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Christophe, l'idole des jeunes

Christophe, l'idole des jeunes

« Je lui dirai les mots bleus, les mots qu’on dit avec les yeux », « et j'ai crié, crié, Aline, pour qu’elle revienne », des tubes éternels, et ces lunettes de soleil fumées à la Michou... Quand on ne connaît pas Christophe, le personnage a l'air d'un papy démodé dont les vieux slows passent sur Nostalgie. Grave erreur : il s’agit surtout du plus grand dandy de la pop française encore vivant.

Le chanteur de 70 ans sort son quinzième album Les Vestiges du Chaos vendredi 8 avril, et ce n'est pas un truc de vieux. Avec l'indéboulonnable Étienne Daho, il fait partie des noms qui s'agitent systématiquement dans la bouche des groupes du moment. La scène française revendique clairement l’influence de Christophe. Christine & The Queens en tête, qui a même repris « Paradis perdus » (avec des bouts de Kayne West dedans) dans la version américaine de son best-seller d'album Chaleur Humaine.

Cet amour, le chanteur le rend bien, et ça depuis 2013. Quand France Inter lui consacre une carte blanche, il y invite avant tout le monde la jeune et talentueuse Nawel Ben Kraiem dont on commence seulement à parler aujourd’hui. Également présents : la chanteuse d’électro Mohini Geisweiller, le groupe de rock La Féline, le hipster de Nouvelle Star Julien Doré et Dick Annegarn. On ne se refait pas, Christophe ressasse aussi la musique de ceux qui l’accompagnent depuis toujours. Ils sont souvent morts : Little Richard, Brassens, Chet Baker, Alain Bashung, avec qui il vécut en coloc dans les années 70, et Lou Reed, à qui il dédie aujourd’hui le bouleversant « Lou ».

Et si ce n’est pas le cas, Christophe réussira toujours à mettre la main dessus. Après une première invitation sur Bevilacqua (1996), son compagnon de partie de poker, le chanteur culte de Suicide, Alan Vega, participe aux Vestiges du Chaos avec un duo sous influence dance eighties. Avant de co-composer avec lui le superbe morceau titre de son nouvel album, il a collaboré avec Jean-Michel Jarre sur Les Paradis perdus (1973) et Les Mots bleus (1974) et l’incontournable parolier Boris Bergman sur « Ange Sale ».

Son amour des jolies femmes fait mouche à l’écoute de « E Justo », partagé avec l’actrice Anna Mouglalis. Et la confiance qu’il offre à des promesses de la scène française s’impose lorsqu’on voit que Laurie Darmon, 24 ans et quelques morceaux au compteur, a écrit trois titres, qu’il y a placé en bonus de l’édition deluxe un duo avec le groupe Orties. Il a également partagé les manettes du studio avec l’ingénieur du son Maxime Le Guil (nominé aux Grammy Awards 2016) et le compositeur et arrangeur Clément Ducol — il pourrait être leur père mais il s’en fout. L’important, c’est de sonner dans cet air du temps que Christophe a toujours su flairer, si ce n’est devancer. Son secret : regarder dans le rétro tout en avançant droit devant.

« Je suis le beau bizarre venu là par hasard »

Si Christophe touche autant ceux qui s’intéressent ne fut-ce que de loin à la musique, c’est parce qu’à l’instar des plus grands maîtres de la pop française, il a su franchir les frontières nationales dès qu’il s’agissait de trouver de l’inspiration. Né Daniel Bevilacqua au sein d’une famille d’immigrés italiens, il a passé son enfance devant des films américains tels La Fureur de Vivre ou L’Equipée Sauvage. De quoi avoir envie d’apprendre la guitare, de jouer de l’harmonica et de fonder un groupe baptisé Danny Baby et les Hooligans (sic) avec lequel il chante dans un yaourt parfait. Remarqué par Eddy Barclay, le chanteur trace alors sa route en solo, façon dandy désenchanté. Il ne l’a plus lâchée depuis.

Si le succès d’« Aline » — qu’il ne renie pas, et qu’il considère comme un blues digne de ce nom — le range dans la catégorie « chanteur à minettes », il surprend tout le monde, quitte à être incompris, avec Le Beau Bizarre aux accents bowiesques (1978). Un album qu’il affectionne particulièrement, dont les Sébastien Tellier et autres chantres français 2,0 se sont largement inspirés et depuis classé parmi les meilleurs albums rock de l’histoire par Libération. Même si Christophe est un passionné des synthétiseurs et machines en tout genre. En 2011, invité à la Gaîté Lyrique par le label Infiné pour parler de musique électronique, il semble intarissable sur le sujet. Aujourd’hui, Les Vestiges du Chaos confirme cette passion des sons synthétiques (« Ocean d'amour » ), qu’il cultive pourtant à sa manière organique. Un juste équilibre après lequel courent toujours nombre d’artistes d’electro-pop, mais qui, à l’époque du Beau Bizarre, est parfaitement incompris. La critique s’emballe, le public boude... S’imposera la ressortie en 1980 du single « Aline » pour remplir les comptes de Christophe, vidés par son rythme de vie déraisonnable : voitures de luxe (qu’il ne conduit pas à moins de 160 km/heure) et substances en tous genres. Les eighties le verront disparaître petit à petit, jusqu’à Bevilacqua, en 1996 et le plus pop Comm'si la terre penchait, en 2001. Après une autre pause, Aimer ce que nous sommes, paru en 2008, ouvre un nouveau chapitre pour cet esthète à la fois surprenant et énigmatique : à 69 ans, il décidait d’apprendre le solfège pour jouer du piano de manière plus réglementaire !

Oiseau de nuit

Autre facette fascinante de la personnalité de l’ambivalent Christophe : sa vie nocturne. À 70 ans, il mène la vie d’un jeune étudiant en lettres modernes, travaillant, recevant et sortant une fois le soleil couché. Drôle de vampire à la recherche d’une certaine sérénité et d’une bonhomie que l’on ne peut rencontrer qu’au clair de lune... Lorsqu’il n’est pas à Tanger, sa ville de cœur où il daigne sortir sous le soleil pour bavarder avec les pêcheurs marocains, il réside boulevard du Montparnasse. La Rive droite des bobos ? Très peu pour lui. Il préfère la pétanque qu’il aime autant que ses Ferrari et ses Porsche, avec des papys au Jardin du Luxembourg.
Tel un vampire, c’est au crépuscule qu’il commence à lire (c’est un amateur de Fante et de Simenon) travailler ou donner ses interviews, généreusement arrosées de thé Genmaicha. Vers 3 heures du matin, il sort prendre un verre au Montana avant de revenir travailler. Puis de se coucher en milieu de journée ! « Je n’ai pas de rythme », a-t-il souvent affirmé, et ça lui va très bien. D’autant plus qu’il peut compter sur ses nombreux amis, souvent plus jeunes que lui (Florian Zeller, Julien Doré, Édouard Baer, Jean-Michel Jarre), pour passer lui dire bonsoir... Élixir de longévité assuré ? « Dans peu de temps, je vais être niqué », confiait-il récemment à Frédéric Beigbeder dans les pages du magazine Lui. On se permet d’en douter.