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« Un événement rare, magique » : l'histoire du plus beau concert télévisé de Radiohead

« Un événement rare, magique » : l'histoire du plus beau concert télévisé de Radiohead

Radiohead va faire la tournée des grandes scènes à partir du mois de mai pour promouvoir son nouvel album, prévu pour juin. Mais le groupe d’Oxford n’aime pas que jouer devant des milliers de personnes : parfois, ils acceptent, et même souhaitent, transmettre leur musique devant des petits comités. Comme ce 3 juillet 2003, à Paris, devant 150 chanceux.

De Christine Bravo à Radiohead, il n’y a qu’un petit pas à franchir. Lequel ? Celui des longues jambes de Ray Cokes, animateur télé que vous connaissez sûrement mieux comme l’Anglais de la bande européenne d’Union Libre, l’émission à succès de Christine Bravo. Grand amateur de musique rock, il rencontre Radiohead à plusieurs reprises lors de leurs premières années, notamment quand le groupe vient jouer « Just » en 1994 dans son émission de l’époque, MTV’s Most Wanted.

« Je vais pouvoir regarder un concert de Radiohead, c'est une chance, ça ne m'arrive jamais ! »

(Phil Selway, batteur de Radiohead, heureux d'être dégagé en tribunes)

669_2_ray-cokes-1Presque dix ans plus tard, en 2003, Ray Cokes réussit à convaincre Radiohead de jouer tout un set devant les caméras de sa nouvelle émission musicale, Music Planet 2Nite. Entre-temps, la bande d’Oxford est juste devenue l’un des plus grands groupes du monde, et l’un des plus discrets. « Il vont rarement à la télévision » nous raconte ainsi l’animateur britannique. « Ils ont accepté cette fois-ci pour me faire une faveur. A moi, et au public présent. Pas plus de 150 personnes ».

C’est effectivement devant cette audience limitée que Radiohead se présente le 3 juillet 2003 sur la scène du Réservoir, une toute petite salle de l’est parisien. L’événement est d’ailleurs gardé secret pour éviter les mouvements de foule (les fans de Radiohead sont d’une espèce très têtue). Mais à quelques heures du concert, l’information fuite, relayée par la radio Oüi FM : des centaines de personnes se ruent alors devant le Réservoir, en quête d’une éventuelle possibilité de rentrer, sur un malentendu. L’étroite Rue de La Forge Royale est prise d’assaut. Quant à Ray Cokes, son téléphone portable n’a sûrement jamais été autant mis à contribution qu’en cette matinée estivale : « Mon portable n’arrêtait pas de sonner à cause de tous ces présumés amis me demandant un ticket ! C’était un événement rare, magique ».

A ce moment-là, Radiohead est en promotion de Hail To The Thief, leur sixième album. Face à l’importance de l’événement, Ray Cokes délaisse son traditionnel costume d’animateur comique, décalé, afin de mener une « vraie » interview du groupe, sérieuse. Sauf qu’être sérieux est loin d’être son point fort : « Je n’étais pas habitué vu que je fais plus souvent dans la discussion relax, fun et décontractée. Ce jour-là, je me suis bien tenu, mais j’étais nerveux. Heureusement, vu que tout le groupe me connaissait, ils ont été extrêmement doux et patients avec moi. Ces gars-là sont toujours adorables, même si Thom Yorke peut être un peu intense parfois ». Le chanteur à l’œil bancal est d'ailleurs captivant à regarder sur l'interview. Il grimace, il gigote, il rigole, et sort une réplique géniale lorsque l'animateur lui demande s'il a conscience d'être mondialement reconnu : « Quand je change les couches de mon fils, oui.... Je me dis "je suis trop célèbre pour dealer avec cette merde !"».

thomAprès la rencontre, seuls Thom Yorke et Johnny Greenwood, le phénoménal multi-instrumentaliste du groupe, montent sur scène. Pour offrir quelque chose d’encore plus spécial à l’émission et au public, ainsi que pour alléger le matos et la charge de boulot, Radiohead décide en effet de mener un set semi-acoustique. Aujourd’hui encore, ce concert au Réservoir est une relique pour les fans du groupe, car presque unique. Et exceptionnellement intimiste. En pleine époque du téléchargement illégal, il s'était d'ailleurs rapidement retrouvé en bootleg audio et DVD pirate.

Ce 3 juillet, le duo Tommy/Johnny puise évidemment dans les morceaux de Hail To The Thief, avec notamment une version ébouriffante du single « There, There », mais offre également des revisites inédites de certains classiques, comme « Street Spirit », « Karma Police » et « No Surprises ». Les célèbres premières notes de ce dernier provoquent d'ailleurs les larmes de presque toute la salle selon Cokes : « On était comme à une église, à vénérer des grands dieux ! » il poétise. « Les voir de si proche, dans un cadre si intime, était hyper inspirant ».

« Pour moi, c’était un grand moment de la vie. Je l’espère pour vous aussi. Et pour la toute dernière fois, mesdames, messieurs, pour la toute dernière fois, the last time : thank you for watching et merci d’être avec nous. Au revoir du Réservoir, peut-être, encore un jour, bientôt, je ne sais pas, mais merci quand même. And ciao, bye bye »

(Un adieu polyglotte de la part de Ray Cokes au public de son émission)

Pour Ray Cokes et quelques autres dans la salle du Réservoir, l’émotion du concert est ce jour-là encore plus spéciale. La voix de Thom Yorke frappe au cœur, le jeu de Greenwood illumine, certes, mais ce n’est pas suffisant pour totalement faire oublier la triste nouvelle : ce concert de Radiohead est le dernier coup d’éclat de Music Planet2Nite. Pour cause d’audience insuffisante, et malgré sa qualité, Arte avait effectivement décidé d’arrêter l’émission durant l’automne 2003. Une pétition sera lancée pour garder l’émission qui avait auparavant pu inviter des grands artistes comme Björk, Oasis, Ben Harper, Placebo ou The Cure. Mais rien n’y fera : Music Planet 2Nite, et Ray Cokes avec, sont déprogrammés.

« J’étais en grande colère contre Arte » nous confirme-t-il. « En colère qu’ils puissent arrêter l’émission alors qu’on était capable d’attirer de grands noms. Inviter Radiohead pour la dernière, c’était ma manière de prouver à quel point c’était une erreur de leur part ». Malgré la fin de Music Planet2Nite, le tournage se finit dans la bonne humeur, comme nous le précise Cokes : « Tout le groupe était très heureux avec le rendu du concert de Thom et Johnny. On est tous un peu resté ensemble dans la salle après le set, puis le groupe est parti, vu qu’ils étaient en tournée. Moi, l’équipe et pas mal de célébrités qui étaient au concert sont ensuite partis à l’Hôtel Costes pour faire la fête toute la nuit… Une expérience que je n’oublierai jamais ». On n’a malheureusement pas eu les noms des célébrités, mais vous pouvez compter sur le carnet d’adresses de Ray Cokes, l’homme qui a persuadé le Radiohead en pleine gloire de faire un tour par un minuscule club parisien.

L'émission entière :