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La nuit gay et lesbienne parisienne a de la gueule

La nuit gay et lesbienne parisienne a de la gueule

Flash Cocotte, House of Moda, Menergy, Madame Klaude, La Puticlub, Wet For Me, La Kidnapping, Cockorico, La Sale, La Souillon, Possession, Kapsule, La Klepto, Bizarre Love Triangle, Trou Aux Biches, Mona, La Culottée : le clubbing gay, lesbien et LGBT parisien se porte super bien, tant l’offre chaque semaine est à la fois abondante et éclectique. Mais que se passe-t-il ?

À la fois DJ, organisateur de soirées (les House of Moda), performer, journaliste et ambianceur, Crame schématise parfaitement l'éventail de propositions clubbing gay, lesbien, LGBT de la capitale. « Le programme d’un jeune gay clubber à Paris en 2016, c’est ça : jeudi, soirée cabaret travesti nouvelle vague à Bastille, puis club avec un live d’un rappeur pointu gay américain à République ; vendredi, soirée disco multigénération puis techno de jeunes excités lesbiennes/gay/bi/trans/hétéro jusqu’à midi ; samedi, grosse soirée gay house pas loin des Champs ou électro avec dress code à Belleville, puis after. Dimanche, kiki house (petite compétition de voguing) puis bingo gay à la Villette. »

Les enfants et les petits-enfants du Pulp

« Nous sommes les enfants du Pulp » témoigne Aubry Fargier, jeune DJ et co-organisateur de La Sale et de La Souillon. « Le Pulp nous a appris à libérer la femme » déclare de son côté Rag, programmatrice des Wet For Me. En effet, dès qu’on évoque le clubbing gay et lesbien à Paris, tous les regards se tournent vers le Pulp. De 1997 à 2007, le minuscule club lesbien situé sur les Grands Boulevards, a pris la relève dans l’imaginaire collectif des mythiques clubs gay comme le Palace, le Boy ou le Queen, et cristallisé tous les bouleversements qui font que la nuit LGBT d’aujourd’hui ne ressemble pas à celle d’hier. Le Pulp, c’est la prise en main de la nuit par les filles, la montée en puissance de DJ et productrices (Chloé, Jennifer, Maud des Scratch Massive, Mlle Caro…), l’avènement des réseaux sociaux comme acteurs majeurs de la nuit, la naissance des collectifs, l’esthétique du DIY qui colle parfaitement à la crise économique d’aujourd’hui et la montée en force du concept – si à la mode aujourd’hui - de gender fluid (on ne se définit ni comme garçon, ni comme fille, mais comme un mix des deux).

Une dynamique LGBT en phase avec le tourbillon nocturne actuel

La dynamique nocturne LGBT actuelle s’inscrit dans un mouvement plus global qui, ces dernières années, a vu Paris se repositionner sur la scène clubbing internationale. Un constat confirmé par Crame : « Il y a aussi une forte demande de la part des clubs, attirés par la clientèle gay pour compenser certains phénomènes comme l’essoufflement de la French Touch 2.0 et la multiplication des gros événements hors-circuit. Le Social Club, qui était à l’avant-garde hétéro jusqu’au début des années 2010, a failli devenir un club gay. Le Gibus l’est devenu aujourd’hui. La Machine du Moulin rouge cherche moins a surfer sur la vague techno et sa soirée phare est lesbienne, la Wet For Me. Cette demande des clubs a permis à des collectifs et des personnalités d’émerger et de se professionnaliser. Et une fois lancés, on ne les arrête plus ! » Pour Dactylo, DJ, co-organisatrice des démentes Flash Cocotte et Trou Aux Biches, initiatrice des soirées Jeudi O.K au Social Club qui ont beaucoup œuvré à désenclaver la nuit queer et désormais directeur artistique du Gibus, l’effervescence actuelle de la nuit gay et lesbienne tient à une équation toute simple : l’envie de s’amuser avant tout (« on sortait de toute la vague minimale allemande, ça nous semblait trop austère, on avait envie de s’éclater ! »), mais aussi à l’explosion de l’offre de la nuit parisienne (« Il y a plus de clubs et de lieux qu’il y a quinze ans, donc forcément plus de soirées. »).

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Du poil, de l’électro, des perruques, du voguing et des seins nus…

On peut donc passer de la très réussie Menergy au Gibus avec ses garçons poilus et torses nus, qui célèbrent un mix house, garage et disco dans une ambiance très chargée en testostérone, aux compétitions de la nouvelle scène voguing lors des soirées Mona à la Java. Exprimer sa conception très perso de la mode, et aussi son goût de l’électro, aux très hystériques House of Moda où le spectacle est autant sur le dancefloor que derrière le booth du DJ. Jouer du coude à coude (ou d’autres parties du corps, selon) aux Flash Cocotte qui en 5 ans d’existence se sont imposées comme LA référence en terme de soirées gay et hétéro friendly, au point de rassembler à l’Espace Pierre Cardin plus de 1500 habitués. Danser élégant dans un mélange soigneusement dosé entre hétéros et gay, créatures et performers, aux Etoiles pour les Madame Klaude que son organisateur Fabrice Gilberdy imagine comme la prolongation d’une fête à la maison… Tomber nez à nez à La Sale sur un live d’Afida Turner perturbé par de la techno brutale, sombrer en pleine folie espagnole avec les Puticlub ou se défouler sur de la techno pure et dure aux toutes jeunes Possession ou chevaucher les aventures de La Kidnapping, la soirée électro-rock lesbienne qui fait saliver tout le monde…

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Des espaces militants et de zones de confort

Bien sûr quelques acteurs de la nuit et clubbers avertis s’interrogent légitimement sur cette excitation actuelle autours des soirées LGBT. Certains pensent que la scène manque d’audace, d’engagement militant et ne se renouvelle plus, d’autres que des soirées friendly comme les Otto 10 ou les Paris-Paname ouvrent au lieu de segmenter, quand ce ne sont pas les vieux clubbers qui crient à l’ultra-jeunisme de la nuit… Mais c’est oublier qu’une soirée LGBT réussie doit avant tout être un endroit où les gays et les lesbiennes se sentent bien. « La société, et on l’a vu lors du Mariage pour tous, n’est pas toujours très bienveillante avec nous, et souvent nous fait comprendre que nous ne sommes pas les bienvenu(e)s, déclare Rag avant d’ajouter, nous avons toujours considéré que c’était du militantisme de rassembler plus de 2000 lesbiennes dans un des plus grands clubs de Paris en plein cœur de Pigalle. Pour beaucoup d’entres elles, venir au Wet For Me est une manière de se libérer et surtout de s’assumer. » Une position défendue, par la très à poigne Dactylo : « Les gays et les lesbiennes sortent toujours autant et notre rôle, en tant qu’organisateurs de soirées, est de leur mettre à disposition un espace où ils peuvent se retrouver, où ils sont protégés par rapport au reste de la société et où ils se sentent en sécurité. Par exemple, pour les Jeudi O.K au Social, j’ai réussi à imposer pas mal de choses, comme placer mon propre staff et exiger le droit de se mettre torse nu, voir de mettre en place des backrooms… C’est une clientèle dont il faut prendre soin, très ! » Même son de cloche pour Rag des Wet For Me : « Ça n'a l’air de rien, mais ça passe par tout un travail éducatif et explicatif, surtout quand tu as, à chaque soirée, 150 filles hystériques qui se foutent les seins à l’air… D’ailleurs, ce n’est certainement pas un hasard si de plus en plus de filles hétéros s’aventurent lors de nos soirées pour s’y amuser à l’aise et en sécurité ! ».

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