Music par Thomas Corlin 26.03.2016

EDM, scratch et pôle emploi : à l’école du DJ

EDM, scratch et pôle emploi : à l’école du DJ

Vos parents vous ont toujours dit que ce n’était pas un métier, et pourtant les écoles se multiplient pour former les DJ de demain. Petit tour dans une formation parisienne, pour comprendre comment on enseigne à devenir un pousseur de disques professionnel.

Dans l’entrée de cet immeuble du quartier des Olympiades à Paris, rien n’indique que Kaith Skool, l’école de DJ est bien là. Nichée dans les sous-sols, sur deux niveaux ingénieusement aménagés. À l’étage, une salle de réunion coquette mais chaleureuse est prévue pour les « cours magistraux », alors qu’au rez-de-chaussée, deux salles ultra-équipées accueillent des cours de composition pour l’une, et de mix pour l’autre. En ce mercredi de vacances, l’ambiance est plutôt détendue, et les élèves en formation complète sont ailleurs. L’école assure dans ces périodes des stages modulables qui s’adressent à une clientèle assez large. « On a surtout des jeunes qui viennent pour leur loisir, relate Hakim Hantat, co-gérant de l’école, dans laquelle il enseigne aussi. Mais on a aussi des patrons de club qui veulent se mettre à la page, ou des gens qui viennent avec un projet précis, comme acquérir un peu de technique pour animer leurs soirées entre potes. »

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Aujourd’hui, ce sont six jeunes, dont deux filles, qui suivent un cours collectif de DJing ou de scratch, à raison de 25 euros de l’heure. Pour qui n’a jamais assisté à ce type d’enseignement, la scène peut paraître cocasse : une salle remplie de platines vinyles ou digitales dernier cri, dans laquelle on entend seulement le clapotis des beats dans les casques et le frottement des mains sur les disques. Sur les murs, peu de choses, si ce n’est un tableau de maximes motivantes type « le bonheur, c’est être quelqu’un, pas quelque chose », et quelques vinyles de disco sur des étagères. Hakim suit un à un chaque stagiaire en leur donnant des instructions précises, qu’il s’agisse de les entraîner au scratch, ou à l’enchaînement de tracks. Ça parle « gain de fader », « placement de main à 9 heures » ou « rattrapage de mix », quand il ne s’agit pas « d’éviter de mordre l’attaque ». Pour expliquer en détail l’équalisation à une jeune fille de 19 ans, Hakim dessine un schéma en couleurs sur le tableau et calcule qu’elle a un « delta de 10 bpm » entre ses deux morceaux. On s’habitue finalement vite à retrouver le jargon électro dans un cadre pédagogique si rigoureux.

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« ils veulent jouer à Tomorrow Land l’année prochaine, on leur explique que ça ne va pas se passer comme ça »

Sur les platines, on trouve de tout, mais surtout du mainstream quand le public est si jeune. Chez les élèves en DJing, on croise pas mal d’EDM, de zouk, de r’n’b et de hip-hop français « ça faisait 10 ans que des élèves ne m’en avaient pas amené, d’habitude c’est plus US ! » s’amuse Hakim. L’entraînement au scratch, quant à lui, se fait sur des disques de breaks issus de la discothèque maison. Les goûts musicaux des élèves qui sont eux en formation complète sont plus variés « sur nos huit élèves, l’un est UK bass, l’autre EDM, l’autre breakbeat-expérimental, un autre plus généraliste, un autre aussi dans le commercial, un autre sur l’afro-Caribéen. On en a aussi un spécialisé en techno berlinoise. résume Hakim avant d’ajouter : Mais notre but c’est le brassage, les élèves arrivent souvent en pensant que leur style de prédilection est le seul qui vaille, et finalement ils s’imprègnent les uns des autres. » Des idées préconçues, les élèves en ont beaucoup en arrivant dans ces écoles pour apprendre un métier souvent idéalisé : « certains se prennent une claque en arrivant, parce qu’on est pas là pour vendre du rêve. Ils nous disent qu’ils veulent jouer à Tomorrow Land l’année prochaine, et il faut leur expliquer que ça ne va pas se passer comme ça. Ils n’ont parfois aucune idée de l’organisation du métier, de comment se présenter auprès d’un patron de club, et ça fait partie des choses qu’on leur transmet. »

« On aborde tous les risques du métier »

En terme de formation de DJ, la demande est très forte. Kaith Skool est loin d’être la seule école sur le marché, il en existe une dizaine rien qu’en France, de Cannes à Metz en passant par Lyon et récemment Poitiers, et bien sûr Paris qui en compte plusieurs. DJ Network et l’UCPA sont de véritables mammouths dans le domaine, là où Kaith Skool se pose comme une structure à échelle humaine. Après des années à donner des cours en association, Hakim Hantat, lui-même DJ depuis vingt ans sous le nom de DJ Don Style, a eu l’idée de lancer une auto-entreprise basée sur cette activité en 2009, qui est devenue une SARL en 2011, histoire de faire face au succès croissant. Elle réunit désormais plusieurs formateurs certifiés, qui viennent tous du monde du DJing ou du scratch, et ont chacun théorisé leur expérience pour mettre en place un enseignement sur 10 mois à raison de 30 heures par semaine. Pour 7 400 euros, on y apprend le DJing, donc, mais aussi la composition, la vidéo, et comment créer ses outils de communication (on peut même y faire des « retouches beauté sur les flyers », à toutes fins utiles). D’autres aspects plus délicats de la vie de DJ sont aussi traités : « on aborde tous les risques du métier, on parle de posturologie, d’alimentation, de sommeil, de la dépendance à certaines substances, de l’isolement quand on produit seul sa musique dans son coin, de la réglementation, du statut qu’un DJ peut avoir. » Quant aux élèves, ils ont cette année entre 17 et 28 ans, même si deux quarantenaires ont déjà suivis la formation par le passé. Il est également arrivé que des DJ classés dans le top de DJ Mag viennent suivre « en toute humilité » un stage privé pour se mettre à jour, ou que des artistes leur demandent carrément de faire du ghost-producing.

Un métier enfin reconnu

Le succès que rencontrent ces écoles est clairement révélateur d’une métamorphose de la musique électronique, pourtant issue des cultures alternatives et souvent stigmatisée par le passé. En France, la « professionnalisation » du secteur est plutôt récente, comme le rappelle Hakim : « avant 2009, quand tu étais DJ résident et que tu perdais ton emploi, on te mettait dans une case vaste chez Pôle Emploi, et tu tombais rarement sur un conseiller alerte qui savait quoi faire de toi. Depuis, ils ont mis en place le L1101, une classification qui correspond plus précisément au métier. C’est un vrai secteur aujourd’hui, avec beaucoup de besoins. Partout où il peut y avoir de la musique, il peut y avoir des DJ. » Pourtant, le métier de DJ fait typiquement partie de ces boulots dont on ne penserait pas qu’il s’apprenne par un circuit scolaire, mais plutôt sur le tas à la sueur de son front, et au gré de l’expérience, comme gage d’authenticité. « Évidemment, tout le monde peut apprendre tout seul, mais tu mettras beaucoup plus de temps. Ici, pendant 10 mois tu ne fais que ça. On aide les étudiants à mettre en œuvre leurs idées, et à se construire un réseau pro. » Et c’est toujours plus fun qu’un Master sciences cliniques infirmières, quoi qu’on en dise…

  • Des formateurs Kaith Skool participeront à l’atelier Mini-Weather du prochain festival Weather, et proposeront initiations et cours sur l’histoire du scratch à Second Square, au Carreau du Temple les 26 et 27 avril.
  • Site web de Kaith Skool
  • DJ Don Style officiel