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Perdu au Père Lachaise avec Money, les nouveaux poètes profanes de Manchester

Perdu au Père Lachaise avec Money, les nouveaux poètes profanes de Manchester

Je m'attendais à une rencontre poétique et intellectuelle, on a finalement beaucoup parlé de Kanye West et de pénis.

J’avais pourtant tout bien planifié. Rentrée par la porte Gambetta à 14h45. Parcours tracé qui nous emmène de Marcel Proust à Jim Morrison. Passage par le Mur des Fédérés pour raconter la tragédie de La Commune. Passage par la tombe en pleine érection de Victor Noir, pour se marrer et faire mon intéressant. Sortie par la Porte Principale à 15h45 pétantes, où un taxi attendrait pour emmener le groupe à Roissy.

Je me suis perdu au bout de deux minutes.

En vrai, ça ne sert à rien de trop prévoir son chemin au Père Lachaise. Même si sa partie moderne est quadrillée, le cimetière est un labyrinthe de tombes, sépultures et statues difficilement reconnaissables de loin, avec peu de points d’orientation. Plutôt que de perdre son temps à chercher son chemin, il vaut mieux gambader et profiter de la beauté gothique de l’endroit. C’est ce que j’aurais dû me dire en ce jour de février, avant de passer pour un abruti, la tête dans ma carte du cimetière, devant les quatre membres de Money, gracieusement venus se balader avec moi le lendemain de leur concert parisien.

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« On nous rapproche souvent des Smiths, mais ça c'est juste les journalistes et leurs comparaisons paresseuses. Si on habitait à San Francisco plutôt qu'à Manchester, on serait fan des Smiths aussi. Tout le monde les adore. Mais je comprends, faut bien attirer le lecteur »

Money est un groupe formé en 2011 à Manchester autour du chanteur et auteur Jamie Lee. À la base, je pensais que lui seul m’accompagnerait dans le cimetière. Ses paroles morbides et poétiques sur le splendide Suicide Songs (« chansons de suicide »), le second album de Money sorti quelques jours avant notre rencontre, se prêtaient bien à une sorte d’interview un peu spéciale menée dans le cœur funéraire de Paris. Ça l’inspirera à me dévoiler les sentiments noirs derrière l’album... Accompagné d’une photographe, j’arrive au cimetière, où tout le groupe m’attend. Un heureux imprévu qui changera le cours de la visite.

Discuter de Dieu, Oscar Wilde et Jean Genet : évidemment que ça allait devenir vulgaire

Après quelques minutes, je me lance. « Jamie, pourquoi ce thème de la mort dans l’album, et ce titre de Suicide Songs ? » je demande un peu bêtement. Gêné, il répond : « Euh, tu sais, la mort est présente dans toute la littérature, et tout le monde arrive à un moment où on pense à la mort ». Pas grand chose à se mettre sous la dent donc. En fait, il comprend rapidement le choix du Père Lachaise, le lien avec ses paroles. Et ça le dérange un peu : il ne veut pas que lui et sa bande soient résumés à ça, au cliché d’artistes torturés ou suicidaires, prétentieux au point de juger le monde. Quand mes questions sonnent graves, le rebond est souvent au second degré, pour éviter de paraître arrogant en tournant lui, sa musique et mes a priori en dérision, parfois aidé de ses compagnons toujours prompts à surenchérir aux blagues pleines d’esprit de Jamie Lee. « Dans quelle atmosphère avez-vous enregistré l’album ? C’était la foliiiie » / « A quoi ressemblerait ta tombe ? Je voudrais qu’on tire la chasse d’eau sur mes cendres » / « Tu es une personne religieuse ? Je suis Dieu. Que Kanye aille se faire voir, c’est moi Dieu » / « Vous vous êtes rencontrés où ? Dans un squat à Manchester, à lire du Jean Genet, on a coupé son pénis et on l’a enfoncé dans notre cul dans un rituel satanique ».

C’est en discutant de Jean Genet, cité par le chanteur sur le dernier morceau de Suicide Songs, que je pense commencer à avoir des déclarations un peu théoriques de Jamie :

     « - Il fait partie de ces artistes dont la vie parle encore davantage que leurs propres bouquins. Il a eu une vie épique. Et il parlait des choses invisibles, qui sont cachées… J’aime ça chez lui.

        - C’est ce que tu aimerais faire toi aussi par tes paroles ?

        - Oui, et parler de bites.

        - Mettre la lumière sur les bites ?

        - Ouais, ça serait une lumière massive ».

Le roi du détour.

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« Tu t'attendais à ce que je sois un mec tout triste ? Ça me fait penser à une phrase de Leonard Cohen que j'aime beaucoup. Il a dit à un journaliste, un peu dans le même cas que nous aujourd'hui : 'Tu veux que je te dise que le catch est du chiqué, c'est ça ?' »

Un détour, j’en prends un aussi, en direction de la tombe d’Oscar Wilde. Parce que c’est bien beau le Père Lachaise, mais faut bien aller voir au moins une demeure funéraire de célébrité. Je me démène pour trouver le chemin sans paraître trop à la ramasse, et j’en profite pour questionner Jamie sur l’influence du folk irlandais et du Astral Weeks de Van Morrison dans le timbre musical de l’album, tous deux évidents. « Oui c’est sûr, mais on en est encore loin, c’est un disque incroyable ». Oh que oui. Maintenant que j'ai réussi à caler une comparaison originale et approuvée entre Money et Van Morrison, je peux me permettre d'attaquer LA référence que tout le monde cite en décrivant le groupe, les héros de l'indie lyrique de Manchester, The Smiths évidemment. Sans grande surprise, ça le soûle direct, même s'il se montre compréhensif : "On nous rapproche souvent des Smiths, mais ça c'est juste les journalistes et leurs comparaisons paresseuses. Si on habitait à San Francisco plutôt qu'à Manchester, on serait fan des Smiths aussi. Tout le monde les adore. Mais je comprends, faut bien attirer le lecteur".

Arrivés devant le sphynx ailé au sexe mutilé qui sert de monument à Oscar Wilde, les quatre membres de Money n’arrêtent pas de s’amuser de la grandiloquence de la tombe, ainsi que du mur vitré qui empêche les passants d’embrasser au rouge à lèvres la statue, une vieille tradition que les héritiers de l'écrivain irlandais ont désiré stopper. « Pourquoi cette coutume ? » se demande l’un. « Parce que les gens sont des romantiques idiots ! » rétorque Jamie. « J’ai rêvé de Wilde hier soir » il semble confier quelques secondes plus tard. « Il avait des ailes et une érection ».

J’étais pourtant prévenu. Dès les premières minutes de notre balade, alors qu’on discutait tous de The Life Of Pablo et Kanye West (verdict général : ce gars est complètement dingue, malade même), je leur demande s’ils se comportent parfois de manière aussi puérile que le rappeur de Chicago. Réponse unanime : « Oh oui, tout le temps ! ».

Promenade des Anglais

Par moment, le chanteur oublie de vanner et se livre. Sur Manchester par exemple, ville triste qu’il vient de quitter pour habiter à Londres… chez sa mère. Sur l’enregistrement de Suicide Songs aussi, difficile, fait dans l’anxiété après un premier album instinctif, pop et avec le recul assez pauvre, d’où l’ajout des violoncelles et autres (magnifiques) orchestrations sur le successeur. Sur l’identité anglaise enfin, en décadence et dont il est compliqué d’être fier au vu de son passé d’ogre colonial. « J’ai l’impression que c’est plus simple la fierté d’être Français, vu sa grande histoire, et ses artistes… » considère-t-il, en illustrant son argument par l’existence d’un endroit d’héritage comme le Père Lachaise, sans équivalent selon lui outre-Manche.

money3Les gars de Money font pourtant très anglais. Sérieux et appliqués dans leur musique, car incroyablement passionnés, ils ont ensemble cette mentalité de bande, cet humour noir, malin et un peu triste qu’on s’imagine des britanniques. Je suis retombé il y a quelques jours sur une interview de Radiohead, groupe estampillé « intellectuel » par excellence : quand Thom Yorke commence à citer Dante, il se retourne vers son compère et blague de lui-même : « C’est ma référence littéraire de la semaine ! ». Tout comme Jamie Lee, quand accompagné de ses potes, il cache son érudition derrière une apparence plus modeste de gars simple et drôle. Sans prétention. Et tout comme Money, c’est par la musique que les émotions dures et intimes vont être communiquées chez Radiohead. Les gens comme Genet qui vivent à fond leur art, c’est très français. Les anglais ont ce charme eux de faire davantage la part des choses.

Alors que notre visite s’apprête à prendre fin, Jamie Lee s’en excuserait même, et me propose de continuer l’entretien de manière plus traditionnelle, dans un café, si jamais je suis « déçu » : « Tu t'attendais à ce que je sois un mec tout triste ? Ça me fait penser à une phrase de Leonard Cohen que j'aime beaucoup. Il a dit à un journaliste, un peu dans le même cas que nous aujourd'hui : 'Tu veux que je te dise que le catch est du chiqué, c'est ça ?' ». Perso, j'adore le catch. Je voudrais que personne ne détruise l'enchantement de ce sport. Alors non, je n'espérais pas tomber sur un mec tristounet.

« Désolé si on n’est pas aussi intelligent que ce que tu espérais » il continue. « Peut-être qu’on devrait péter sur notre prochain disque, et que ça donnerait une image plus réaliste ! En vrai, notre album traite de thèmes graves, et on est amoureux de la musique, donc on la prend vraiment au sérieux. Mais tu ne peux pas être tout le temps dans cet état d’esprit, particulièrement en tournée. Ça sonne dramatique, mais tu ne peux pas le faire sans t’amuser un peu ». Il a raison, et en fait, je les préfère comme ça les membres de Money. Ma vision préfabriquée et erronée du groupe aurait pu gâcher tout le plaisir de la découverte. Comme une visite au Père Lachaise, une rencontre humaine doit se faire sans plan préparé.

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Suicide Songs est disponible ici via Bella Union/PIAS

Photos : Ani Smoyanovitch Oganezova ©