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Mais à quoi ça sert, au fait, le Disquaire Day ?

Mais à quoi ça sert, au fait, le Disquaire Day ?

Depuis 2011 le 3ème samedi d'avril on fête le "Disquaire Day". Ce jour si spécial où une ribambelle de vinyles inédits et de rééditions sont mis en vente chez les disquaires indépendants. Une intention louable destinée à sauver ces marchands de culture de proximité. Mais qu'en est il vraiment ? 

Le 16 de ce mois d'avril 2016, comme chaque troisième samedi d’avril depuis 2011, chacun est invité à se rendre chez son disquaire. C’est Noël avant l’heure : des centaines de vinyles réédités ou inédits sortent spécialement pour l’événement. En France, il y a ainsi dans les 300 nouvelles références misent à la vente cette année, entre galettes colorées de Air ou maxi du jazzman français Henri Texier (accompagné du très bon remix de « Les Là-Bas » signé Bonobo). De la discographie complète de Tryo à une édition deluxe d’Etienne de Crécy, il y en a pour tous les goûts, mais aussi pour toutes les bourses. Car il est là le nerf de la guerre du D-Day : il faut que les disquaires vendent. « Les disquaires indépendants ont commencé à disparaître au milieu des années 80, quand les majors ont commencé à se tourner vers la grande distribution », raconte David Godevais, créateur du Disquaire Day et directeur du Calif (Club Action des Labels Indépendants Français, qui organise l’événement). « On a perdu dans les 3000 disquaires entre les années 80 et les années 2000 ». Forcément, quand il est plus facile d’aller acheter un album en même temps que sa boîte de petits pois, pourquoi se tourner vers le disquaire du coin ? Et c’est sans parler de la baisse des ventes du vinyle à l’arrivée du CD.

Alors oui, le constat est alarmant pour les marchands de vinyles. C’est ce qui a amené à la création en 2008 du Record Store Day, une idée à laquelle s’est associé le Calif en 2011 avec sa version française, le Disquaire Day. Et ça a mis un peu de beurre dans les épinards des disquaires. « On enregistre trois à quatre fois plus de chiffre d’affaires ce samedi-là qu’un samedi normal. », reconnaît Mark du Born Bad Recordshop à Paris. « Et encore, ce ne sera que notre troisième édition cette année donc il n’y a pas la queue dès dix heures comme on le voit chez d’autres. ». Au départ, ils étaient un peu sceptiques chez Born Bad : pourquoi participer à une journée où l’on vend des éditions limitées alors que c’est ce que l’on fait toute l’année ? Mais force est de constater que le Disquaire Day, c’est un peu comme la Saint-Valentin ou le 14 Juillet : pour ceux qui ne se voient pas acheter des roses à leur moitié ou des pétards, c’est l’occasion ou jamais. « On voit une autre clientèle, qui parfois ne vient qu’une fois l’an », note Mark. Une clientèle qui, même si elle s’intéresse à la musique et aux vinyles à longueur d’année, n’ira pas à la Fnac pour acheter sa galette — pour une fois. « Évidemment, la Fnac ne peut pas participer, ce n’est pas le but du jeu même s’ils ont voulu s’impliquer dès la première édition », précise David Godevais. C’est plutôt clair : le Disquaire Day s’intéresse aux disquaires, pas aux enseignes de grande distribution type Fnac ou Leclerc — en même temps, c’est dans le nom de la journée.

Disquaire Day

Labels indé ou disquaires indé ?

Mais il existe bien une réelle confusion à propos du Disquaire Day, à savoir que l’événement est dédié aux petits labels, aux indépendants, aux groupes inconnus. Beaucoup râlent à propos de la forte présence des majors dans les vinyles vendus ce 16 avril. Ainsi, deux labels de garage anglais (Howling Owl Records et Sonic Cathedral) ont lancé une opération baptisée « Record Store Day Is Dying ». Le but ? Sortir 365 vinyles par an, et pas seulement le jour du RSD, pour protester contre l’omniprésence des « morts » (comprendre les rééditions d’artistes plus de ce monde) et des « dénués de pertinence » (vu l’obédience des deux labels, on traduira par « albums mainstream ») dans les sélections du jour. Bien sûr, tout passionné de musique actuelle ayant un tant soit peu envie de faire avancer la création ne se réjouira d’un énième 45 tours de Michel Sardou. Mais sans même parler de la notion de subjectivité dans nos goûts musicaux, il n’a jamais été question que le Disquaire Day soit fermé aux majors.

« Elles étaient impliquées dès le début, et on n’empêche personne de sortir un vinyle ce jour-là », rappelle David Godevrais. « Cette journée est faite pour les disquaires. A eux de choisir ce qu’ils veulent mettre dans leur rayon (le Calif et quelques autres distributeurs minoritaires envoient une liste de références spécifique à la France aux disquaires qui commandent à l’envi, ndlr.). Au bout du compte, les disques les plus vendus viennent de majors, mais il y a quantitativement plus de vinyles de labels indé qui sortent ». Mark du Born Bad Records Shop, plutôt pointu et rock, n’est ainsi pas obligé de commander le dernier Selah Sue, ni ces « rééditions neuves de disques que tu trouves pour pas cher en brocante ». Par contre -, épuisé depuis un bail et aujourd’hui réédité, ça oui. En somme, chacun fait comme il veut, y compris sur les prix. Si Mark assure « vendre le moins cher possible », les éternelles petites marges des disquaires en pousse certains à gonfler les prix, ou à vendre des galettes le lendemain sur internet et à prix d’or. Quelques collectionneurs peu scrupuleux s’amusent aussi à acheter des sacs de vinyles le samedi du Disquaire Day, pour tout revendre le lundi trois fois plus cher. Pour cela, une parade pour mettre la main sur ce disque rare avant de le payer une fortune en ligne : bien éplucher la liste des références de l’année et arriver tôt chez son disquaire préféré.

Disquaire Day

Un renouveau ambitieux

Ne vous attendez pas non plus à un premier jour des soldes aux Galeries Lafayette : soyons honnête, les ventes du Disquaire Day restent faibles (entre 100 et 300 exemplaires vendus pour une référence). Sauf que selon son créateur, le bénéfice en terme d’image pour le vinyle et les artistes qui s’y associent est impressionnant : « Je me souviens d’un groupe, Bengale, qui avait vendu très peu de disques une année. J’ai demandé au label s’ils n’étaient pas trop déçus. Absolument pas : de 50 écoutes par jour sur Deezer, le groupe était passé à 900 ! ». Il faut dire que le Calif ne fait pas les choses à moitié pour promouvoir son événement. La France est en effet le seul pays au monde où des concerts et autres soirées sont organisés pour le Disquaire Day. Plusieurs acteurs de la musique sont au rendez-vous : des labels comme Ninja Tune au Café A, des disquaires comme les Anglais de Rough Trade venant spécialement à Paris au Point Éphémère, ou des magazines spécialisés, comme Tsugi Radio au Batofar et le Disquaire Day Trax établit sur 1 800m2 rue de Lappe à Paris). Car tout le monde l’a bien senti, le vinyle a la cote depuis quelques temps. Le Disquaire Day y est pour quelque chose, les chiffres ne mentent pas : en 2011, année de la première édition, la dernière usine de fabrication de vinyles française (MPO) a pressé 2 millions de galettes ; en 2016, elle en ferait dans les 12 millions. « On commence d’ailleurs à voir des créations de boutique et moins de disparitions, des gens qui ont vraiment envie de se lancer en tant que disquaires et qui nous contactent (le Calif offre des programmes d’aide, au loyer notamment, pour les disquaires indépendants, ndr.). Ils sont spécialisés et très cultivés musicalement », note David Godevais. Plus que de faire survivre les disquaires, le D-Day les fait revivre : et c’est pour ça qu’on s’usera les doigts dans des bacs le 16 avril prochain.

  • Rendez-vous au Disquaire Day Trax

    • Plus de 30 labels indépendants
    • Un espace média : baby foot, canapés, dj sets, rencontres, direct Rinse, bar & restauration sur le pouce et bien plus encore !

 Crédit photo : Disquaire Day organisation