Music par Manon Chollot 13.04.2016

Arnaud Rebotini et Christian Zanési : interview croisée de deux amoureux du son

Arnaud Rebotini et Christian Zanési : interview croisée de deux amoureux du son

C’est une rencontre qui pourrait paraître incongrue : d’un côté Arnaud Rebotini, pionnier de la techno en France et touche-à-tout ; de l’autre Christian Zanési, compositeur, esthète du son et membre du GRM, le Groupe de Recherches Musicales rattaché a l’INA depuis 1977. Pourtant, ces deux amoureux des sons et des machines viennent d’enregistrer un premier album en commun, Frontières, aux confins de la techno et de la musique électroacoustique. Interview croisée de ces deux maniaques.

Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Arnaud : Nous nous sommes rencontrés suite à une interview que je faisais à France Musique pour mon album Organique produit sous le pseudo Zend Avesta, en 2000. Je me suis mis à parler du GRM et de Christian Zanési en disant que c’était un grand compositeur et que je l’admirais beaucoup. Du coup, il m’a contacté ; il était à ce moment-là directeur des programmations du GRM et il m’a commandé deux pièces. Par la suite, nous avons fait une pièce plus acousmatique ensemble pour un film qui a été présenté dans le cadre du festival Présences. On s’est ensuite un peu perdus de vue, j’étais sur mes albums solos et Black Strobe… et on s’est retrouvés programmés à un festival durant lequel il y avait une masterclass avec le conservatoire de la ville. On a commencé à s’amuser avec des sons, à faire une sorte de jam, et on s’est rendu compte que cela fonctionnait bien malgré nos différences de natures : Christian est plus digital, moi plus analogique. Du coup, on s’est dit que ce serait bien de jouer ensemble pour de vrai, au cours d’un concert. Il a eu lieu en 2012, pour l’ouverture de la saison musicale de Beaubourg. On avait travaillé sur un programme qui a servi de base au disque qui sort aujourd’hui.

Tu dis que vous êtes de nature intrinsèquement différentes. C’était un vrai défi de faire cohabiter vos deux formations ?

Arnaud : Non, ce n’était pas vraiment un défi. On connaissait les enjeux. Je crois surtout que l’on n’est pas tombé dans le piège du remix techno de musique acousmatique, et qu’on a vraiment fait un disque ensemble. On a tous les deux une connaissance assez large des champs du possible de l’autre, de ce que chacun peut proposer au niveau musical. Je n’écoute pas Ben Klock toute la journée, si tu veux. J’écoute de la musique acousmatique, de la musique électronique, du krautrock aussi, je connais assez bien. Et Christian, c’est pareil. Donc on a trouvé un terrain de jeu commun ; une écriture à quatre mains.

Christian, est-ce que tu pourrais nous expliquer en quelques phrases ce qu’est exactement la musique acousmatique ?

Christian : C’est une manière d’appeler un genre musical. Le mot vient des grecs anciens et plus précisément de Pythagore qui avait pour habitude de donner ses cours derrière un rideau afin que ses étudiants, qu’il appelait des acousmates, puissent se concentrer sur ce qu’il disait et sur sa pensée. Si bien que dans les années 50 quand Pierre Schaeffer a inventé la musique concrète, il a parlé de situation acousmatique, c’est-à-dire « entendre sans voir ». Pierre Henry (un autre fondateur de la musique concrète ndlr) donne toujours des concerts de cette manière, avec des haut-parleurs. On ne voit pas de musiciens sur scène, on ne sait pas exactement comment c’est fait, on est dans la pure écoute. C’est ce que l’on a appelé — et cela s’est un peu plus généralisé dans les années 80 — la musique acousmatique. Mais c’est la même chose que la musique concrète et la musique électroacoustique, finalement, ce sont juste des changements d’appellations. Lorsque l’on dit « musique électroacoustique », on parle des moyens par lesquels elle est faite ; lorsque l’on dit « musique acousmatique », on parle plutôt de la situation d’écoute et de la manière d’écouter.

Donc, ce sont des sons enregistrés dans la vie réelle et retravaillés ensuite sur ordinateur ?

Christian : Oui, c’est ça. Prenons le synthétiseur d’Arnaud par exemple, on va le transformer de manière à ne plus l’identifier. On pourra seulement reconnaître une texture, une matière nouvelle.

Arnaud : En fait, ce qui est important de savoir c’est que c’est en France que cela a été inventé. En 1949 à Paris, par Pierre Schaeffer. Autant dire pratiquement au tout début des possibilités de l’enregistrement et des premiers studios fixes. Des gens se sont mis à imaginer qu’on pouvait créer de la musique autrement qu’avec des instruments de musique. Avec des sons enregistrés sur des bandes.

Christian : À l’époque, les enregistreurs étaient des disques. Les magnétophones à bandes ne sont arrivés qu’en 1954-1955 à Paris — il y en a eu un peu avant mais à la radio seulement. Du coup ils enregistraient sur des disques, à la manière des DJs : trois minutes sur un disque, trois minutes sur un autre. Ils ont commencé à faire des boucles, des rythmes, transposer des sons, varier la vitesse de lecture, mélanger plusieurs disques… Les ancêtres de la techno sont la musique concrète et la musique électronique des années 50. Ils n’ont pas inventé la techno, mais l’idée était là et la manière de faire a été trouvée dans ces années-là, sauf que ce n’était pas fait pour danser contrairement à la techno.

Vu qu’il se trouve aux confins de ces genres, il est fait pour danser cet album ou non ?

Christian : On peut danser, oui. On ne refuse pas le qualificatif.

Arnaud : Ce n’est pas interdit, mais ce n’est pas sa fonction première. De manière un peu classique, ce disque serait ce qu’on l’on appelle communément de l’ambient.

Christian : Et d’une manière un peu prétentieuse, ce serait de la musique à écouter.

Frontieres-2015 By Philippe Levy (3)

Du coup, comment s’est passée exactement la création des morceaux ? C’est toi, Arnaud, qui as fait les nappes électroniques et toi, Christian, qui es venu greffer tes textures sonores par la suite ? Ou inversement ?

Arnaud : On a vraiment composé de manière collégiale. Suivant les morceaux, Christian m’a proposé des textures, des sons et on a cherché à voir ce que l’on pouvait en faire. Et inversement : je lui proposais des rythmes et on créait le titre.

Christian : On reconnaît évidemment les synthétiseurs d’Arnaud, les rythmes, les mélodies, les harmonies. Mais au bout d’un moment, c’était totalement hybride.

Tu as travaillé avec quelles machines du coup, Arnaud ?

Arnaud : Je me suis beaucoup servi du Jupiter-8. Ce n’est pas vraiment ma préférée mais c’est tellement énorme, j’adore. Le SH101 aussi, beaucoup de Pro-One aussi parce que l’on a fait énormément de rythmiques avec les synthés et pas trop avec les boîtes à rythmes — ce qui donne un petit côté Kraftwerk. Le VP330 pour le vocoder et un peu de mellotron, aussi.

Tu te réfères à Kraftwerk. C’était ça, vos inspirations ?

Arnaud : Pas vraiment, mais ils font forcément partie des artistes que l’on aime bien. Après, en proposant des rythmes pas très clubs avec des sons de synthés, on pense forcément à cela. Mais cela peut aussi faire penser aux premiers Autechre, ce genre de références. Ce sont des influences lointaines et ingérées qui ressortent par certains moments sans de réelle volonté. Notre volonté première était d’explorer un champ large et d’essayer de nous renouveler à chaque morceau ; ne pas tomber dans le systématisme.

Christian : On ne s’est, en effet, pas dit « tiens, on va faire un titre Kraftwerk, un titre Cabaret Sauvage », etc. On s’est juste lancés. D’ailleurs, à chaque fois c’est pareil : on a beaucoup plus de titres qu’il n’y en a sur l’album. On a gardé ceux qui nous semblaient appartenir au même film, comme si c’était une aventure ou un voyage au sein même de l’album. On voulait que Frontières, du début à la fin, se renouvelle sans cesse ; qu’il n’y ait pas un titre fort et puis le reste beaucoup moins, comme cela peut arriver parfois. Et ce n’est pas si simple à faire. Quand on écoute « Acidmonium » tout seul, il a un sens. Mais quand on l’écoute au bout de quarante minutes, il prend un autre sens, il sonne presque mieux, c’est très étonnant.

Tu parles de la notion de « film » dans la teinte des morceaux du disque. Selon moi, c’est également un disque qui a la même structure qu’une bande originale de film. Tu en penses quoi ? 

Christian : Presque, oui. Je prends cela pour un compliment. La vérité, c’est que l’on utilise des sons qu’on trouve étranges parce que l’on ne sait pas d’où ils viennent. Cela crée, d’une certaine manière, des images mentales et donne au disque son aspect cinématographique. À l’époque de la musique concrète, certains parlaient de « films sans images » ou de « cinéma pour l’oreille ». Ce sont de belles expressions. Ces sons font rêver ; c’est l’hybridation de deux mondes. Et c’est parfaitement ce que l’on voulait faire, ce n’était pas seulement une association mais plus une fusion ; sortir un objet hybride. Il fallait que tous les sons marchent musicalement, rythmiquement, dans les hauteurs, dans les couleurs, que tout se raccorde. Cela a été un long travail intuitif de trois mois.

Tu t’es servi de quelles sortes de sons, pour cet album ? Des sons extraits de tes bases de données ou de nouveaux sons ?

Christian : J’accumule des sons depuis des années déjà. Si on faisait une analyse à la loupe de Frontières, on pourrait se dire « Tiens, c’est un son de voiture enregistré sur une autoroute en Normandie ». Mais au final, ce n’est plus le bruit d’une voiture qui passe, j’ai seulement gardé la dynamique, la trajectoire. Sauf que je ne sais plus forcément d’où viennent ces sons. Je les ai enregistrés, transformés, conservés, et cela donne une matière résultante et des sons électroniques. On en a aussi refaits quelques-uns. Arnaud m’en a envoyé que j’ai transformé. Des fois, un son est long alors on prend uniquement une petite section et ça donne une percussion. Je rajoute une reverb derrière et ça fait un élément percussif, etc. Quand on joue en concert, certains sons sont synchrones avec Arnaud quand je les envoie, d’autres sont libres. De temps en temps, Arnaud part ailleurs pendant le concert. On ne veut pas refaire le disque de manière parfaite, c’est des fois plus long, plus court, avec des breaks. On essaye de faire ressortir la musicalité du disque de manière à ce qu’on le reconnaisse mais pas de manière exacte. Prochainement, on va essayer de spatialiser les sons dans l’espace. On jouera pour la première fois de cette manière le 26 avril au studio 105 de la Maison de la Radio.

Le visuel semble également primer au cours de vos concerts. Il faut dire qu’il y a une troisième personne dans l’ombre de votre duo : l’artiste Zita Cochet.

Arnaud : Zita a installé une caméra circulaire qui filme et projette en direct sur l’écran notre prestation. C’est plus que du simple Vjing. Avec l’accord de l’INA, nous avons pu avoir accès et utiliser des images d’archives historiques du GRM et des pionniers de la musique électronique française, allemande, etc. Alors on diffuse notre propre image dans ces images d’archives et cela crée un peu un film abstrait.

Christian : Chaque fois que nous arrivons sur scène, nous sommes déjà des archives. En noir et blanc, au milieu des autres figures. Je trouve cette idée magnifique, parce que c’est notre destinée de tous devenir des archives, avant la disparition totale…

Arnaud :… et l’oubli absolu. Le temps d’archivage, c’est ce qui détermine la valeur de ton œuvre.

Du coup, dernière question pour clôturer le débat : s’il fallait choisir, analogique ou numérique ? 

Arnaud : Les deux ! Même si bon, tout dépend de la qualité du son.

Christian : Ce qui compte par-dessus tout, c’est que le son est une matière sensible et personnelle. Que l’on travaille avec un son très ancien ou un son d’aujourd’hui, cela n’a pas une si grande importance. Par contre, un son rappelle aussi une époque. On peut avoir une attitude très moderne avec des sons anciens, et inversement. Comme ce sont bien souvent des machines bien construites et qui sont toujours actives, il n’y a aucune raison de ne pas s’en servir, tout en les inscrivant dans une sensibilité d’aujourd’hui. Arnaud ne fait pas de la musique des années 80, il fait de la musique d’aujourd’hui avec des machines vintage. Quant à moi, j’utilise parfois des sons que j’ai enregistrés dans les années 70 et que j’ai recyclés. Pierre Henry recourt à des sons enregistrés dans les années 50/60 et chaque son a une couleur particulière. L’ordinateur permet juste de les travailler et de les avoir sous la main rapidement.

Arnaud : Surtout que l’on vit à l’époque d’Internet où la temporalité des musiques et des sons est de moins en moins importante. Tu peux avoir accès à toute la musique. On vit dans un monde de rééditions — les rééditions d’albums en vinyles se vendent mieux que les nouveautés ! — alors c’est bien différent. Même au niveau de l’aspect avant-gardiste et de l’évolution de la musique : ça évolue tellement doucement désormais alors que jusqu’au milieu des années 90, tout allait très vite. Il y avait des genres très marqués, des styles très marqués, et puis il y avait encore des découvertes. Maintenant, on est dans une espèce de temps un peu mou, où les choses avancent plus lentement.

Christian : Ce que l’on appelle une culture du son est apparu pour la première fois dans l’histoire de la musique dans les années 50. Et pour qu’il y ait culture, il faut qu’il y ait une certaine masse critique. Dans les années 60, on ne pouvait pas dire « Tiens c’est le son des années 50 que j’utilise », parce que c’était hier. Il aura fallu un demi-siècle de pratique, des années 50 aux années 2000 pour se rendre compte de l’évolution et des traits propres à chaque décennie — car cela peut en effet se découper de manière régulière par décennie. C’est ce qui est arrivé dans la musique : une culture du son qui permet de citer des époques, ce qui rajoute un étage d’expressivité très intéressant. Mais dans les années 70, c’était trop tôt, il n’y avait pas assez de recul. Lorsque j’ai vu des groupes comme Matmos sortir Quasi-Objects en 1998, un disque de musique concrète, cinquante ans après que le concept ait été inventé par Pierre Schaeffer et Pierre Henry, je me suis dit qu’il commençait enfin à se passer quelque chose, que ce n’était plus seulement réservé à ceux qui s’y connaissent et qui en parlent et en font dans leur petit coin. L’idée de pas rester dans son petit milieu, d’aller voir ce qui se passe ailleurs, voilà ce qui est magnifique.

Frontières sort le 22 avril chez Blackstrobe Records.

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