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Comment Renaud a influencé le rap français

Comment Renaud a influencé le rap français

Dans les années 70, il a trouvé les mots pour chanter la banlieue. Au point d’être aujourd’hui adulé par plusieurs générations de rappeurs français. Retour sur la relation qui unit le hip-hop à Renaud.

«  Ne déconne pas Manu .. . C’est à moi que tu fais de la peine !!! » Sous ces quelques mots, une vidéo Youtube sur laquelle Renaud, en jean délavé et gilet en cuir, interprète l’un de ses tubes les plus fameux. Le message, posté sur Facebook en janvier 2016, est signé Jul, rappeur marseillais multi-platiné. Inattendu, l’hommage n’a rien d’étonnant. Car l’idole de Saint Jean La Puenta s’affiche comme le dernier venu d’une longue série de rappeurs français passionnés par l’œuvre de Renaud. Avant lui, Oxmo Puccino a repris « Je suis une bande de jeunes », Doc Gynéco a samplé « Hexagone » et Booba l’a tout simplement présenté comme le « meilleur lyriciste toute époques confondues ».

« Renaud fait l’unanimité dans le rap, pose Lino. N’importe quel mec qui a deux oreilles, un cerveau au milieu et un petit amour de la musique sait que c’est un bon. » En 2015, sur son deuxième album solo, le rappeur de Villiers le Bel chantait Le Flingue à Renaud. « Un hommage indirect, explique-t-il. J'avais adoré son titre Où c'est que j'ai mis mon flingue ?, même s'il l'a un peu renié après, parce que c'était très violent. Renaud disait qu'il crachait dans les képis de flics, ça allait loin quand même. Quelque part, c’était aussi subversif que les morceaux qu’on a pu faire avec Arsenik. » Même admiration pour Brav, tête montante de la nouvelle génération, qui n’a pas hésité à transformé le « y’a eu Antoine avant moi, y’a eu Dylan avant lui » scandé par le blouson noir dans Société tu m’auras pas en un plus actuel « y’a eu Renaud avant moi, y’a eu Dylan avant lui ».

Le sens de la punchline

Souvent, le premier contact avec le chanteur en cuir noir et santiags remonte à l’enfance. « Quand j’étais gamin, il y avait ses chansons, comme Dans mon HLM ou Marche à l’ombre, qui tournaient, se souvient Lino. Je ne connaissais pas sa discographie, mais j’entendais les morceaux quand ils sortaient. C’est après la sortie de la compilation de reprises Hexagone 2001 que je me suis mis à écouter tous ses albums. » Brav, lui, parle de l’influence de ses parents. « C’est leur génération, mon père et ma mère écoutaient Renaud et Dylan. En grandissant, quand j’ai voulu faire du son, j’ai épluché les CD et les vinyles. Très vite, je me suis reconnu dans cette musique. »

Ce qui plaît tant chez Renaud ? D’abord, son gout pour la formule bien troussée. Lino : « C’est son art de la rime et son goût du storytelling qui a influencé les rappeurs. La force de ses histoires et sa poésie. » Brav ne dit pas autre chose : « Renaud a le sens de la punchline. Des phrases fortes avec un sens soit direct ou des double sens. Que tu sois un rappeur conscient ou non, tu cherches aussi les phases qui vont marquer. » Seulement, Renaud ne pose pas sur un beat, mais chantonne ses rengaines sur quelques notes de guitare. « Il a pourtant un débit proche du rap, analyse Brav. Haché, avec des propos très quartier, très populaire. » Il est aussi le premier à avoir utilisé l’argot et des rues et le verlan. « Cela lui permettait d’être connecté avec les gens, avance Lino. Un mec qui te parle comme ça, forcément, tu te sens tout de suite concerné. »

« Loubard gentil »

Surtout, il y a les thèmes abordés. En premier lieu, la banlieue, chroniquée notamment sur La Tire à Dédé, Laisse Béton ou C’est Mon Dernier Bal. « Avant lui, il y avait très peu de portraits de banlieusards dans la chanson française, croit savoir Alain Wodrascka, auteur de la biographie Renaud le Rimbaud des faubourgs. Dans Ma Môme, Jean Ferrat parlait notamment d’une fille qui travaillait à Créteil, mais ce genre de paroles n’était pas fréquent. Chez Renaud, de son deuxième album Place de ma Mob jusqu’au début des années 80, la banlieue a été une source d’inspiration. Personne n'en a parlé comme lui : il a dépeint dans ses albums les gens qu’il a côtoyé, quand il traînait au bar La Rotonde, à Argenteuil, où il fréquentait des voyous, des gens qui sortaient de prison. »

De quoi faire jaser dans la France giscardienne des années 70. «Il état subversif dans ses propos, analyse Brav. C’est un gars vraiment atypique, ce qui plait aux rappeurs, qui sont aussi des marginaux. Il y a un côté loubard chez Renaud, mais loubard gentil. » Gentil, certes, mais pas suffisamment pour ne pas choquer le bourgeois. Alain Wodrascka : « Au départ, sa chanson Hexagone a été interdite sur Europe 1, puis elle a été interdite sur France Inter lors de la venue du Pape en France. Lorsque son producteur allait faire du porte-à-porte dans les radios pour donner envie de diffuser son album, on lui répondait que c’était un disque qui puait, qu’il fallait le mettre aux toilettes pour qu’il sente moins ».

Aujourd’hui, ce parfum de scandale est loin derrière Renaud, désormais plus enclin à évoquer ses fêlures qu’à portraiturer la jeunesse enragée. Ses nouveaux héritiers sont-ils à trouver du côté du rap hexagonal ? «Honnêtement, je ne sais pas, confesse Lino. Aujourd'hui, le rap ne regarde plus trop vers la chanson française, on est plus dans des influences américaines. C’est plus compliqué de trouver des artistes qui axent exclusivement sur la plume. » Il marque un temps, puis lance, sourire en coin : « Allez, il y a peut-être encore un mec dans sa chambre qui écrit, on ne sait pas. »