirées ?

Stéphanie : Un public un peu plus mature, ce ne sont pas forcément des kids, même si j’ai l’impression que ces derniers temps on renoue avec les jeunes.

Fany : C’est assez mélangé, entre 20 et 45 ans, des pédés, des gouines, des hétéros. C’est ce qui nous plaît au Gibus par exemple, on a retrouvé ce mélange qu’on avait un peu perdu, la clientèle dépend beaucoup de l’endroit où tu organises ta soirée, tu apportes ton public, mais le lieu amène aussi la sienne.

Ivan : Une unité d’arrière-garde, des jeunes louves éclaireuses, des folles commandos, « qui nous aime nous suive ». Un peu comme ce qu’on joue. The rule of no rule.

Ça a commencé comment cette histoire de tea-dance ?

Fany : On devait faire une soirée au Tunnel dans le cadre de la Red Bull Music Academy et puis il y a eu les attentats de novembre, et Red Bull a décidé de tout annuler et tant mieux, car on ne se sentait pas d’organiser une orgie de 12 heures de musique une semaine après les attentats, qui plus est dans un tunnel anxiogène, avec juste une seule entrée. Mais comme on n’avait pas envie de lâcher notre public, et besoin de se retrouver, on s’est dit : « on va faire un t-dance, on va offrir du café et du thé, des gâteaux qu’on aura fait nous-même. »

Stéphanie : Et l’ambiance était démente, les gens très généreux, contents de se retrouver, même si, évidemment, c’était lié à ce qui venait de se passer.

Fany : On est né au Pulp qui est en quelque sorte l’ancêtre des clubs queer. On est chez nous, les gens qui nous entourent font partie de notre famille. Et puis il y a quelque chose d’assez excitant de danser comme s’il était 4 h du mat un dimanche soir à 20 h.

Stéphanie : Pour le deuxième t-dance, il y avait encore plus de monde, les gens étaient excités comme jamais, je n’avais pas ressenti de frissons pareils depuis longtemps, comme si on recommençait tout depuis le début.

Fany : Tu as beaucoup plus de liberté, tu peux passer ce que tu veux. Comme quand au Pulp, Optimo arrivait à 3 heures du matin et jouait « Dans le port d’Amsterdam » ou un edit de « Raspoutine » et que tout le monde hurlait et sautait en l’air.

C’est différent de mixer à 17 h plutôt qu’à 3 heures du matin ?

Ivan : Pas vraiment, on se sent bien dans ce format parce qu’il ne fait que renforcer le non-format un peu libertaire de la sélection.

Chloé : Il y a un côté plus convivial qui rend le mix plus cool, on a l’impression d’être à la maison.

Comment on signe chez KTDJ ?

Fany : Il faut des coups de cœur, des rencontres, il y a quelque chose de la reconnaissance, parce que quand tu fais du développement d’artistes, tu es dans le même bateau et tu rames, tu rames…

Stéphanie : Ça nous est arrivé d’avoir envie de signer des artistes dont on adorait la musique et de ne pas aller plus loin, car humainement ça ne collait pas. C’est important de se sentir bien avec ses artistes, surtout quand tu travailles dans un petit label où tu peux passer deux ans à essayer de les faire connaître.

Ivan : On a refusé de signer des trucs super parce qu’on n’aimait pas les gens. Donc c’est musical et personnel, « et plus si affinités ».

Chloé : On signe de façon unanime et collégiale. C’est bien, mais ça peut aussi être compliqué.

Fany : Un label, c’est ni plus ni moins une famille, Léonie Pernet se reconnaissait dans KTDJ et elle est venue nous voir. Clara 3000 on l’a entendu mixer, on s’est dit « C’est quoi ce mélange entre Chloé et Ivan ? » et on a été la chercher.

Vous avez l’impression d’être un label différent ?

Stéphanie : Je dirais oui, déjà parce que c’est un label majoritairement tenu par des femmes, et qui plus est lesbiennes, et il n’y en a pas beaucoup en France, du moins je n’en connais pas.

Ivan : Je ne sais pas, c’est rare un label féminin-féministe. Le nom de la société c’est « Three Dykes and a Half », je vous laisse deviner qui est la moitié.

Chloé : Oui parce qu’on sort des disques de styles différents : électronique techno, low-fi, punk noise ou folk, donc difficilement identifiables. Et aussi parce que la stratégie n’est pas notre moteur premier.

Un label politique ?

Fany : Je ne sais pas, en tout cas ce qui est sûr c’est qu’on est tous imprégné de culture politique et que du coup ça transpire. Mais ce n’est pas une pose ni une ligne artistique, non plus !

Ivan : C’est toujours prétentieux de le prétendre. Je dirai plus « politisé » que politique.

Vous n’en avez pas marre qu’on vous parle tout le temps du Pulp ?

Chloé : Tout le monde ne nous parle pas du Pulp, dès que tu sors de Paris on nous parle plutôt des artistes du label.

Fany : Mais grave, on n’en peut plus. D’ailleurs, j’ai décidé de ne plus répondre aux journalistes qui veulent faire un énième article sur le Pulp. Ça suffit, j’ai l’impression à force d’être Régine, c’est assez angoissant à force.

Ivan : De quoi ?