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Militants, précurseurs, incompris : la face cachée des Pet Shop Boys

Militants, précurseurs, incompris : la face cachée des Pet Shop Boys

Élevé au rang de joyau de la Couronne au Royaume-Uni, le duo Pet Shop Boys n’a jamais vraiment décollé en France. Trop pop, trop anglais, trop synthétique ? Un survol de la carrière prolifique de Neil Tennant et Chris Lowe offre pourtant de multiples points d’entrées. Exemples choisis. 

Ce sont de dangereux protestataires (ou presque)

Barrière de la langue oblige, il est parfois ardu de saisir le double ou triple sens de certains textes, voire de saisir la signification profonde des paroles de Neil Tennant. Dès le deuxième album Actually en 1987, il s’attaque sur « Shopping » au gouvernement de Margaret Thatcher et à sa politique ultralibérale, lui reprochant les privatisations de pans entiers de l’économie. Si 99 % des auditeurs sont passés à côté du message, bien plus explicites sont « Integral » (2006), sur le fichage et la surveillance de la population par les gouvernements, et « We’re All Criminals Now » (2009) sur l’effacement de la vie privée et les bavures policières favorisées par des lois qui considèrent tout un chacun comme un terroriste potentiel.

Militants de la cause LGBT, même s’ils n’en sont pas les porte-parole les plus bruyants, Tennant et Lowe reviennent à intervalles réguliers sur l’une de leurs thématiques favorites, la dénonciation des discriminations dont la communauté homosexuelle peut avoir à souffrir. En 1996, « A Red Letter Day » jouit d’un redoutable double sens, à la fois un appel au changement politique après 17 ans de pouvoir du parti conservateur et appel à l’égalité des droits pour les homosexuels. Un appel réitéré en 2014 sur « Oppressive (The Best Gay Possible) », mis en musique d’un discours de l’activiste irlandais Patty Bliss dénonçant l’homophobie d’une partie des médias irlandais. Mais le titre où le nonsense très british de Tennant fait mouche reste « How Can You Expect To Be Taken Seriously », contre-chanson protestataire, où il raille les professionnels du charity business, qui se servent des causes qu’ils embrassent pour assurer leur promotion personnelle.

Ils adorent les chansons des autres

Depuis 1987, ce n’est pas moins d’une quarantaine de reprises que les Pet Shop Boys ont signé, en face b de singles, en live, ou carrément en singles. Il est amusant de noter que les titres qui ont le plus grand succès en France ne sont pas des titres qu’ils ont écrits, mais bien des reprises, souvent surprenantes. On pense ainsi à « Always On My Mind », interprété par Brenda Lee puis par Elvis Presley en 1972, que les Boys transforment en machine à dancefloor tonitruante, à « Where The Streets Have No Name » de U2, dont ils gomment toutes les guitares qu’ils remplacent par des synthétiseurs très Hi-NRG, et accouplent avec le « Can’t Take My Eyes Off You » de Frankie Valli et bien sûr à l’ultrapopulaire « Go West », reprise d’un semi-tube de Village People en 1979, dont la version de Tennant & Lowe a fini en hymne de stade de foot. Une douce ironie pour une reprise dont la polysémie laisse perplexe. Car « Go West » sous-entend à la fois être exécuté (le village de Tyburn où l’on envoyait les condamnés était à l’ouest de Londres), dans la communauté gay l’expression fait référence à la terre promise qu’est la Californie et enfin évoque l’Ouest sorti victorieux de son affrontement avec le bloc soviétique.

Un succès qui ne doit pas faire oublier d’autres reprises sorties en singles, comme les classiques house « It’s Alright » et « Break For Love » ou l’éternel « Somewhere » tiré de West Side Story. Plus discrètement, le duo a disséminé dans toute sa discographie d’étonnantes reprises, du « Girls And Boys » de Blur au « I Started A Joke » de Bee Gees, en passant par « Last To Die » de Bruce Springsteen, « Je t’aime… moi non plus » de Serge Gainsbourg, « My Girl » de Madness ou encore « Vida La Vida » de Coldplay… Éclectique donc.

Ils aiment (souvent) changer de format

Pourquoi se contenter de chansons de quatre minutes quand on peut emprunter des chemins de traverse ? Si le duo anglais compose depuis 1984 des pop-songs presque parfaites, il s’est aussi attaqué à des projets ambitieux, qui n’ont pas toujours été couronnés de succès. Ainsi en 2001, le groupe s’associe à l’auteur Jonathan Harvey pour la comédie musicale Closer To Heaven. Un disque entièrement chanté par la troupe est mis sur le marché, puis la comédie musicale est programmée à partir de mai 2001. Prévue pour rester à l’affiche jusqu’en janvier de l’année suivante, elle sera retirée de l’affiche en octobre : la désaffection du public, des critiques mitigées et les attentats du 11 septembre rendant son exploitation déficitaire.

Plus pointu encore, Tennant et Lowe signent sous leur vrai nom une nouvelle partition du classique du cinéma muet Le Cuirassé Potemkine de Sergueï Eisenstein (1925). Œuvre de commande pour une projection du film à Trafalgar Square devant 25 000 personnes en 2005, Battleship Potemkin est un disque étrange, enregistré avec le Dreden Sinfoniker, où orchestre et effets électroniques s’entrechoquent, mais qui ne rencontrera pas le succès, rentrant péniblement dans le top 100 anglais la semaine de sa sortie… pour le quitter immédiatement. Poussant plus loin encore les expérimentations orchestrales, The Most Incredible Thing, basé sur un conte du Danois Hans Christian Andersen, explore en 2005 un territoire nouveau, celui du ballet. L’électronique s’efface au profit des cordes, mais malgré l’ambition initiale, le disque ne rencontre pas vraiment de succès, à l’inverse du ballet lui-même, qui remporte des prix et reste à l’affiche deux saisons. Une décennie après ces contributions, le duo a remisé ses intentions orchestrales et son dernier essai en date, A Man From The Future, évocation de la vie du pionnier de l’informatique Alan Turing, enregistré avec l’orchestre de la BBC, n’a jamais connu de concrétisation discographique.

Super porte bien son nom

Treizième album studio (sans compter les compilations de remixes, les best of, les deux recueils de faces b et les albums live), Super, sorti en 2016, porte parfaitement bien son nom. Moins stéroïdé que son prédécesseur Electric, Super, produit par Stuart Price (alias Jacques Lu Cont, alias Les Rythmes Digitales), qui s’est illustré par le passé sur le Confessions On The Dancefloor de Madonna, est le pont idéal entre l’ancien son Pet Shop Boys et le nouveau. Attention, pas le son pop électronique de la fin des années 80, quand les machines étaient de redoutables bêtes à dompter, mais dont la palette sonore était limitée, plutôt le PSB des années 1990, quand les nouvelles sonorités électroniques venues de Detroit, Chicago et d’Allemagne se sont déversées en flots irrépressibles sur les clubs européens. Meilleure preuve de cet entre-deux thématique, le single « The Pop Kids », l’histoire de deux amis qui se rencontrent aux débuts des 90’s à l’université, font la fête ensemble, rejettent le rock et louent la pop, les débuts de la house à tel point qu’ils en deviennent les « pop kids ».

Le parallèle avec Neil Tennant et Chris Lowe est manifeste, eux qui ont toujours fait partie du courant du « poptimism », qui combattait le cliché que la pop était aussi sérieuse que le rock, voire plus. Si aujourd’hui on considère la pop comme l’égale du rock, c’est en partie grâce à un parolier comme Tennant, dont la plume intelligente est assez rare dans le milieu musical. Il suffit de prêter une oreille attentive au remarquable « The Dictator Decides », où Tennant se place dans la tête d’un dictateur vieillissant enclin à des états d’âme et qui appellerait presque à une révolution tant il est fatigué de massacrer son peuple, ou à « Twenty-something », portait de la génération du millenium sur fond de reggaeton mis à leur sauce. Intelligent, mélodique et ravageur, Super emprunte avec malice ses gimmicks aux années 1990 (décidément en vogue ces temps-ci), quand la dance music et la pop entamaient leur lune de miel. Nostalgique et moderne donc.