Music par Thomas Corlin 30.03.2016

L’ambient : bien plus que de la musique d’ascenseurs

L'ambient : bien plus que de la musique d'ascenseurs

« L’ambient » fait partie de ces termes utilisés à tort et à travers, sans trop savoir ce qu’ils recouvrent. Chant des baleines pour cours de yoga ? Musique de redescente pour espaces de chill-out ? Véritable philosophie de l’écoute ? Retour sur l’historique d’un genre omniprésent, à l’occasion de la sortie du nouvel album de Brian Eno, l’un de ses inventeurs.

Compositeur excentrique aux idées bien trempées, Erik Satie a été le premier, il y a un siècle, à penser une musique fonctionnelle qui pourrait échapper à l’attention et s’apparenterait à un bruit de fond. Il parlait alors de « musique d’ameublement », et en composa plusieurs pour des entractes de théâtre. L’idée n’a pas pris tout de suite, et Satie apostrophait parfois le public : « mais parlez donc, circulez, n’écoutez pas ! » À cette époque, un de ses travaux préfigurait même ce que l’on désigne aujourd’hui comme de «l’ambient» : ses « Vexations » comme il les appelait, consistent en une simple séquence étalée aux tonalités neutres, à répéter 840 fois. Satie parlait alors d’une musique qui « crée de la vibration, et remplit le même rôle que la lumière, la chaleur et le confort ». Cette idée d’un « papier peint sonore » ne prendra forme que bien après sa mort, puisque ses pièces les plus populaires (comme les « Gymnopédies ») sont devenues le lot commun des musiques d’attente pour hôtels chics.

Et Brian Eno théorisa l’ambient

55 ans plus tard, les mots de Brian Eno qui sort l’album The Ship fin avril feront écho à ceux de Satie. Entre temps, la musique électronique est née, et ses premiers compositeurs, tels que La Monte Young ou Terry Riley, ont déjà exploré des formes minimalistes sur de longues durées. Mais c’est bien Eno, ancien membre du superbe groupe de glam arty Roxy Music et futur producteur de Bowie ou U2, qui théorisera et brevètera pour ainsi dire « l’ambient ». Dès 1975, ses albums de musique instrumentale aux atmosphères paisibles ou légèrement mélancoliques sont les premiers à paraître sous cette étiquette. Dans le livret de l’un des plus célèbres, « Music For Airports », un manifeste établit que « l’ambient music a pour but d’engendrer un espace de réflexion, elle doit pouvoir ménager de nombreux niveaux d’écoute sans en privilégier un en particulier ». En réaction à l’insipide « Muzak » qui passait dans les aéroports, Eno avait donc conçu une bande-son en harmonie avec l’espace, qui inspire une émotion neutre à l’auditeur. « Il doit pouvoir se dire : “si je meurs, ça n’a pas d’importance”, souhaitait-il. Les passagers de La Guardia Airport à New York ne l’entendront pas de cette oreille, et lorsqu’Eno y fera une installation sonore de la pièce, beaucoup se plaindront qu’elle leur tapait sur les nerfs.

Space music et sleep concerts

Par delà les préceptes du professeur Eno, l’ambient a pris des formes et des orientations variées, et pas toujours les plus heureuses. Bien des groupes de rock progressif verront en l’électronique un moyen de donner libre cours à leurs inspirations “cosmiques”. On parlait alors à l’époque de “space music” pour décrire d’épiques fresques synthétiques, dont certaines ont mieux vieilli que d’autres. Tangerine Dream, Klaus Schulze, Harmonia ou Conrad Schnitzler en Allemagne, Jean-Michel Jarre ou Bernard Szajner en France, ont tous participé à composer une mystique ambient que d’autres mêleront à la sauce new-age. On connaîtra aussi les premier “sleep concerts” de Robert Rich, où les gens étaient encouragés à ramener leur sac de couchage pour écouter des heures de boucles. Dans les années 1980 en Angleterre, il s’agit même de “dark ambient” et des pratiques occultes de Coil ou Zoviet France. Une véritable scène est née, avec ses marges et ses artistes académiques, comme Steve Roach qui produit à la chaîne depuis plus de 30 ans, laissant parfois s’échapper quelques perles méditatives.

 « De la dance-music pour rester sur place »

Dès 86, la house et la techno américaines ravagent les clubs européens, et des beats, certes discrets, s’immiscent dans l’ambient. Au Heaven, célèbre club londonien, le duo The Orb lance les premières nuits ambient où l’on joue du dub comme de la house ralentie, et préfigure les chill-rooms des festivals d’aujourd’hui. Les premières rencontres entre rythmes des machines et nappes de brouillard se font, The Orb rentrera même dans le Top 10 avec un single de 39 minutes, “The Blue Room”, et jouera aux échecs sur le plateau de Top Of The Pops pour en faire la promo. Un autre duo, KLF, avec lequel The Orb partage un membre, posera l’album définitif de nos rêveries d’après trip, simplement intitulé Chill-Out (1990), composé d’une suite de vignettes bucoliques dans lesquelles pointe parfois l’écho d’une rave lointaine. Courant 90 s, l’ambient-house et l’ambient-techno prendront forme avec les Selected Ambient Works d’Aphex Twin ou les architectures gracieuses de Biosphere. Dès les années 2000, c’est une scène en soi, qui a connu son Graal avec le projet Gas de Wolfgang Voigt, mille compilations Pop Ambient sur son label Kompakt, et tant d’autres maxis de dub-techno du label Echocord. Dans son très bon livre Ocean Of Sounds, David Toop décrit ce courant mieux que personne : “ambient-house ? Un oxymore : de la dance-music pour rester sur place !”

Désormais, l’ambient est partout. C’est devenu un outil, une couleur, que l’on retrouve sous toutes ses formes et chez les artistes les plus divers. Son utilisation s’est démocratisée, et tout festival de techno qui se respecte se doit d’avoir une scène ambient (comme la Weather depuis l’année dernière). On en trouve sur des labels électro comme LIES, Giegling, ou même DFA (les fameux Days Of Mars de Delia Gonzalez & Gavin Russom), chez des artistes indies comme Dirty Beaches (son somptueux LP d’adieu, Stateless) ou même chez des groupes mainstreams (Radiohead et U2 s’y sont essayés). Récemment encore, la coqueluche nu-disco Prins Thomas a consacré la moitié de son dernier double-album à des constructions électroniques planantes, qu’on pourrait confondre avec un disque allemand des 70 s.

Plus qu’un style, une attitude

Quant à la scène spécialisée, elle est enfin débarrassée de ses vieux clichés de musicothérapie et d’ambiances feng-shui. L’ambient est devenu un art à part entière, aux approches et aux inspirations variées. William Basinski fait tourner des bandes jusqu’à ce qu’elles se réduisent en poussière sur ses Disintegration Loops. Des têtes de file comme Lawrence English, Kyle Bobby Dunn ou Leyland Kirby composent des œuvres souvent monumentales qui brassent romantisme, mémoire et même un peu d’humour. D’autres, moins classiques, comme The Sight Below, Ian William Craig ou Jefre Cantu-Ledesma travaillent sur les textures, et créent des masses de sons flous, nourries à la guitare électrique. Dans l’électronique indépendante, des labels comme Opal Tapes, Blackest Ever Black ou In Paradisum lâchent régulièrement des œuvres qui convoquent l’ambient sous des formes nouvelles et à des fins inattendues. Dès 95, David Toop avait d’ailleurs prédit l’avenir du genre : “l’ambient est plus une manière d’écouter, un terme ombrelle pour une attitude, plutôt qu’un style particulier identifiable”. Et c’est aussi une expérience sonore cruciale, propre à élargir nos horizons personnels.

À ÉCOUTER – Plus d’une heure d’ambiant dans cette playlist Greenroom.
38 morceaux signés Aphex Twin, Oneohtrix Point Never, Porter Ricks, Radiohead…

Où entendre de l’ambient ?