Music par Simon Clair 15.04.2016

924 Gilman Street : le club qui a vu naître Green Day et The Offspring

924 Gilman Street : le club qui a vu naître Green Day et The Offspring

Si Green Day, the Offspring ou Rancid sont aujourd’hui des groupes à la renommée internationale, ils ont pourtant tous grandi sur une scène aux antithèses du mainstream : au 924 Gilman Street. Retour sur le club des punks disciplinés, le plus radical des États-Unis, qui fête aujourd’hui ses 30 ans passés sans le moindre compromis marketing.

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« Rockstar vendue ! Défoncez le ! » Le public du mythique club du 924 Gilman Street à Berkeley en Californie a beau être agité, ce n’est pas un simple pogo qui remue la salle ce soir du 7 mai 1994. Alors qu’il vient d’être bousculé d’une manière anormalement violente, Jello Biafra, chanteur des légendaires Dead Kennedys, est soudainement frappé par derrière d’un violent coup de pied qui lui brise la jambe et le fait tomber au sol. Il est aussitôt passé à tabac par cinq punks qui ne cessent de hurler : « T’es une rockstar pleine de fric ! Sale vendu ! » Dans un milieu punk californien qui refuse alors toute récupération marketing, ces mots sonnent comme l’insulte suprême. Pourtant, Jello Biafra n’a vraiment rien à se reprocher. Au sein des Dead Kennedys, il a toujours refusé tout compromis avec les majors afin de pouvoir garder un discours aussi engagé que vindicatif. Mais dans le microcosme qu’est le 924 Gilman Street, la parano vis-à-vis du mainstream est devenue la norme.

Rigorisme punk

Mais pour comprendre ce club culte qui a vu défiler toute la scène californienne, il faut d’abord se replacer dans le contexte qui l’a vu naître il y a 30 ans, en 1986. À cette époque, le mouvement punk est en pleine remise en question. À trop croire que le futur n’existait pas, nombreux sont ceux qui sont morts épuisés par un train de vie fait de drogues dures, d’alcool, de dérapages fascistes et d’excès en tout genre. Pour survivre, la nouvelle génération se réfugie donc derrière une éthique spartiate formulée en 1981 par le groupe Minor Threat : « I don’t smoke, I don’t drink, I don’t fuck, at least I can fucking think ». Autant dire que dorénavant, le punk compte bien ne pas céder au mélange de laxisme et de laisser-aller prôné par la culture naissante de MTV.

Pas de racisme, pas d’homophobie, pas de sexisme

C’est sur ces principes que Tim Yohannan, un fan de punk rock ayant déjà fondé le fanzine Maximum RocknRoll, se décide à ouvrir un club au 924 Gilman Street à Berkeley, ville historiquement universitaire de la côte ouest. Entièrement autogéré par des volontaires et fonctionnant en association à but non-lucratif, « Gilman » (pour les puristes) impose dès le début un certain nombre de règles très strictes qui vont vite définir son identité : Pas d’alcool, pas de drogue, pas de violence, pas de racisme, pas d’homophobie, pas de sexisme et pas de limite d’âge à l’entrée. Une éthique rigoureuse et intègre qui séduit rapidement un public soucieux de faire mentir les stéréotypes systématiquement associés au mouvement punk. « Il faut bien comprendre qu’à l’époque, être punk n’était vraiment pas un truc cool », explique aujourd’hui James Sanders, un quarantenaire de San Francisco ayant connu les grandes heures de Gilman. « Les flics nous contrôlaient tout le temps et la plupart des autres ados se foutaient de nous. Comme à cette époque je m’engueulais souvent avec mes parents, Gilman était comme un refuge pour moi. Tu pouvais y voir les meilleurs groupes du coin et ça t’évitait de traîner dans la rue. Ce lieu rappelait à tout le monde qu’être punk n’a rien à voir avec ces skins fachos qui se battent avec des tessons de bouteilles ».

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Problèmes Majors

En plus de ses règles de fonctionnement, le 924 Gilman Street a pour principe de ne jamais programmer aucun groupe signé en majors. De Fugazi à Rancid en passant par Neurosis ou les fameux At The Drive In, la liste interminable des groupes ayant un jour joué à Gilman est donc constituée de musiciens ayant fait presque toute leur carrière sur des labels indépendants. Autan dire qu’en 1994, la scène de Berkeley est soudainement secouée d’un tremblement de terre lorsqu’elle apprend que Green Day, l’un des groupes locaux les plus prometteurs, vient de sortir Dookie, son troisième album, en majors. « Nous venions de Gilman Street, avec une mentalité communiste. Autant dire que ce que l’on a fait, pour eux, ça relevait du blasphème : devenir des rock stars », expliquait récemment le leader Billy Joe Armstrong dans un interview accordé au magazine Rolling Stone US. En réaction, bon nombre de kids de Gilman n’en deviennent que plus anti-commerciaux et c’est donc Jello Biafra des Dead Kennedys qui trois mois plus tard prend malgré lui la dérouillée que beaucoup souhaitaient mettre à Green Day.

Heureusement, le temps a passé et grâce à l’avènement d’internet, la pesante dichotomie mainstream/indé a fini par s’estomper dans l’inconscient collectif. Sans qu’on y trouve grand chose à redire, Green Day est maintenant un groupe multimillionaire récompensé par des Grammys awards tandis que le 924 Gilman Street a su garder sa ligne de conduite sans compromission en devenant la plus vieille salle de concert autogérée des États-Unis. Preuve que les mentalités ont évolué, Gilman s’est même autorisé une petite folie l’année dernière, après avoir bien sûr demandé l’autorisation à son public. « La dernière fois que nous avons joué ici, c’était le 6 septembre 1993 », a déclaré à sa montée de scène un Billy Joe Armstrong redevenu soudainement un adolescent. Et le temps d’un soir, en guise de drapeau blanc, l’un des plus gros groupes du monde a joué dans la salle la plus anti-commerciale du monde.

Crédits photos : (1) Bert Johnson (2) Taylor Keahey (3) Jordan Wolfe pour tubemag