Music par Nico Prat 29.03.2016

Parquet Courts : LCD sans le système

Parquet Courts : LCD sans le système

Alors que sort le cinquième album du groupe New-Yorkais en autant d’années d’existence, retour sur une carrière tordue, et une nouvelle direction qui ne l’est plus tant que ça.

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Parquet Courts est bien davantage qu’une affaire de mélomane : c’est une affaire de passionné. Il faut être épris du groupe new-yorkais pour parvenir à tenir leur rythme de sorties. Jugez plutôt : un an après leur formation, le quatuor sort son premier album, American Specialties, en cassette. L’année suivante, les frères Savage sortent leur deuxième effort, Light Up Gold, sur leur propre label, Dull Tools (écoutez tant qu’à faire leurs signatures Future Punx et Soda), avant qu’il ne soit réédité quelques mois plus tard, en 2013, par le label indé new-yorkais What’s Your Rupture?. Puis, en juin 2014, leur troisième album, Sunbathing Animal, enregistré en cinq jours, paraît quelques mois à peine avant le single “Uncast Shadow of a Southern Myth”, qu’ils publient sous le nom de Parquay Quarts, deux membres du groupe n’étant pas disponibles. 2014 toujours : Parquet Courts sort son quatrième album, Content Nausea, en novembre, puis en 2015, Monastic Living, un EP pour le moins expérimental. Le 8 avril prochain sort leur nouvel opus, le cinquième si vous suivez, Human Performance, chez Rough Trade, label indé anglais cette fois. En parallèle de tout cela, chacun des membres du groupe est ouvert à toutes collaborations extérieures. Parquet Courts, c’est une affaire de passionné. Maintenant vous êtes d’accord.

D’autant plus que loin de creuser un sillon aisément identifiable, ils aiment brouiller les pistes. En changeant de nom donc, parfois, mais aussi et surtout de direction. Leur nouvel album est à ce titre l’un de leurs plus accessibles, presque pop par moment, mais leur premier puait la sueur de gamins boutonneux martyrisant leurs instruments dans le garage des parents, alors que Monastic Living s’inscrivait dans un registre davantage… Alien ? Toujours est-il que les refrains radio friendly n’étaient pas forcément dans la liste de nos attentes, et pourtant : « Le single “Berlin Got Blurry” est malin : un moyen pour ces Brooklynois de rallier à leur panache blanc toute la jeunesse indé européenne ? », s’interroge Louis-Henri de la Rochefoucauld, journaliste chez Technikart. « Cette basse bondissante… Ça me fait penser à une version un poil plus heavy du premier album de Clap Your Hands Say Yeah ». Ou, pourquoi pas, à la folie maîtrisée d’un James Murphy, sans les machines. LCD sans le système donc, mais avec la même audace.

Il aurait été facile, jusqu’à la fin de l’année dernière, de ne voir en Andrew Savage, son frère Max, Austin Brown et Sean Yeaton, rien de plus que des gentils branleurs, certes prolifiques, mais peu désireux de soigner l’écrin de leurs mélodies, trop tentés par l’accessibilité facile d’une page Soundcloud qui n’attend rien d’autre qu’une poignée de chansons de moins de trois minutes à peine enregistrées, déjà en ligne, sans passer par la case mixage. Human Performance donne définitivement tort aux mauvaises langues. Treize titres soignés, malins, accessibles, à l’image du single “Berlin Got Blurry” donc, qui n’est pas sans rappeler quelques airs d’americana FM au service d’un chant résolument punk et dissonant. Pour Adrien Toffolet, journaliste chez Society, ce mélange des genres est dans l’ADN du quatuor : « C’est d’abord un groupe très américain, dans le sens où, à la fois au niveau de la musique et des textes, on sent un véritable héritage de différents moments de l’histoire de la musique américaine. Et des périodes qui ne sont pas forcément faciles à faire cohabiter ».

Foncer tout droit

Les textes, justement, méritent une analyse à part. Que disent-ils de leurs auteurs, et plus encore, que disent-ils de leur époque ? Adrien Toffolet : « Il y a une vraie motivation artistique, au sens noble du terme, un peu prétentieuse parfois. Par exemple, il y a un vrai regard sur notre société moderne, presque sociologique. Dans Content Nausea, on y trouvait une bonne critique du “tout moderne”, et ce n’est pas de la nostalgie ou du passéisme comme Jack White peut en faire, mais plutôt un constat sociologique des effets nocifs que peuvent avoir la modernité hyperproductive et hyperconnectée sur nos vies aujourd’hui. Bref, c’est un mélange du petit monde new-yorkais indé et arty et de l’authenticité du folklore US ». Une certaine idée de la modernité rejetée par un groupe qui n’hésite pas à se montrer aussi prétentieux que ses textes en interview, et rechigne à s’ouvrir sur le monde extérieur. Facebook, Twitter, un Vlog (Blog qui utilise la vidéo comme support principal de son contenu, ndlr) en studio documentant les coulisses de l’enregistrement de la ligne de basse de cette face B connue de seulement trois fans ? Très peu pour eux. Tout juste peut-on, pour en apprendre plus, traîner sur un blog partageant quelques news sur des groupes amis, ou sur la carrière d’artiste d’Andrew Savage, récemment exposé en galerie.

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Et pourtant, Parquet Courts est bel et bien un groupe de son époque, un groupe de 2016. Et à la fois un groupe de 1966, quand les artistes avaient le talent, le droit et le souffle pour sortir deux, voire carrément trois albums dans l’année. Pour Louis-Henri de la Rochefoucauld, il y a « aujourd’hui, avec les réseaux sociaux et la saturation de l’information, deux stratégies : être omniprésent tout le temps, comme le font les stars du hip-hop, ou disparaître quelques années et revenir pour frapper un grand coup (Daft Punk en 2013, Mirwais peut-être cette année). Parquet Courts semble opter pour la première option. Pas sûr qu’ils soient gagnants à long terme !”. Il est en effet si facile de s’user, de se prendre un mur sans ralentir au moment de négocier le virage d’une carrière. Eux semblent foncer tout droit. Sans se poser de questions, nous laissant presque les formuler à leur place, voir carrément proposer nos réponses. Adrien Toffolet : « ils souhaitent simplement sortir des disques dès qu’ils sont terminés, sans véritable planning, pour pouvoir passer à autre chose. C’est typiquement le genre de groupes qui s’arrêtera quand ils auront décidé qu’ils n’ont plus rien à raconter ». Ce qui, à en juger par la qualité de Human Performance, n’est pas au programme des prochains mois. Un sixième album n’est en revanche pas à exclure. Et un septième. Puis…