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Sample et hip-hop : la boucle est bouclée ?

Sample et hip-hop : la boucle est bouclée ?

Quel artiste fut le premier à utiliser la technique du sample ? À quelle fin ? Et d’ailleurs, c’est quoi un sample ? Existe-t-il un bon sample et un mauvais sample ? Faut-il encore sampler en 2016 ? Autant de questions sans réponses figées qui ne manqueront d’enflammer les débats au sein de diverses chapelles. Pas grave. On tente.

Commençons par le commencement. Qu'est-ce qu'un sample ? Tout simplement un échantillon musical, pioché chez un artiste et réutilisé par un autre. Quelques notes peuvent suffire (le Jocko Homo de Devo repris sur le titre Stress par Justice, un exemple parmi des milliers d’autres), mais il est possible d’aller plus loin, et de marier des couplets entiers à des instrumentales différentes (le Grey Album de Danger Mouse, album fondateur de 2004 mêlant le rap de Jay Z et la musique des Beatles). Les novices pourront naturellement se demander : à quoi ça sert ? Un vrai musicien n’est-il pas supposé composer lui-même ? Au-delà de l’hommage, il y a également le rôle ô combien important du musicien, celui de passeur. Kurt Cobain l’avait bien compris, lui qui ne samplait rien, mais citait les Melvins et les Vaselines à longueur d’interviews. Un sample d’un titre méconnu sur un single attendu, c’est aussi une façon de dire merci, et de transmettre sa connaissance.

Mauvais sample pour chanson hyper connue

Au final, impossible de réellement tricher : un mauvais sample se repère vite. Pour Raphaël Da Cruz, de l’ABCDr Du Son, des samples faits par flemmardise, « il y en a des tonnes. On se dit parfois que certains artistes samplent une chanson hyper connue juste pour bénéficier de l’aura de l’originale. Puff Daddy et ses Hitmen s’étaient fait une spécialité de cette opération à la fin des années 90 : Sting sur I'll Be Missing You, Diana Ross sur Mo Money Mo Problems, Duran Duran sur Notorious, David Bowie sur Been Around The World. Mais ça collait tellement à l’imagerie “fric facile”, branleurs magnifiques de la clique Bad Boy époque tenues flashy que ça fonctionne, ça fait partie de leur esthétique ». Et quand c’est bon, c’est très très bon, cela va au-delà du clin d’œil, bien au-delà, ça raconte même une histoire. « pour le morceau “Can I Live” de Jay Z, Irv Gotti reprend un sample qui n’est pas radicalement travaillé, celui de The Look of Love d’Isaac Hayes. Mais dans son évolution cinématographique, avec d’abord la séquence des cuivres, puis celle des cordes, ça permet à Jay Z de donner une vraie tension dramatique à son histoire de bandit fatigué par la vie qu’il mène ».

Aujourd’hui largement répandue, la technique a eu ses pionniers : Afrika Bambataa Grandmaster Flash ? Allez savoir. Pour Nikkfurie, moitié de La Caution, « le sample de Trans Europe Express de Kraftwerk pour le Planet Rock d’Afrika Bambaataa est la première cartouche qui augurera de l’ouverture fantastique vers ce cannibalisme musical qu’est la production hip-hop à mes yeux. Mais je dirais que le tout premier fut CHIC et son classique Good Times pour le Rapper’s Delight de Grandmaster Flash & The Furious Five, qui, pour la petite histoire, devait être presque uniquement un titre des Furious Five, mais à cette époque le DJ était plus vendeur du coup : adjonction de Grandmaster Flash, sorte de Mili Vanili du hip-hop ! ».

Le cas « Pump Up The Volume »

Et c’est ainsi que commence l’Histoire. La très grande, qui s’étale sur des décennies, des années d’expérimentations, de tubes, et de procès. Car forcément, cela peut vite semer la zizanie entre les différents ayant-droits, encore plus quand le musicien sampleur ne prend pas la peine de demander l’autorisation à l’artiste samplé. L’un des exemples les plus célèbres est celui de M/A/R/S/S et de leur titre « Pump Up The Volume » : un carton dans les charts de 1987, mais également un vol, puisque le titre sample le morceau « Roadblock », des producteurs SAW. Un sample méconnaissable, personne ne se rend compte de rien, seulement voilà, les musiciens s’en vantent en direct dans une émission de radio. Procès, royalties, sale ambiance. Olivier Cachin se souvient qu’avant, « c’était la jungle et chacun tapait dans ce qu’il voulait sans se poser de questions. Aujourd’hui sampler coûte très cher, et frauder encore plus. Donc l’art du sample des années 1980 a virtuellement disparu, seul un Kanye West peut se le permettre ». Le cas de « Pump Up The Volume » a fait jurisprudence, et aujourd’hui, le moindre sample non déclaré peut bloquer la sortie d’un disque, et paralyser la carrière d’un artiste.

Le roi Kanye West

Kanye West, un nom qui revient souvent, quand on parle de sampling moderne. Car aujourd’hui, la méthode n’est plus la même. Elle a évolué, en même temps que la technologie. Raphaël Da Cruz : « les machines avaient peu de mémoire vive il y a trente ans, donc les samples étaient plus courts, il fallait être plus inventif. Pour The Bridge de MC Shan, Marley Marl a repris le motif rythmique de Impeach The President des Honey Drippers, mais il a du refaire la boucle lui-même en isolant chaque élément dans sa machine. Aujourd’hui, les possibilités sont infinies, entre le découpage (la spécialité de DJ Premier), l’inversion, le changement de gamme, tu peux tout faire. La seule vraie difficulté, c’est de sampler d’une manière originale finalement. Je pense que le dernier album de Kanye West, pour citer un album grand public, montre de très bonnes idées en termes de sampling, que ce soit sur la superposition de samples (Nina Simone et Sister Nancy sur Famous) ou en considérant le sample comme une matière malléable, comme sur Father Stretch My Hand Part 1 ».

Les limites du sans limites

Nikkfurie confirme mais nuance : « L’informatique permet de sampler sans fin et de visualiser plus que d’entendre d’ailleurs. C’est là que l’ouverture du champ des possibles en matière d’échantillonnage a nui à l’inventivité. La contrainte est un moteur afin de trouver le meilleur sample, la meilleure manière de l’agencer, le triturer. Mais il est certain que c’est très cool de pouvoir être à l’aise matériellement. Le premier sampler que j’ai acheté (un Akaï S2800) ne disposait que d’environ vingt secondes de durée de sampling en stéréo, ça m’a forcé à développer tout un concept de synthé virtuel à base de bouts de sample qui m’a bien servi dans la singularité du son de La Caution ».

Reste la grande question : qu'est-ce qui fait un bon sample ? Pour le spécialiste Olivier Cachin, « un bon sample est celui qui met le sourire aux lèvres de celui qui ne connaît pas l’original et fait hocher la tête d’approbation celui qui connaît la source ». Mais encore ? Nikkfurie : « En hip-hop, la boucle magique de 4 mesures a longtemps tenu la corde pour ensuite laisser place au sample le plus propice à être découpé et rejoué de manière saccadée et dynamique. Cela dépend des compositeurs et de l’envie de maquiller le sample ou non, et du coup de moins s’exposer aux plaintes des ayants droit. Je fais partie de cette deuxième catégorie, j’essaye au maximum de m’approprier le sample, de le rendre méconnaissable. Ainsi, pour moi un bon sample est celui qui est propice à être détuné (accéléré ou ralenti en quelque sorte), découpé, mis à l’envers, etc. Je considère le sample comme de la matière qui guide vers une harmonie et non l’inverse. Et en même temps, il n’y a pas de vérité sur le sampling, tu prends ce que tu veux et tu en fais autre chose par le prisme de tes neurones musicaux ».

« Comme superposer deux photos »

Un bon sample est avant tout un sample qui a sa place, donc, mais aussi un son qui raconte une histoire, qui a un sens. Deux mecs et trois samples ont tout changé. En 1987 sort l’album Paid In Full, le premier du duo américain Eric B. & Rakim. Sur le titre éponyme, « d’un seul coup, on avait trois samples assemblés pour faire une chanson originale », décrypte Raphaël. « Un breakbeat, Ashley’s Roachclip des Soul Searchers, une ligne de basse, Don't Look Any Further de Dennis Edwards, et quelques notes de flûte, tirées du même morceau des Soul Searchers. C’est comme superposer deux photos qui t’en donnent une nouvelle, avec un nouveau sens. C’est ce qu’ils ont réussi à faire ». Mais là encore, il y a débat entre les experts, car pour Olivier Cachin, le sample qui a tout changé est « You Showed Me » des Turtles. « Il a valu à De La Soul un procès à un million de dollars et qui a radicalement changé l’acte de sampler. Il y a un avant et un après ».

Le sample comme technique donc, mais bien plus encore. Le sample comme déclaration d’intention, comme expérimentation, comme exploration, comme passation de connaissance. Mais surtout, le sample comme outil au service d’un genre : « Le hip-hop et son absence de règle et de solfège a changé le sampling et pas l’inverse », conclut Nikkfurie. « Cette musique est la plus créative, la plus régénératrice d’anciennes œuvres grâce notamment à l’échantillonnage impertinent, osé, inattendu ou conformiste allant de la soul aux bruitages en passant par les musiques de dessins animés. Et d’ailleurs, je n’en parle pas au passé même si l’estampille hip-hop d’aujourd’hui est assez usurpée, on ne va quand même pas changer le nom de notre courant pour autant ». Un courant qui n’a pas encore tout vu, pas encore tout vécu, et que l’art du sampling aide à réinventer constamment, à l’infini.