JE RECHERCHE
« Chanceux d'avoir grandi avec le Club Dorothée ! » : M83 confesse tout

« Chanceux d'avoir grandi avec le Club Dorothée ! » : M83 confesse tout

M83 nous a raconté toute la genèse écartelée de Junk, un captivant nouvel album qui a la tête à LA et le cœur en PACA.

Après quelques albums salués par la critique, M83 (alias Anthony Gonzalez) est parti vivre son rêve américain. Installé à Los Angeles depuis 2010, le natif d'Antibes a profité de cette délocalisation pour sortir en 2011 son album le plus ambitieux, pop et populaire : Hurry Up, We're Dreaming. Emmené par un tube planétaire en « Midnight City », M83 s'était incrusté partout : à la radio, sur des publicités, sur des bandes-annonces de film, en boîte de nuit... Que du bonheur ? Pas si simple selon Gonzalez qui, une heure durant, nous a raconté comment Junk, le successeur de Hurry Up, est loin d'être né dans la quiétude.

« J'étais dégoûté de moi-même » confie-t-il par exemple quand on le questionne sur sa nouvelle popularité. « J'avais l'impression d'être partout et de saouler tout le monde ». Gonzalez est ainsi revenu en studio plein d'incertitudes, hésitant sur quelle direction prendre pour son septième album.

Enregistré chez lui à Los Angeles, Junk est un album bordélique, fun, triste, ringard, original, grandiloquent, sincère, immédiat et difficile à cerner. Contradictoire, mais captivant, à l'image du musicien français. C'est aussi un album très référencé, un hommage aux vieilles séries américaines et à la culture française, culture qui a commencé à cruellement manquer à Gonzalez après ses quelques années à L.A.. Si Hurry Up était l'album du rêve américain de M83, Junk est celui d'un certain déchantement, d'une crise d'identité. Rencontre avec Anthony Gonzalez, le plus frenchy des californiens, et vice-versa.

m83 midnifght

"Quand j'écoute ce qui passe à la radio,  je ne me reconnais pas"

Pour préparer cette interview, je suis allé lire le long article que Pitchfork t'as consacré récemment. Un papier assez déconcertant : il te peignait un peu comme un grognard qui n'aime rien. L'article t'a surpris quand il est paru ?

J'étais même vraiment en colère. La journaliste a oublié de mentionner des choses importantes, elle a préféré se concentrer sur l'allure de ma baraque et de choses comme ça alors qu'on avait passé cinq heures ensemble... Et on aurait dit que je n'aimais rien... ce qui est un peu vrai. Mais je lui avais beaucoup parlé d'animation japonaise des 80's et du Club Dorothée par exemple, ce qu'elle a totalement zappé.

Ce sont vraiment des dessins animés qui m'ont marqué, pour le coup assez matures, qui parlaient de l'amour, de la mort, de trucs pas spécialement enfantins. Ça a disparu de la télé actuellement : avant c'était dessiné à la main, super beau, super lyrique, avec de la mélancolie, de la nostalgie... Cobra, Albator, Ulysse 31, Galaxy Express, les Américains n'ont n'a pas eu la chance de grandir avec ces œuvres. Ça peut avoir l'air bête comme ça, mais je me considère sincèrement chanceux d'avoir grandi avec le Club Dorothée. Il y avait beaucoup de violence, et beaucoup d'amour... En télé, j'ai tendance à toujours revenir à de vielles choses, je suis peu attiré par ce qui se fait maintenant, les dessins ne sont plus les mêmes, il n'y a plus d'amour. Malheureusement, la journaliste ne connaissait pas ces références. Et visiblement, ça ne l'intéressait pas.

Tu te sens vieux désormais ?

Je ne me sens plus à la page. Je me sens dépassé par les sorties musiques, ça va trop vite. Et au niveau du son, quand j'écoute ce qui passe à la radio,  je ne me reconnais pas forcément dans ce qui se fait aujourd'hui. J'ai l'impression que tout le monde va vers ce R&B low-tempo, et ce n'est vraiment pas une mouvance qui me parle. En fait, je me sens comme les frameborder="0" allowfullscreen></iframe>" target="_blank">Smashing Pumpkins au début des années 2000.

Pourtant, « Midnight City » a cartonné...

Aux US, c'est resté au niveau des radios indés... Pas de Top 40. Ce qui marche réellement aujourd'hui, commercialement, est moins intéressant que durant les années 80 par exemple. Il y avait à cette époque une prise de risque avec les nouvelles technologies dans les tubes de Madonna ou de Michael Jackson, des trucs intemporels. Je ne suis pas sûr que Taylor Swift ait la même puissance.

"Si je dois perdre des fans, si ça doit en choquer certains, tant pis quoi, qu'ils passent leur chemin"

Junk m'a plusieurs fois fait pensé à Michel Berger. C'était conscient de ta part ?

C'est un des artistes que mes parents écoutaient quand j'étais plus jeune...Comme tout adolescent, je reniais ce qu'écoutaient mes parents, je me tournais vers autre chose. Avec mon grand frère, je me suis bâti une culture musicale différente. Mais j'ai vraiment changé d'avis ces dernières années sur la bonne variété française des années 70 et 80. Je sais pas si c'est en vieillissant, ou en habitant loin de mon pays, de ma culture, de ma famille.... Balavoine, Polnareff, Berger pour le coup avaient vraiment leur style. Dans la production, il y avait un truc assez fort, dans les mélodies aussi. Il y avait une innocence surtout, et ça me manque aujourd'hui, l'innocence se perd de plus en plus dans la musique. Donc oui, bizarrement, ils m'ont clairement influencé sur ce disque.

Pour moi, Hurry Up, We're Dreaming symbolisait ta découverte de Los Angeles, l'excitation de ton exil américain. Junk à l'inverse évoque le spleen de l'expatrié, une certaine nostalgie du pays quitté... J'ai raison ?

M83_4m83_thumbComplètement. Après la tournée de Hurry Up, j'ai vraiment eu une période de creux. C'était mon album qui a eu le plus de succès, et le fait que ça retombe tout d'un coup comme ça, je l'ai assez mal vécu en fait. J'avais presque l'impression de repartir de zéro. J'avais aussi l'impression que les gens avaient trop écouté mes chansons, que je saoulais tout le monde, vu que mes musiques passaient partout, dans des trailers, dans des pubs.... Je trouvais que ma voix était beaucoup trop en avant, j'étais dégoûté de moi-même. J'ai eu une période de déprime, et puis ce manque terrible de mon pays. Cette dernière année en studio a été une année charnière pour mon album, et je suis beaucoup retourné vers des influences plus européennes. Mais Junk est un fourre-tout. Il y a aussi de l'Amérique : « Moon Crystal » par exemple rend vraiment hommage aux génériques de la télé américaine des années 80. L'album est un mélange d'influences qui ont marqué mes trois dernières années.

« Moon Crystal » sonne vraiment comme un vieux générique, c'est vrai, un peu ringard même. C'est une sorte de doigt d'honneur au bon goût aussi ces morceaux un peu étonnants qui peuplent en partie Junk ?

Je ne sais pas. Je l'ai fait tellement sincèrement que j'ai du mal à dire ça. Après oui, il y a un second degré qu'il n'y avait pas avant dans M83. C'est un album qui retranscrit mes trois dernières années à Los Angeles, et si je dois perdre des fans pour ça, si ça doit en choquer certains, tant pis quoi. Ça fait 15 ans que je fais des disques, j'ai besoin d'évoluer. Je n'ai jamais fait l'unanimité, et ce n'est pas Junk qui la fera. C'est diviser pour mieux régner. Je trouve ça bien moi, de diviser les gens, de diviser les avis. Je me délecte par avance des commentaires des haters sur le net ! Ça a déjà commencé avec « Do It, Try It » d'ailleurs. Pour le coup, ce morceau est vraiment un pied de nez à mes albums précédents. Ils commencent tous en grosse montée, comme des morceaux ambiants qui gagnent en puissance. Je voulais me détacher de ça en débutant avec un morceau un peu casse-gueule, un peu fou. Ceux qui comprennent pas, qu'ils passent leur chemin, c'est pas la fin du monde.

"J'avais envie d'affirmer mon attachement à mon pays, à ma culture"

Cette période de déprime que tu évoquais, elle se caractérisait comment ?

J'ai eu quelques problèmes de santé. Je me suis blessé en jouant au foot notamment : rupture du tendon d’Achille... J'ai dû passer trois mois dans le plâtre, affalé sur le canap' avec mon petit synthé en tentant de garder ma jambe surélevée. Mon studio était à l'étage en plus, j'ai dû me tauler trois fois... J'étais en recherche d'inspiration, je n'étais plus inspiré par le son de Hurry Up. Alors qu'en même temps, j'avais des demandes de films qui me demandaient précisément « fais du Hurry Up ! ». Je ne réussissais pas, je ne prenais pas de plaisir. Et tant mieux : ce qui est intéressant avec un artiste, c'est la remise en question perpétuelle. Quand j'étais ado, je voulais que mes artistes préférés me transportent dans des endroits différents à chaque album.

« Atlantique Sud » est ce qu'il y a de plus foncièrement français sur Junk. C'est une ballade romantique à deux voix, masculine et féminine, à la Gainsbourg/Birkin par exemple. Tu espères reconquérir la France avec ce type de chanson ? Tu disais d'ailleurs te sentir plus aimé aux States et en Angleterre que dans ton pays.

charcHonnêtement, pas du tout. Encore une fois, ma démarche est sincère. Si j'écoute ce qui marche en France, entre Maitre Gims et Kendji Girac, c'est pas avec « Atlantique Sud » que je vais reconquérir la France, malheureusement ! Peut-être dans le cœur de certains gens, et je l'espère. Avec ce titre-là, j'avais vraiment envie d'affirmer mon attachement à mon pays, à ma culture, parce que je pense que la France est un pays qui a toujours été précurseur. Dans les 70's et 80's avec Gainsbourg, Berger, Françoise Hardy, Jean-Michel Jarre... Puis dans les 90's avec Daft Punk et Air... Je trouve qu'on n'a pas à rougir. Au contraire, on a une démarche hyper intéressante avec nos influences, dans ce qu'on a envie de proposer musicalement : on arrive à se démarquer du reste du monde, et ça me rend assez fier en fait.

Pourquoi « Atlantique Sud » et pas « Méditerranée », la mer de ton enfance ?

L'Atlantique, c'est ce qui me sépare de mon pays. Le Sud, c'est de là d'où je viens. Ce sont des mots simples mais qui me parlent, visuellement. Et puis ça sonnait bien.

"Mes grand-parents, ma mère, tout le monde était fou de rencontrer Jean-Michel Jarre !"

Tu viens de faire référence à Jean-Michel Jarre, avec qui tu as collaboré plusieurs fois ces dernières années. Il représente quoi pour toi ?

Je suis fan depuis mes années d'enfance. Oxygene et En Attendant Cousteau sont des albums que j'ai acheté très jeune. Je me rappelle aller au supermarché avec ma mère : j'avais un budget de disques et je me tournais souvent vers des albums de Jean-Michel Jarre, parce qu'ils me faisaient voyager. J'avais vraiment cette sensation d'une musique venant du futur... c'était vraiment magique pour le coup. Et puis dans ses prestations scéniques, à sa manière d'utiliser les lumières et les synthés analogiques, il y avait un vraiment un côté grandiloquent, un peu grandiose, qui m'a marqué très jeune.

Il est venu me voir à un concert à l'Olympia, il y a trois ans et demie. En loges, par surprise : je te raconte pas l'émotion de voir débarquer Jean-Michel Jarre. En plus, mes grand-parents étaient là, ma mère aussi, tout le monde était fou de le rencontrer ! Et c'est quelqu'un de très humble en fait, de très accessible, d'une simplicité assez étonnante pour un artiste de ce calibre. Du coup, la communication a vraiment été très facile. On a gardé contact par mail, et il est venu sur Los Angeles pour collaborer avec moi. C'est aussi quelqu'un vers qui je me suis tourné quand ça n'allait pas ces derniers mois, bizarrement. Quand j'étais un peu coincé sur mon album, je n'hésitais pas à lui faire part de ma perdition. Et il a vraiment su trouver les mots pour me rebooster moralement, pour me rassurer... Je suis vachement reconnaissant envers lui, il a pris du temps pour me parler de manière assez saine. Je trouvais ça assez beau d'avoir quelqu'un de si aimant, quelqu'un que je considérais comme une idole, et que je peux désormais considérer comme un ami.

mjarre

Steve Vai nous gracie d'un bon vieux solo de guitare sur « Go! ». Pareil, c'est un gars dont tu étais fan ?

J'ai commencé la guitare à douze, treize ans. Et j'étais à fond dans le métal : Judas Priest, Iron Maiden... Steve Vai est alors devenu un de mes guitar hero quoi. J'adorais comment il me faisait voyager, il avait une proposition dans son son. Je pouvais écouter 500 solos différents, et quand celui de Steve Vai arrivait, je savais que c'était lui, que c'était sa patte.

Un autre grand nom qui a participé à Junk, c'est Beck. Il est venu chanter chez toi, dans ton studio ?

Non, je suis allé chez lui, toujours à Los Angeles. C'est un jour dont je vais me souvenir pendant très longtemps. C'est une idole aussi, et quelqu'un d'une simplicité déconcertante. Il n'a pas peur en fait, il s'en fout de tout. Quand tu le rencontres, t'as l'impression que c'est un gamin qui fait ce qu'il veut. Je trouve ça super fort. Il a ce coté caméléon qui me touche vraiment, tu sens vraiment le mec qui ne se repose jamais sur ses lauriers, il est en constante recherche quoi.  Je m'attendais à un mec un peu mystique et puis non, on a de suite commencé à déconner sur des sujets totalement inintéressants, mais marrants. Il a gardé son coté punk en fait. Même son studio, c'est un cottage perdu à Malibu, dans une maison un peu vieille avec des synthés et des guitares aux cordes rouillées de partout. T'as l'impression qu'il fait toujours son truc comme à l'époque de Mellow Gold et Sea Change. Malgré le succès, il n'a jamais changé.

"Maroon 5 est le pire groupe du monde"

Vous déconniez sur quoi par exemple ?

Beck est fasciné par Jared Letho, le chanteur de 30 Seconds To Mars. Il suit son blog, il passe sa journée à regarder ses photos sur internet ! De mon côté, je suis fasciné par le gars de Maroon 5. Alors on a commencé à parler de nos influences insoupçonnables.

Maroon 5, sérieux ?

Je trouve vraiment que Maroon 5 est le pire groupe du monde, c'est tellement putassier. Mais le chanteur assume tellement qu'il devient génial. Et puis il collectionne les relations avec les modèles de Victoria's Secret, il en change tous les deux, trois ans, je trouve ça cool ! Je m'imagine un peu dans la tête des mannequins qui se disent « Tiens, vas-y, à ton tour, sa musique est sympa ». Comme 30 Seconds To Mars, c'est le truc purement cliché de la Californie quoi : les mecs sont super beaux, super musclés, ils sortent avec des mannequins... Je trouve ça fascinant.

mbuilding

En parlant de Californie, j'ai l'impression que Junk s'inscrit dans une lignée d'albums longs, bordéliques et un peu dingos qui sont sortis de Los Angeles ces dernières années. Je pense à pompom d'Ariel Pink, Manipulator de Ty Segall, ...And Star Power de Foxygen... Les derniers Kendrick Lamar et Kamasi Washington aussi. C'est la ville elle-même qui inspire ce genre d'albums ?

Oui, je dirais qu'on retrouve ce côté bordélique, contradictoire, dans Los Angeles. C'est une ville immense, une espèce de melting pot gigantesque : le mélange de culture est incroyable. À côté de Hollywood, il y a une déchéance de pauvreté impressionnante : tu sens des gens qui galèrent vraiment, même par rapport à Paris. Il y a une richesse assez inavouée, et en même temps les gens cherchent du boulot. C'est le coté bizarre de cette ville. Si tu te balades dans Downtown qui est le cœur de L.A., tu vois autant les buildings qu'une communauté impressionnante de sans-abris. Mais même eux ont toujours ce coté un peu fun, un peu fou dans la manière dont ils s'habillent. T'as l’impression que ce sont des clochards un peu fashion. Los Angeles reste une grosse influence de Junk.

Maintenant que l'excitation de l'exil à L.A. est un peu retombée, tu penses déménager pour redécouvrir un nouveau lieu, pour te dépayser une nouvelle fois ?

Je voyage tellement en tournée que je n'ai pas forcément cette nécessité de vouloir déménager ailleurs. Je me plais vraiment à Los Angeles. Même si, à terme, je voudrais vraiment partager ma vie entre la Californie et le sud de la France.

Junk sort le vendredi 8 avril via Mute, album que M83 présentera aux festivals Solidays à Paris (du 24 au 26 juin) et Eurockéennes à Belfort (1er à 3 juillet).