Music par Valentin Cassuto 04.04.2016

« Penser quelque chose et faire le contraire, ou l’inverse » : Qoso

« Penser quelque chose et faire le contraire, ou l'inverse » : Qoso

Signé depuis 2012 sur In Paradisum, le label de Mondkopf et Guillaume Heuguet, Qoso est un artiste difficile à cerner : des références insoupçonnées, des contraintes de production paradoxales, un sens de l’humour qui prête à méditation. Autant de raisons qui le rendent fascinant. Le producteur prend le soin de s’affranchir des codes de la scène techno. Désinvolte ou curieux ? Rencontre avec un producteur contradictoire génial. Son album Printemps-Eté sort le 8 avril.

Comment ta culture musicale s’est-elle forgée ?

Qoso : Mon père écoutait beaucoup de Free Jazz et était un grand fan de Zappa. Donc quand j’étais gamin, j’écoutais déjà des choses un peu tarées malgré moi. Et puis il y a eu le skate. J’en ai fait pendant une bonne dizaine d’années. J’ai commencé à 12-13 ans et les premiers morceaux de rap que j’ai connus, c’était dans les vidéos de skate. Il n’y avait quasiment que là que j’y trouvais mon compte. Les premiers morceaux qui m’ont vraiment marqué, c’était sûrement dans une 411 (le premier magazine vidéo de skate du monde, ndlr). Je me rappelle aussi du documentaire « Transworld – The Reason » dans lequel chaque skater avait un morceau sur sa partie. Celui de Stevie Williams, c’était « My mic » de Big Twan. C’est un des premiers morceaux qui m’a vraiment marqué.

Le monde du skate était hyper scindé à l’époque : d’un côté le skate trasher pour les métalleux, de l’autre celui qui m’intéressait, le skate new-yorkais à fond dans le rap. C’est aussi dans ces vidéos que j’ai découvert le scratch. J’avais jamais vu ça. J’ai trouvé ça incroyable. Je me suis vite renseigné pour savoir s’il y avait un moyen de chopper des platines dans le coin. Il y avait un seul shop tenu dans la région, si je ne me trompe pas, par un ancien champion de France de scratch. J’ai commencé à apprendre le scratch avec lui et j’ai rencontré Ahmet, un méga-collectionneur de rap français. Un vrai fou furieux, le mec a encore chez lui tout ce qui est sorti en rap français dans les années 1990. Et même chose pour le rap new-yorkais. Quand je l’ai rencontré, c’était le début d’Ebay, il achetait déjà des maxis à 300 euros.

Ça va paraître hyper bizarre pour un mec qui faisait du skate en Haute-Saône, mais le premier groupe de rap qui m’a vraiment marqué, c’est Bone Thugs (Bone Thugs-N-Harmony, ndlr). En fait, je m’entendais bien avec un mec qui faisait du roller alors que normalement les skaters et ceux qui faisaient du rollers ne se mélangaient pas. C’est lui qui m’a fait découvrir Bone Thugs. Le mec commandait tous leurs disques via un espèce de site obscur et il avait absolument tout ! les projets instrumentaux, les sides project, etc… Et comme il était en fac de langue, il me traduisait toutes les lyrics. Bone Thugs étaient bizarres pour l’époque mais au fur et à mesure, j’ai accroché et ça m’a vraiment marqué, bien avant la vague Dipset et cie. (The Diplomats, ndlr)

Quels sont tes liens avec le groupe de rap français Butter Bullets ?

Butter Bullets, c’est vraiment des potes au départ. Quand je les ai rencontrés à Besançon, j’étais encore à fond dans le turntablism et je commençais tout juste à produire. À l’époque, on allait à Genève pour les premières soirées du label Villa Magica organisées par Stéphane Armleder alias The Genevan Heathen, également le meilleur ami de Dj Raze. Je me rappelle que son père, un artiste plasticien, voyageait beaucoup et lui rapportait des tapes de Miami, du Japon… C’était aussi la même bande de potes que la troupe de TTC. Il y avait ce mélange rap et ghettotech. Entre ça et les breaks de scratch qui étaient toujours des morceaux électroniques bizarres, ma transition vers la musique électronique s’est faite naturellement. Le morceaux Jurassik Park que j’avais sorti sur Expo, mon premier EP, est devenu le Jurassikparkremix de l’EP Ok Cool de Butter Bullets. À cette période, Docteur Loog et Dela (producteurs de Butter Bullets, ndlr) samplaient beaucoup de percussions, sûrement sous influence des Neptunes avec le recul. Ces samples de percussions nous faisaient marrer et je m’en suis servi sur Expo.

Raconte-nous tes premiers pas chez In Paradisum, le label de Mondkopf et Guillaume Heuguet.

Avec Mondkopf, on s’est rencontré chez Full House, le label sur lequel j’ai sorti Expo et dont Guillaume Heuguet s’occupait à l’époque, avec une de ses amies du feu blog Fluokids. Du coup ma signature sur In Paradisum s’est faite naturellement. C’est aussi le moment où je me suis remis à produire, toujours à partir de samples. À l’époque, j’étais incapable de produire si je ne trouvais pas un sample qui me plaisait avant de construire un morceau. Comme dans mon travail de graphiste, j’ai toujours été dans un processus de contraintes maximum. Par exemple, n’utiliser que de l’Helvetica et pas d’images. Tu obtiens des choses intéressantes avec un tel mécanisme. Tu fais soixante versions de la même page pour trouver une meilleure idée avec rien. En musique, c’est pareil. Pour le morceau Jura par exemple, la contrainte que je me suis imposée, c’est de n’utiliser qu’un seul kick pour créer toutes les pistes, en le transformant en charley, en clap en l’accélérant, en mettant des plug-ins, et ainsi de suite. De mémoire, le sample de ce kick vient d’un morceau de Delroy Edward.

C’est justement le clip de Jura qui compte te concernant le plus de vues sur YouTube. Il a été réalisé par l’illustrateur Stephen Vuillemin. Comment vous est venue l’idée de cette collaboration ?

À l’époque où le morceau est sorti, Stephen commençait vraiment à être identifier comme un mec de l’animation qui fait des GIF. Il a décidé de réaliser mon portrait dans un appartement et je lui ai demandé d’intégrer des œuvres ou objets qui comptent pour moi dans la scène : une bouteille de vin d’Arbois, une raclette, une œuvre du designer italien Ettore Sottsass, un tableau de Armleder et bien sûr une bouteille de whisky Jura. D’ailleurs, au départ, j’avais choisi que des noms de whisky pour ce maxi.

Le clip d’Ardmore, c’est un clip de rap ?

J’écoute souvent mes morceaux sur d’autres clips, aussi bien des clips de Beyonce que Alkpote. Pour Ardmore, je suis tombé sur un clip de Niro. J’écoutais le morceau dessus et les gestes tombaient parfaitement sur les rythmiques. Je me suis rendu compte qu’il y avait un truc à faire avec cette attitude de rappeur. Il se trouve que Kevin El Amrani (réalisateurs de clips pour Alkpote et la MZ entre autres, ndlr) avait déjà un clip réalisé mais jamais sorti sous la main. Il a refait le montage en cadrant uniquement sur la gestuelle pour que ça tombe sur les percussions et en cachant les visages pour des questions de droits. Aujourd’hui, ça me permet aussi de laisser planer le mystère sur le rappeur pour lequel le clip avait été produit au départ. (sourire)

Tu as sorti 4 EP avant Printemps-été, ton premier album qui sortira le 9 avril. Plus cohérent et plus abouti que tes EPs, quelle a été la pierre angulaire de ce projet ?

La contrainte, toujours. D’un côté, je voulais obtenir une techno breakée comme sur les disques de scratch. De l’autre, j’avais téléchargé un kit de samples de Baltimore club (genre musical dérivé du breakbeat, du hip-hop et de la house, ndlr). Je ne me suis pas cassé la tête, j’ai pris les 3 ou 4 premiers samples et j’ai utilisé uniquement ces kits en les modifiant. Il y a deux ou trois morceaux, c’est exactement le même kit retouché.

Le genre musical de ton album est difficile à définir et lorgne aussi bien du côté de la Jungle que de la Noise ou la Hardtek.

J’ai mis du temps à m’en rendre compte mais le côté noise du projet est quelque chose que je suis allé puiser dans les vieux sons de rap et les prods de Dipset hyper saturés par exemple. Même en musique africaine, Konono et ses sons saturés et métalliques m’ont influencé. Donc de fait, ce n’est pas par la Noise que je suis arrivé à la Noise mais par une autre porte.

Ce qui m’amusait dans le côté jungle, c’est qu’à l’époque où j’ai produit l’album, c’était un peu le retour du genre. Je n’ai pas hésité à mettre les pieds dans le plat : « C’est la mode, j’en fais ». Complètement assumé. Pour autant, je n’aime pas forcément cette musique, mais une de fois de plus, ça m’amuse encore plus de produire avec un style musical qui ne me plaît pas.

Enfin, le côté HardTek qu’on retrouve sur le morceau « Strass & Paillettes », par exemple : la référence est ailleurs et plutôt sous influence de DJ Rush. Dans ses vieux albums signés sur Trax, les morceaux tournent à 150 bpm et lorgnent presque du côté de la Juke. Il y a beaucoup de samples, hyper pêchus, débiles en fin de compte. Mais je n’ai jamais écouté de Hardtek.

J’espère apporter une vision détachée de la techno et “produire de la techno en ayant écouté du rap” est quelque chose que je cultive. Non pas pour foutre à tout prix des samples de rap dans ma musique, mais en écoutant d’autres choses, je fais des morceaux différemment et apporte un regard extérieur qui me semble nécessaire.

La pochette de ton album est intrigante. De quoi s’agit-il ?

C’est une vieille peinture que j’ai faite quand j’étais encore aux beaux-arts. Je l’ai scannée et modifiée ensuite, jusqu’à avoir ce contraste entre le côté paillette du rap et crade de la techno. C’est un peu écho au morceau « Strass & paillettes » de l’album.

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D’où te sont venus les titres de ton album ? Ce n’est pas vraiment ce qu’on a l’habitude de voir sur un album de techno.

Tous les noms de mes morceaux, je les pique « ailleurs. « Strass & paillette », c’est clairement un hommage à Lunatic (groupe de rap composé de Booba & Ali, ndlr). Même les morceaux de mes anciens EP sont des clins d’œil : « Brandy » et « Monica » en référence au duo des chanteuses R & B Brandy & Monica. Ça m’amuse de m’inspirer de la douceur du R & B pour nommer des morceaux qui ne le sont pas du tout. Sinon, « Hard on the boulevard », c’était une référence à un morceau de Too $hort.

Pour Printemps-été, j’avais une vieille compile de DJ James 100% R&B que j’ai acheté à Châtelet quand j’étais petit et il y a au moins cinq ou six titres qui viennent de cette tape. J’ai pris les noms les plus sexy.

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Au final, il me manquait quand même deux ou trois titres. J’ai choisi “Oh Boy” en référence à un morceau de Cam’Ron et Saindoux, juste pour la blague et parce que ca n’avait rien à foutre la.

Sur “Miss California”, il y a un sample de voix féminine qui explique comment être un bon mannequin. De quoi s’agit-il ?

C’est un speech que j’ai trouvé dans une vidéo de coaching de mannequinat. La vidéo s’intitule « How to do modeling ?”. La coach explique comment sourire, comment s’entraîner devant son miroir. Il y existe des dizaines de vidéos. C’est assez fascinant. L’objectif de ce sample, c’était de ramener le côté humain à la techno dark. C’est aussi un pied de nez aux mecs qui font de la techno tunnel, où tout est nickel : « l’album dure cinquante minutes avec que des morceaux longs calibrés club, il y a pas une blague au milieu.” Quand je parle du rap comme une influence, c’est aussi ça. Ce foutage de gueule à la Cam’ron. On peut très bien porter une fourrure rose si on fait du rap, pourquoi ne pas mettre des paroles de mannequin dans un morceau de techno industrielle ? C’est une critique mais ce n’est pas cynique non plus.

Une techno contradictoire. Est-ce une bonne manière de qualifier ta musique ?

Récemment, je faisais un workshop de “synchro musicale”. Le but du cours était de faire comprendre aux étudiants qu’un type de son produit une émotion selon l’image sur laquelle il est associé. Trop de cohérence entre le son et l’image, et il ne se passera pas grand-chose : c’est en créant un décalage que tu provoques des réactions un peu plus intéressantes. Par exemple, si tu synchronises de la techno sur des images noires et blanches de hangars de zone industrielle, certes c’est cohérent, mais trop attendu. Au contraire, dans un film d’horreur, lorsqu’une musique enfantine accompagne une séquence, ça devient dix fois plus angoissant que de mettre une musique qui fait peur.

J’aime bien la contradiction. Penser quelque chose et faire le contraire, ou l’inverse. C’est comme ça que j’amuse tout simplement. J’aime bien que ma musique déconne.