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Judah Warsky : "Sur l'autoroute, je suis trop heureux de capter la radio belge"

Judah Warsky : "Sur l'autoroute, je suis trop heureux de capter la radio belge"

Le musicien parisien Judah Warsky nous a parlé de Bruxelles, de la new beat, de Jacques Brel et des afters interminables de la "Capitale de L'Europe".

Lundi 21 mars, Judah Warsky se trouvait sur la scène de la Maroquinerie à Paris, en première partie du groupe psychédélique français Wall Of Death. Sous la pression de celui qui s'occupait de son merchandising, Judah Warsky a accepté de jouer en toute fin de set sa chanson la plus populaire, « Bruxelles, Capitale de l'Europe ». Ode poétique et surréaliste à la capitale belge et européenne, le morceau se voit ce soir-là allongé et chargé de la fièvre amoureuse de Judah Warsky envers Bruxelles. La salle applaudit, les disques de l'album Bruxelles se vendent pas mal, et l'artiste parisien se voit en fin de soirée entouré de personnes curieuses de son lien avec la ville.

« J'ai passé des heures à juste dire combien j'adorais Bruxelles. Et bam, le lendemain, il se passe ce qui s'est passé... C'était très bizarre » nous raconte-t-il sur une terrasse de Pigalle. Bruxelles est effectivement frappée par le terrorisme le mardi 22 mars au matin. Judah Warsky voit alors « Bruxelles, Capitale de l'Europe » tourner sur les réseaux sociaux, reçoit des dizaines de messages, de ceux présents à la Maroquinerie, de ceux qui le connaissent, et même du journal Le Monde. «  Ça me gêne un peu tout ça » il confie. « Un peu de visibilité c'est sympa, mais à quelle prix ? Et parce que je suis parisien, j'ai jamais vécu à Bruxelles. J'imagine que la sincérité de mon amour fait comprendre que ce n'est pas une blague... ». Entre cette affection et sa connaissance de la musique belge, Judah Warsky a effectivement beaucoup de choses à dire sur la capitale de l'Europe.

Judah Warsky Bruxelles Pochette

T'y vas souvent à Bruxelles ?

Par-ci par-là. J'avais douze ans la première fois. J'étais fou de Magritte et il y avait une exposition exceptionnelle, devenue ensuite le Musée Magritte. J'avais saoulé mes parents pour y aller. Et un jour, je suis parti me balader seul. Je me suis un peu perdu, j'ai demandé mon chemin à un keum, et il m'a accompagné un peu pour bien être sûr que je trouve le bon chemin. Je fais « ok merci » là je vois qu'il repart dans la direction opposée. Je comprends qu'il avait fait un détour pour moi. Personne ne fait ça à Paris ! C'est là que j'ai compris que j'aimais les Belges.

J'y retournais ensuite au gré des concerts. Le plus souvent j'y vais, je joue, je fais la teuf et je rentre le lendemain. En Belgique, les gens sont plus sympas, ils te mettent bien tout de suite, il y a un truc spécial. Sur l'autoroute, avant même la frontière, je suis trop heureux de capter la radio belge, il y a plein de petites radios indépendantes hyper cools. Quand tu regardes leurs charts, c'est toujours mieux qu'ici.

Comment ça se fait selon toi ?

Les courants minoritaires peuvent vite devenir gros, bien plus qu'ici. Tu le vois dans les disquaires. C'est le seul endroit où un bon groupe industriel a sa propre étiquette dans les bacs. Ils ont un état d'esprit comme ça, sombre mais avec humour, avec des labels comme Crammed qui continue de sortir des trucs à la pointe de tout. Récemment, j'ai découvert un disque de Mahmoud Ahmed, un musicien éthiopien qui vient tout juste de regagner une visibilité avec le courant des rééditions africaines. C'était sorti dans les années 80 sur Crammed, ils étaient déjà là à digger les gars ! La première compilation de drum sortie en Europe continentale, c'était aussi sur Crammed. C'est drôle parce qu'ils se considèrent eux-mêmes comme les parents pauvres de la France, alors que c'est l'inverse. En 1988, ils avaient déjà leur acid-house. La French Touch c'est cool, mais c'est beaucoup plus tard. Ils avaient des gars comme Telex et Marc Moulin dans les 70's. En France on avait plein de franc-tireurs oui, mails ils étaient toujours à la marge alors que Moulin c'est pas un paria, c'est un mec hyper respecté, c'est un Monsieur en Belgique.

En 2014, tu sors la chanson « Bruxelles, Capitale de L'Europe ». D'où est-ce venu ?

J'avais un concert de prévu à Bruxelles. Et quelques nuits avant, j'ai rêvé de ce concert. J'avais tapé une recherche Google pour voir l'allure de la salle, c'était Madame Moustache, un truc un peu cabaret. J'ai rêvé que j'étais sur la scène, dans la salle, et que je récitais un poème : « Dans le noir de mon âme, toi ville nyctalope, tu sais voir l'espoir, Bruxelles capitale de l'Europe ». Je me suis réveillé, j'ai tout noté, je trouvais ça bien. Et le jour du concert, je l'ai effectivement récité sur un morceau instrumental avec des longues phases entre les couplets. Les gens réagissaient comme des oufs. C'était avec Flavien Berger d'ailleurs ce soir-là, l'un de ses premiers concerts. Après on a fait la teuf, puis un after, puis un autre after, c'était épique, on s'est couché à 15h.

Y a une meuf qui m'a dit ce soir-là que c'est cliché le parisien qui aime Bruxelles, parce que c'est moins cher, parce que ça fait la fête, j'en avais pas conscience à ce moment. Ils m'ont tous dit que jamais un mec de Bruxelles pourrait faire ce genre de chansons, parce que t'es vite saoulé, c'est petit, tu vois tout le temps les mêmes personnes, ça se voyait que c'était une chanson d'un mec qui faisait la teuf et qui rentrait chez lui le lendemain.

Mais c'était une déclaration d'amour. C'était aveugle, tu ne vois pas les défauts. Désormais en concert, je rajoute des couplets en plus à mesure que ma vision de la ville évolue. Des trucs sur Molenbeek par exemple. Et là bas, tu sais, je ne suis pas tombé amoureux des briques rouges, de l'architecture et du climat quoi, c'est vraiment les gens.

Quels sont ces défauts tu parlais ?

Il y a beaucoup de gros racistes en Belgique. Vraiment beaucoup. J'ai vu le racisme des blancs. Il y a une parole décomplexée. C'est rare à Paris, les gens gardent leur racisme pour eux. En France, même les racistes ont intériorisé le fait que c'est pas bien ! Là bas, c'est 15 minutes dans un bar et ça part. Il y a un problème de communautarisme, les communautés ont du mal à s’intégrer, à être acceptées, je ne sais pas... Peut-être parce que c'est petit la Belgique, ça prend tout de suite plus de place... Et puis tout le souci autour de Molenbeek est étrange, cette loyauté de jeunes désœuvrés envers un pays qui n'est même pas le leur : le djihad c'est au pays du Golfe, pas au Maroc ou en Algérie... Et puis Molenbeek est au milieu de la ville, c'est comme si Barbès pétait, c'est bizarre...

judar

Quand tu dis « Bruxelles, capitale de l'Europe », ce n'est pas qu'à cause du Parlement Européen j'imagine...

Je suis très attaché à la culture européenne continentale, aux contre courants européens qui se font en dehors des influences anglo-saxonnes. C'est la new beat en Belgique, le krautrock en Allemagne... Avec le label Paneuropean Recordings, on a toujours été dans ce délire avec Turzi. Un jour, on nous avait demandé en interview comment décrire le label, et j'ai répondu « Coltrane a fait la musique panafricaine, et nous on fait la musique paneuropéenne ». Bruxelles capitale de l'Europe, c'est aussi Bruxelles capitale de ce fantasme.

Sur l'album Bruxelles, toutes les chansons ont ce type de double-sens. C'est une raison pour laquelle le disque est bilingue (français et anglais, ndlr) comme Bruxelles, bigarré. Par exemple, le dernier couplet de « Bruxelles Capitale », c'est « Ce plat pays qui est le tien, ce pays dont tu es la capitale, il change, il se sépare, si le divorce un jour est prononcé, la belle maison vendue les enfants dispersés, moi j'aurais une pensée pour cette ville dure et belle, la capitale de l'Europe, Bruxelles ». Davantage que la séparation Wallons-Flamands, c'était surtout une allégorie de l'Europe qui se délite, le projet européen vendu comme un beau rêve et qui se casse la gueule.

Tu as cité du Jacques Brel au Monde le jour des attentats...

J'aime bien sa façon de construire ses couplets avec logique, il n'est pas un poète, il est un vrai chansonnier, il y a une structure. La poésie, bon c'est cool, mais la musique c'est encore autre chose. La musique trop prétentieuse, trop poétique, ça peut vite casser les couilles. Brel arrive toujours à éviter cet écueil. Bon, il a des chansons vraiment pourraves aussi. Il faisait du remplissage à fond : dans ses albums, il y a genre quatre chansons qui sont les meilleures que t'aies écouté de ta vie, et le reste c'est de la merde. Mais quel tueur quand même.

Ta dernière fois à Bruxelles ?

Avec Turzi pour une soirée du Nouvel An Belge, à la Maison du Peuple, un chouette petit bar de St Gilles. Ils font des teufs souvent à Bruxelles. C'était vraiment génial. Ils font partie des mecs qui se bougent le cul. Et j'ai joué avec les Loved Drones à la Maroquinerie y a quelques semaines. Pareil, des Belges qui se bougent le cul : ils ont leur label (Freaksville), leur radio (Radio Rectangle). Le collectif de Flavien Berger était basé sur Bruxelles aussi. Là bas, il y a vraiment des mecs qui se bougent le cul, c'est une ville qui bouge quoi !