Music par Kerill Mc Closkey 30.03.2016

« East Punk Memories » : Être et avoir été punk dans le Budapest communiste

Le documentaire « East Punk Memories » nous amène chez des anciens acteurs de la scène punk hongroise des eighties, trente ans après leur engagement en musique contre un régime autoritaire.

C’est quoi être punk ? Cette question a été maintes fois documentée, mais sans doute de manière trop simpliste. Parce qu’on s’arrête trop souvent au monde anglo-saxon et aux Sex Pistols. Parce qu’on ne se rend pas toujours compte que le mouvement punk a connu un énorme écho transnational. Parce ce qu’on ne comprend pas toujours les particularités locales ou individuelles qui motivent le cri et la rage.

Ça peste à Budapest

East Punk Memories en ce sens est salutaire. Car ce documentaire qui sort en salles aujourd’hui 30 mars nous raconte une facette moins connue du mouvement punk, celui de l’Europe de l’Est en plein régime communiste, et plus précisément celui du Budapest des années 1980. Alors oui, on y trouve des choses reconnaissables, des crêtes provocatrices aux chansons anar brutes : quand le groupe CPG déclare « Le chaos, c’est ce que nous voulons ! Le chaos, c’est ce que nous voulons », on voit bien l’affinité avec des groupes comme Crass ou les Dead Kennedys. Mais l’autorité combattue est différente. Entre le libéralisme inégalitaire critiquée par l’Ouest, et le socialisme égalitariste de l’Est, les revendications punk changent. Et les idéologies également.

C’est ainsi qu’on constate rapidement une tournure « droitière » du punk à Budapest. Dans une Hongrie ressentie comme occupée, nostalgique de la Grande Hongrie pré-guerre, la révolte est naturellement nationaliste, ce qui amène certains à se radicaliser. C’est ainsi que le chanteur de CPG, Erdos Joszef, n’a aucun mal dans le film à partager des convictions anti-tziganes, et racistes en général. De manière plus générale, il est intéressant de remarquer que le système capitaliste occidental dézingué par les punks anglo-saxons est justement celui que les jeunes hongrois opprimés réclamaient, séduits par la culture pirate de l’Ouest qui passait en Hongrie sous les manteaux. Une des personnes interviewées par la réalisatrice Lucile Chaufour avoue d’ailleurs ne rien comprendre aux paroles en anglais de Nevermind The Bollocks quand elle écoutait sans cesse la cassette de l’album. La simple allure rageuse et libérée de la musique était ce qui lui parlait tant dans les Sex Pistols.

Mémoires d’outre-punk

Le concept de East Punk Memories est assez génial. Lucile Chaufour avait filmé la scène punk de Budapest des 80’s en caméra Super 8. Vingt ans plus tard, elle est revenue sur place pour retrouver les punks qu’elle filmait et les interviewer. D’une documentation du punk hongrois, le film passe ainsi dans une toute autre dimension, celui de la vieillesse et de la confrontation entre la vie adulte et les rêves de la jeunesse. Parmi les douze hommes et femmes retrouvés par la réalisatrice, un panorama de trajectoires différentes se forme devant nos yeux. Certains sont restés fidèles à une idéologie DIY (Do it Yourself), créatrice et contestataire. D’autres ont le cul entre deux chaises, critiquant le système politique tout en y participant, parce qu’il faut bien gagner sa vie. Enfin, certains sont passés à autre chose, oubliant la politique pour le simple bien-être de leur famille.

La question du retour vers les engagements passés est ici d’autant plus intéressante que les punks hongrois ont partiellement eu ce qu’ils voulaient avec la chute du Rideau de Fer et la libéralisation du pays dans les années 90. Sauf qu’ils connaissent aussi désormais les vices de la société capitaliste. Sans tomber de la nostalgie du communisme, East Punk Memories dépeint ainsi une génération désillusionnée. Celle qui faisait du bruit juvénile et en groupe contre un pouvoir facilement reconnaissable, celui du Parti Unique, parti qui aujourd’hui a du mal à se souder contre le pouvoir désincarné de la finance. Avec ses images intimes forcément attachantes de la scène punk de Budapest, East Punk Memories romantise l’engagement politisé par la musique. Mais il en pointe aussi les paradoxes et sa triste incapacité : oui, n’ayez pas peur des crêtes et des cris, East Punk Memories est un documentaire sacrément émouvant.

Évènements liés à la sortie du film :

epm