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Personne ne peut battre Kaytranada

Personne ne peut battre Kaytranada

C'est l’un des albums les plus attendus du printemps : 99,9 %, le premier de Louis Kevin Celestin alias Kaytranada. Le producteur canadien n’avait, jusqu’à présent, sorti qu’une poignée d’EPs que l’on pourrait qualifier de « disco-funk groovy », acquérant en quelques années seulement l’estime de ses pairs ainsi qu’une réelle communauté de fans. Retour sur un mythe en devenir. Afficher l'image d'origine

 

Avec des « si »

Automne 2012, une petite bombe balancée target="_blank">sur Soundcloud faisait parler plus que de coutume. Un remix du tube sexuellement explicite « If » de Janet Jackson, remis au goût du jour par un certain Kaytranada, alors inconnu un bataillon. À une époque où tout va vite, une époque dans laquelle on consomme, on clique, on aime, on partage, on déteste, on zappe, se démarquer de la masse de bedroom producers présente sur Soundcloud n’était pas gagné d’avance.

Le jeune Kaytranada, alors âgé de seulement vingt ans, aura pourtant su tirer son épingle du jeu à grand renfort de clappements de mains saccadées, de vocaux entêtants et d’une ligne de basse élastique assez dingue. « J’ai composé ce remix au sortir d’un concert de Flying Lotus, je me sentais super inspiré. Il venait de donner l’un de ses plus beaux concerts, avec des projections et des jeux de lumière. Je voulais faire le genre de beats qu’il faisait lui. L’original de 'If' commence sur un tempo lent et la voix de Janet est plutôt grave. Je l’ai passé dans Virtual DJ avec un tempo un peu plus rapide et je me suis dit que cela sonnait vachement bien. J’ai fait ça à cinq heures du matin, je suis allé me coucher, je me suis réveillé à une heure de l’après-midi et j’ai vu qu’il y avait une tonne de likes sur Soundcloud, je me suis demandé ce qu’il se passait. C’était une vraie surprise » déclarait Kaytra à Noisey en 2013. L’histoire ne faisait pourtant que commencer.

Une affaire de famille

Il faut dire que Louis Kevin baigne dans la musique depuis son plus jeune âge. Sa famille quitte Haïti, son pays d’origine, peu de temps après sa naissance et émigre dans la banlieue de Montréal. Biberonné au disco de Diana Ross, à la soul de Marvin Gaye, aux allures rock de Jeff Buckley et à la new-wave, Kaytranada tombe rapidement dans la potion magique et se met à jouer au DJ dès l’âge de quatorze ans. Il décide de mettre un temps de côté son amour pour le dessin, le basket et la danse afin de se consacrer entièrement à sa nouvelle passion et monte avec son frère cadet Louie P un groupe de hip-hop : The Celestics. Louie P se charge de rapper tandis que Louis Kevin, qui officie alors sous le nom de Kaytranamus, produit. Les deux ont de grandes ambitions mais, la faute à une certaine nonchalance, le projet ne décolle pas vraiment malgré une mixtape plutôt réussie, Supreme Laziness, sortie en 2013. Lorsque le succès débarque dans sa vie grâce à « If », Kaytranamus comprend bien vite qu’il doit se consacrer à sa carrière en solitaire. Kaytranamus devient alors définitivement Kaytranada, d’une part pour prendre son propre envol ; d’autre part pour éviter toute confusion avec le duo de producteurs Flosstradamus.

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Quant à ses parents — chez qui il habite toujours actuellement — ils l’ont toujours soutenu dans sa démarche vers cette nouvelle vie bien loin de l’avenir qu’ils imaginaient pour leur fils. « Ils apprécient beaucoup, même s’ils n’ont pas très bien compris au début. Ils ne voulaient pas que je sois seulement un DJ ou un producteur parce qu’ils ne savaient pas ce que cela signifiait. C’est difficile à expliquer à des parents haïtiens ce qu’il en est. Mais avec la tournée, ils ont vu que je faisais quelque chose de sérieux. Ils ont vu l’argent arriver et ils se sont dit que je faisais quelque chose de bien. Maintenant ils ne peuvent plus dire grand-chose. Mais ils sont fiers de moi » expliquait-il dans Respect en 2014.

Success story

Dans les inspirations de Kaytranada on trouve J Dilla et Madlib — aka Jaylib — The Roots, Freddie Gibbs, Ras G et autres A Tribe Called Quest. Des fantômes qui hantent ses productions. Début 2013, Kaytranada sort l’EP Kaytra Todo sur le label allemand Jakarta et continue de publier sur target="_blank">son compte Soundcloud une flopée (une quarantaine) de remixes officiels ou non. Ciara passe ainsi sous ses doigts délicats, tout comme Amerie, K-OS, TLC, Robert Glasper, Teedra Moses, Jill Scott ou encore Missy Elliot qui se retrouvent samplés dans ses productions. L’étudiant devient alors l’un des producteurs de hip-hop les plus demandés du moment. « Après mon remix de Teedra Moses, j’ai eu un nouveau manager et sorti mon EP Kaytra Todo. C’est là que je me suis dit que cela décollait » (Acclaim).

Le jeune prodige bricole, sample, mixe des éléments émanants du hip-hop, du R & B, de la soul et de la musique électronique avec groove et délicatesse. Farfouiller dans sa discographie relève bien souvent du périple musical tant il parvient à mixer les genres et créer des instrumentaux hip-hop-house-disco-funk ensoleillés, indéniablement influencés par ses racines haïtiennes. « Le plus souvent, j’utilise des samples ou alors j’ai une composition en tête. Je fais les drums en premier. J’aime quand il y a une sorte de rebond frétillant afin de faire danser les gens. Cela me prend en général un peu plus de temps pour trouver le bon loop. Ou alors je trouve un a capella, comme j’ai fait avec Janet Jackson et Jill Scott. » (Noisey). « Cela m’a pris beaucoup de temps à cause de la manière dont je travaille. Je n’ai pas de claviers MIDI et ce genre de truc, tout est fait avec ma souris et en tapant sur mon clavier. Je prends du temps pour trouver la ligne de basse parfaite et ensuite ajouter les synthés et créer de nouvelles mélodies. Parfois, un morceau n’est réussi qu’à moitié et il faut retravailler dessus plus tard. Ou parfois, je décide que je ne travaillerai plus dessus et je commence quelque chose d’autre. » explique Kaytra from Canada à Respect en 2014.

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Entre Ed Banger et Bromance

Accro aux tournées, Kaytranada a accompagné le chanteur canadien Ryan Hemsworth avant de partir de son côté sillonner les routes pendant près de deux ans, avant d’assurer la première partie de Madonna lors de sa tournée au Canada et aux États-Unis. En 2014, c’est lors Pitchfork Festival — qu’il a eu la lourde tâche de clôturer — qu’il avait ravi les oreilles des Parisiens par sa présence, son assurance et son set calibré house, funk et disco. Il semblerait que Kaytra aime particulièrement notre cher pays, puisqu’il avouait avoir été très influencé et marqué par la french touch, par SebastiAn et Justice. C’est d’ailleurs sur l’un des labels français les plus prolifiques, Bromance Records, qu’il a sorti un EP en 2013 en collaboration avec Suicideyear. « Il y a quelque chose de spécial avec l’Europe » expliquait le producteur dans un interview pour Clash Music « Cela m’impressionne toujours de voir comment le public est réactif, comparé aux États-Unis ou au Canada. Ils n’essayent pas d’être cool ou un truc comme ça. Tout est réel en Europe ». L’un des highlights de cette tournée éreintante était, souvenez-vous, son passage dans l’antre de Boiler Room à Montréal en 2013 pour un set de qualité, entouré d’une sorte de freakshow ambulant. (Ça se passe à 22’50 derrière la photo ci-dessous et c’est toujours aussi drôle).

Boiler Kaytra

Il faut dire que Kaytranada s’est, en quelques années seulement, forgé une communauté de fans à travers le monde. Le beatmaker est influent et fédère. Loin de la mégalomanie que l’on associe souvent au monde du hip-hop, le jeune homme fait un peu figure de gendre parfait : discret, sympathique, outfit on fleek. Récemment, le producteur a révélé son homosexualité dans une interview accordée à The Fader, et s’est par la suite fendu de tweets à l’encontre d’anciens camarades de classe qui lui en auraient fait voir de toutes les couleurs. L'année 2016 a des airs de revanche.

Collaborations

Mais au juste, qu’est-il exactement ? Un rappeur, un producteur, un beatmaker ? Cette dernière catégorie, Kaytranada s’en lave les mains. « Je n’aime pas me définir comme un DJ car je pioche toujours dans d’autres genres. J’écoute du hip-hop, du R & B, beaucoup de disco vintage et je transfère tout cela dans ma musique. Et même… je ne veux pas appeler ça de la trap, mais j’utilise beaucoup de basses hip-hop downbeat, et je ne pense pas que l’étiquette électronique convienne. Je ne veux pas être rangé dans une seule case. » (La Canvas).

En 2014, lors du Brooklyn Electronic Music Festival, Kaytranada se rend au studio Red Bull à New York pour une session d’enregistrement avec l’une de ses inspirations majeures, le groupe de hip-hop américain Mobb Deep, alors qu’il est en train d’enregistrer son album The Infamous Mobb Deep. Le néo-producteur se retrouve alors comme un enfant devant ses idoles et ensemble, ils créent un morceau puissant, « My Block » que l’on retrouve sur l’album sus-cité ; Kaytra se charge des beats, Mobb Deep des lyrics.

En 2015, c’est avec Vic Mensa qu’il a eu l’occasion de collaborer sur le titre « Drive Me Crazy » — que l’on retrouvera sur 99,9 % — tandis qu’au début de cette année, c’est pour la nouvelle popstar britannique Katie B qu’il a produit un beat groovy à souhait. On retrouve également son nom au générique de collaborations avec Freddie Gibbs ou encore Azealia Banks. Rien ne semble pouvoir arrêter Kaytranada dans son ascension vers les sommets.

« J’ai fait beaucoup d’edits d’Erykah Badu, ainsi qu’une tonne d’edits de Janet, alors j’aimerais beaucoup travailler avec eux ou avec d’autres artistes que j’ai remixés. (La Canvas). “Il y a tellement d’artistes avec qui j’aimerais collaborer, Erykah Badu en-tête. Madlib aussi, mais il collabore seulement avec des rappeurs et pas des beatmakers. Oh et Flyflo et Thundercat” (Respect).

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Plus que quelques jours à patienter avant la sortie du premier album du Canadien, attendu comme le Saint-Graal par sa fan base, le 6 mai prochain via XL Recordings. Un LP rempli de promesses et de guests venus poser leur voix sur les beats du Canadien. On y retrouve Craig David — revenu d’entre les morts —, mais également la nouvelle scène hip-hop nord-américaine et britannique en les personnes d’AlunaGeorge, Syd du groupe qui monte The Internet, BADBADNOTGOOD ou encore Anderson. Paak. Un album aux confins des genres, entre pop et hip-hop — l’éternel tiraillement du producteur — qui sera présenté sur la scène du Trianon le 12 mai prochain !

→ Kaytranada sera présent le 12 mai au Trianon ainsi que le 13 août au Positiv Festival à Marseille.