Music par Kerill Mc Closkey 28.03.2016

La Bible avait Jésus, le hip-hop a le Ghostface Killah

Fishscale, album culte du Ghostface Killah, fête ses dix ans un lundi de Pâques. Rien de plus logique pour le MC aux multiples résurrections.

Les hommes leur dirent: « Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant?
Il n’est pas ici, mais il est ressuscité. Souvenez-vous de ce qu’il vous a dit, lorsqu’il était encore en Galilée:
Il faut que le Fils de l’homme soit livré entre les mains des pécheurs, qu’il soit crucifié et qu’il ressuscite le troisième jour ».
Elles se souvinrent alors des paroles de Jésus.

(L’Evangile selon Luc)

Je le ressuscite, prêche le tueur
Le sacro-saint G.F.K., c’est parti
Laisse tourner le disque
Laisse tourner le disque
Je suis de retour en dépoussiérant le vinyle
J’ai douze raisons supplémentaires de mourir, casser ta colonne

(Ghostface Killah, « Let The Record Spin »)

Les résurrections de Jésus dans Le Nouveau Testament et du Ghostface Killah dans Twelve Reasons To Die ne se placent sûrement pas au même niveau de spiritualité. L’un s’est sacrifié pour laver les péchés des hommes, l’autre revient sur Terre pour se venger dans le sang. Dans les deux volets de Twelve Reasons, albums de mafioso inspiré par Morricone et les giallo des 60’s, la renaissance du Ghostface n’en est pas moins l’une des plus belles réécritures contemporaines du mythe de la résurrection. À cause de sa liaison avec la jeune fille de la famille criminelle DeLuca, le jeune Tony Starks est assassiné. Son corps est fondu dans du vinyle, ensuite utilisé pour douze disques que le clan cache et protège. En effet, quand l’un des vinyles est joué, l’esprit de Tony Starks (l’un des acronymes du rappeur) renaît dans le corps de celui qui l’écoute. Il devient alors le Ghostface Killah, vengeur masqué à la poursuite de ses meurtriers. Quel mélomane peut bien résister à cette idée de renaissance par le diamant qui touche le vinyle, libérant son âme enfouie ?

L’impact de Twelve Reasons To Die en 2013 était d’autant plus fort que la résurrection du Ghostface était également littérale : ça faisait sept ans que le rappeur du Wu-Tang n’avait pas sorti un album vraiment digne de son nom. Une éternité dans le temps accéléré du hip-hop où les retardataires sont vite rangés dans les cartons. C’est une constante pourtant dans le parcours du Ghostace Killah, artiste régulièrement dépassé qui revient soudainement foutre des claques, à son rythme. Et ça fait plus de vingt ans que ça dure.

Avant la période actuelle du Ghostface Killah réinventé en narrateur sur des orchestres jazz et cinématiques, c’était Fishscale, sorti sur Def Jam le 28 mars 2006, qui remit le rappeur new-yorkais sur le devant de la scène. Après quelques années d’expérimentations plutôt anecdotiques, Fishscale dessinait un Ghostface affamé, à la verve aiguisée et conquérant sur des beats all-stars de Just Blaze, J. Dilla, Pete Rock ou MF Doom. Avant ça, c’était le désormais classique Supreme Clientele en 2000, à l’heure où les déceptions successives des autres membre du Wu-Tang Clan annonçaient un écroulement de leur crédibilité dans le nouveau millénaire. Avant ça c’était Ironman en octobre 1996, l’album qui installa enfin le Ghostface au niveau des autres stars du Wu-Tang : les projets solos des Method Man, Raekwon, GZA et Ol’ Dirty Bastard étaient déjà des cartons l’année 95 finie, un an avant que le Killah fasse le grand saut et prouve finalement qu’il ne faisait pas partie des seconds couteaux du crew, en compagnie de U-God et Cappadonna (qui?).

En 2016, Ghostface Killah est le seul Wu-Tang à être toujours excitant. Certains font le job par-ci par-là (Inspectah Deck notamment qui retrouve une seconde jeunesse au sein de Czarface), mais seul le Ghostface captive. En tant que meilleur parolier du crew, il y a une certaine logique là-dedans. Le flow, l’énergie, le danger se perd avec les années. Pas l’intelligence, ni l’œil. Comme il le disait lui-même dans les colonnes de Fact : « Je ne suis pas fini, j’ai toujours une histoire à raconter ». Mais cette logique n’enlève rien à ce que le Ghostface Killah est entrain de faire, à 45 ans. Dans la vieille histoire canonisée du rock, une discographie comme celle du rappeur est presque normale. Dans le l’histoire jeune et jeuniste du hip-hop, elle est un miracle.