Music par Jonathan Gourmel 26.03.2016

Electro : l’Afrique en pleine force

Electro : l’Afrique en pleine force

Après avoir donné naissance à la musique moderne (jazz, blues, rock ou hip-hop), les polyrythmies africaines ont naturellement inspiré l’électro. Les fondateurs de la techno ont transformé les cérémonies spirituelles en raves, inspirant la transe par leurs boucles rythmiques. L’influence africaine est donc loin d’être nouvelle, mais elle a longtemps été inconsciente. A l’heure où l’électro explose aux quatre coins de l’Afrique, de nombreux artistes internationaux la revendiquent enfin. Petit tour d’horizon.

En 2013, en plein travail sur son premier album solo, Jamie XX déclare dans une interview à FACT magazine : « la plupart de la musique électronique populaire manque vraiment de soul. Toute la house européenne, les trucs inspirés d’Ibiza qu’on retrouve dans les charts m’ennuient vraiment beaucoup. En tournée, j’achète beaucoup de disques, énormément de musique africaine. J’adore leurs mélodies, leurs structures très différentes des nôtres, et bien sûr le groove, le côté dansant de tous ces titres. J’en discutais avec Kieran Hebden (Four Tet) qui m’a recommandé beaucoup de disques. Je pense qu’on retrouvera énormément de ces influences dans mes productions futures. » Le ton est donné. La même année, Boiler Room organise une série de soirées Studio Africa dont le point d’orgue à Londres rassemble les artistes Romare, Batida, Theo Parrish, Baloji, Spoek Mathambo. Ce casting cinq étoiles se lit comme la cartographie de l’électro tendance africaine.

Londres, épicentre

La scène londonienne, dominée par le grime et le UK funky voit apparaître des artistes qui revendiquent ouvertement l’influence africaine. DJ Abrantee lance la vogue afrobeats (à ne pas confondre avec l’afrobeat de Fela) dont les soirées regroupent jusqu’à 3000 personnes. Importé du Ghana et du Nigeria, malaxé par le grime, l’afrobeats mêle breakbeats et mélodies digitales imparables. Le succès phénoménal de l’artiste Fuse ODG (Top 5 en Angleterre) signe l’adoption mainstream de ce style, représenté notamment par Tribal, Kwamz et Weray Ent. Mais c’est Romare, dès 2012, qui sort un premier EP intitulé Meditations on Afrocentrism (Black Acre Records), où il s’interroge sur l’identité africaine à travers des morceaux électro abstraits où se mêlent des instruments et des voix venus d’Afrique. Désormais établi à Londres après quelques années passées à Paris, ce jeune producteur anglais s’est plongé dans le melting pot musical de ces deux capitales où les influences africaines sont très importantes, de la rumba congolaise et du mbalax sénégalais à Paris, à l’afrobeat nigérian et au highlife ghanéen à Londres. Adepte des collages sonores, Romare compose d’intrigantes pièces qui joignent la musique la plus funky à la recherche ethnographique et documentaire. Son album Projections (Ninja Tune) est un modèle du genre.

Au Royaume-Uni toutefois, c’est le collectif Highlife qui fait figure de précurseur. Depuis 2010, leur mélange de grime & UK funky, d’afro-futurisme et de beats orientaux a essaimé à travers le monde : depuis, les collectifs et soirées Multi Culti à Montreal, Banana Hill à Sheffield, Malawi à Amsterdam et les parisiens de Mawimbi remuent l’héritage africain à l’aide de beats électro étourdissants.

De nombreuses passerelles

Mawimbi (les ondes en swahili) a pour ambition avouée de « mettre en lumière les ponts existants entre la musique électronique et la musique africaine ». Cette préoccupation rejoint l’esprit des cut-ups du parisien Débruit. Ce dernier décrit son album Outside The Line comme la rencontre « des deux endroits qui ont influencé mon parcours de musicien, le New York des années 80 et l’Afrique de l’Ouest, comme s’ils coexistaient dans le même espace-temps. » Plus au sud, ce sont les lyonnais de Jarring Effects qui créent des passerelles avec la bouillonnante scène sud-africaine, avec les disques Cape Town Beats et Cape Town Effects. Signalons que les artistes français ont depuis longtemps reconnu l’apport des nombreux styles africains à leur musique. Le dernier album de Saint Germain s’écoute comme une traversée de l’héritage malien, entre boucles hypnotiques et arpèges délicats de kora, instrument traditionnel local.

Frédéric Galliano œuvre depuis vingt ans à ce rapprochement à travers son label Frikyiwa et ses albums. Au fil de ses disques, l’artiste du légendaire label F-Com collabore avec les chanteuses maliennes Koko Ouadjah et Nahawa Doumbia ou enregistre des musiciens traditionnels. Un voyage en Angola le convertit à l’explosivité du kuduro, phénomène de la musique électro et style authentiquement africain.

Le son du ghetto lisboète

La connexion avec l’Angola colore toute la scène électro de Lisbonne, où le kuduro sauce portugaise assure un succès jamais démenti aux prestations de Buraka Som Sistema. Mais c’est véritablement Batida qui représente le mieux cette synthèse africaine. Ce producteur et vidéaste mélange dans un cocktail explosif cinquante ans de musiques angolaises (des années 60 au kuduro et au semba), de beats digitaux épileptiques et de guitares en fusion. Ses concerts où se croisent danseurs frénétiques et projections vidéo offrent une expérience intense, comme autant d’immersions futuristes sur un dancefloor d’avant-garde dont la pulsation est directement liée à Luanda, capitale de l’Angola. Batida est l’un des principaux représentants actuels de l’afro-électro mondiale.

Le son du ghetto lisboète est aussi la propriété du label Principe, dont les artistes phares comme Marfox ou Nigga Fox croisent avec brio rumba congolaise, kuduro et afro-house.

Les recherches électroniques en Afrique

Cette présence africaine de plus en plus importante dans l’électro au niveau international, de l’Anglais Four Tet à l’Allemand Burnt Friedman, ne reflète pas seulement l’influence de la tradition africaine. Du nord au sud, le continent africain dans sa totalité résonne de musique électronique locale à l’originalité forte. Ces nouveaux artistes électro ont eu un impact énorme sur la scène mondiale.

L’Afrique du Sud est désormais l’un des principaux marchés de la musique électronique. L’un des grands architectes de ce son unique est le pionnier DJ Spoko, créateur du bacardi house, que l’on retrouve dès 2008 aux côtés de DJ Mujava pour un tube mondial sorti par le label Warp. Spoek Mathambo fait figure aujourd’hui de parrain d’une scène dont l’influence de plus en plus importante est signalée par la présence d’artistes comme le fantasque Okmalumhoolkat sur des productions du groupe LV (signé par le label phare du dubstep Hyperdub) ou encore Big Space et Konfab signés sur Big Dada. Toujours en Afrique du Sud, l’ovni Angel-Ho collabore avec Arca, prince de l’electronica tordue, aux manettes du dernier album de Bjork.

Les recherches électroniques en Afrique se perpétuent aussi sur le disque de Mongbwana Star, arrivant tout droit de Kinshasa, soit la rencontre d’ex-Staff Benda Bilili et de l’apprenti sorcier électro Doctor L.

La globalisation du phénomène se cristallise surtout autour de la techno hantée de Mikael Seifu. Cet artiste originaire d’Ethiopie a suivi des études aux Etats-Unis, où le son digital de Burial le frappe de plein fouet. De retour en Ethiopie, il crée son propre style techno, à la fois aride et luxuriant, au carrefour de l’électro occidentale et de la tradition folk éthiopienne, mélange fascinant qui se déploie magnifiquement sur son nouvel album Zelalem. Sa prestation remarquée au Berghain, légendaire club techno de Berlin, figure de proue de l’électro mondiale, achève de marquer la rencontre pleine de promesses de l’électro et de toutes les Afriques. Vivement le futur !

 

Photo : Mikael Seifu –  © THIS IS LAGOS