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Introspective, planante, groovy : la minimale roumaine

Introspective, planante, groovy : la minimale roumaine

De plus en plus d’artistes electro en provenance de Roumanie sont bookés dans les clubs et les festivals du monde entier. Tous provoquent un réel engouement même si, après des années d’inexistence totale, la musique électronique roumaine a beaucoup à rattraper. Elle s’invente et se réinvente en une néo-musique qui subit les influences de l’Europe — Allemagne en tête — et produit une techno très référencée à ses origines. On y décèle des codes propres, jusqu'à la création de la désormais fameuse « minimale roumaine ».

Les origines du « son roumain »

Tout est parti d’une rencontre en 2007 : celle des trois producteurs roumains reconnus et respectés Rhadoo, Petre Inspirescu et Raresh, et de leur envie de monter un projet commun à une époque où le paysage électronique roumain est en friche. La voie est donc libre pour créer un label underground et laisser libre cours à leurs envies en partant du principe suivant : si la techno ne venait pas à eux, ils la ramèneraient par un moyen ou par un autre.

Ainsi naissait a : rpia : r (Arpiar), label devenu une référence en la matière et surtout porte-étendard de la « minimale roumaine ». Puisant ses inspirations dans la techno minimale allemande et la micro-house de Ricardo Villalobos — qui a rapidement pris le trio roumain sous son aile —, la minimale Roumaine a su piocher là où il fallait des éléments sonores. C'est en les retravaillant et en se les appropriant qu'elle se forge une identité qui lui est propre. En résulte un son que l’on pourrait qualifier avec un terme un brin fourre-tout de « minimal-tech-deep-micro-house ».

The longer, the better

Mais existe-t-il réellement un son roumain ? Selon Brice Coudert, fondateur et DA de Concrete, cela ne fait aucun doute : « La minimale existe depuis les années 1990 aux États Unis avec des artistes comme Daniel Bell ou Robert Hood. Ce style-là est vraiment revenu à la mode dans les années 2000, et tout le monde s’est mis à en faire dans tous les sens, jusqu’à la transformer en musique creuse et sans âme. Les Roumains n’ont pas réellement inventé un genre. Au départ, Arpiar jouait beaucoup de choses différentes — de la house à la techno. Puis, ils ont remis au goût du jour la minimale en lui donnant un côté beaucoup plus chaud, fin et deep. Celui qu’on retrouve par exemple dans les productions de Ricardo Villalobos. Par la suite, ils y ont injecté pas mal de rythmiques basées sur le breakbeat. Le genre évolue sans cesse, mais on peut facilement reconnaître à l’oreille un morceau produit par un artiste de cette scène. Ce qui est marrant, et qui prouve qu’ils ont quand même vraiment créé un son propre, c’est que des artistes de tous les pays produisent aujourd’hui de la musique qui sonne “roumain” ».

La minimale roumaine se caractérise en tout premier lieu par une durée des morceaux qui s’étirent dans la longueur, excédant bien souvent les dix minutes, pouvant aller jusqu’à vingt. Cela laisse tout le temps aux corps et aux esprits des ravers de divaguer dans les méandres de cette musique introspective, planante et surtout groovy ; et aux DJs de travailler des tracks plus structurés, plus détaillés, plus texturés. Comme un univers, une atmosphère qui se mettrait en place, lentement et avec délicatesse.

De manière plus concrète, la musique électronique roumaine se traduit par « une bassline omniprésente très travaillée plutôt qu’un kick agressif, des mélodies entêtantes, beaucoup de synthés et d’orgues mixés ensemble afin de former un tout » décrypte Dan Primaru, patron du label roumain Tzinah Records et lui-même producteur et DJ. « Parfois, cette musique apparaît avec un bon arrangement de percussions, ou après avoir construit un bon groove. Poursuit-il avant de préciser. Les choses les plus importantes, ce sont les sentiments et le ressenti. Chez Tzinah, on fait ce que l’on pourrait appeler de la minimale groovy ; il ne faut pas oublier que les morceaux du label sont faits en premier lieu pour le dancefloor. Nous adorons briser les beats et tous les éléments de la musique électronique traditionnelle ».

From Romania with love

Très rapidement, la musique électronique roumaine est sortie de son anonymat, partant à la conquête monde entier, et a su se défaire de l’étiquette « musique de niche » que l’on pouvait lui accoler. Désormais reconnue et respectée, elle a su trouver un public averti et dévoué dans tous les clubs d’Europe et du monde. À Paris, l’engouement est tel que les soirées réservées aux labels roumains affichent complet.

« On a booké des artistes de cette scène dès 2011 explique Brice CoudertLa première “Concrete invite Arpiar”, avec les trois acolytes, s’est faite en 2012. La hype sur les artistes roumains était à son apogée à ce moment-là. On les voyait encore assez rarement à Paris. Cette fête fait partie de mes meilleurs souvenirs » Brice fut l’un des premiers à faire venir des artistes roumains tels qu’Alexandra, Priku, Cezar, Kozo, Faster, Piticu, Gescu, Praslea, Dan Andrei, Barac, Xandru ou Vlad Caia dans la capitale.

« Le trio Arpiar fait venir beaucoup de monde. Les autres artistes roumains ne vont attirer que le public estampillé “micro-minimal-perlon...”, plutôt réduit. L’avantage est qu’il est assez pointu et connaisseur, bien éduqué à la fête et à ses règles, et qu’il te fout une super ambiance sur le dancefloor. Ils ont par contre le défaut de leur qualité : ils sont tellement passionnés par leur genre de prédilection qu’on ne les voit que très rarement se déplacer pour d’autres types d’artistes. Heureusement une bonne partie de la nouvelle génération est capable d’aimer autant Raresh que Move D ou Blawan ».

Headshot !

Lancé en 2010, Tzinah Records est l’exemple même du petit label roumain devenu grand. Manager et patron du label, mais également producteur et DJ, Dan Primaru raconte son aventure motivée par la volonté de laisser une trace derrière soi. « Dès le départ, nous avons reçu du soutien de la part de DJs que nous-mêmes écoutions et suivions, et cela nous a motivés à continuer avec la même énergie. Aujourd’hui, certains de ces DJs font partie du label, et la plupart d’entre eux sont nos amis. C’est un vrai carburant, nous en sommes très contents ». , Tzinah est rapidement devenu l’un des labels underground roumains majeurs, soutenu par des pontes du milieu, Richie Hawtin en tête.

Avec plus de 140 artistes signés à ce jour, le label se donne pour mission d’être un découvreur de nouveaux talents. Parmi eux : Adrianho, Crocodile Soup, Hansel !, Plusculaar, Claudia Amprimo, Jozhy K, Silat Beksi ou encore le frenchie Psykoloco. Des noms qui ne parlent pas encore. Il suffit pourtant d’aller digger cinq minutes pour finalement se faire happer trois heures durant par des productions léchées et cycliques, entêtantes et deep à souhait ; explosives comme un headshot en pleine tête : « Lorsqu’on était ados, on jouait à Counter Strike en réseau dans les cybercafés, et quand on arrivait à tuer quelqu’un d’un headshot, on criait “Cine mă ?”. Comme on passait beaucoup de nos nuits là-bas, cela sonnait de plus en plus comme “Tzine mă…”, avant de finalement se transformer en “Tzinah”. Donc si vous voulez une traduction, cela serait “headshot”. Et c’est justement ce que nous essayons de suivre avec un tel nom : nous choisissons des morceaux que nous pensons pouvoir vous frapper en pleine tête avant de se dissoudre dans votre esprit ».

Avenir radieux

La scène roumaine, prolifique est remplie de promesses. Vivier de nouveaux prodiges, elle est désormais d’une importance majeure dans le paysage électronique mondial. Comme une évidence, le genre est amené à perdurer et à rentrer dans la grande Histoire de la musique électronique, bien qu’il soit encore amené à évoluer sur le fond et la forme. Brice Coudert ne dira pas le contraire : « Il y a aujourd’hui assez d’artistes roumains talentueux pour qu’on puisse parler d’une scène à part entière. Plus rien à voir avec une petite hype passagère. Hormis ceux qui surfent sur les clichés de ce que les gens appellent le “son roumain”, tous les artistes développent leur son propre, avec des sonorités et des influences toujours plus riches. Ils ont mûri et développent chacun leur propre son. Le son roumain perdurera oui, mais il sera beaucoup moins précis dans sa forme. »

Photo : RhadooRaresh et Petre Inspirescu