Music par Kerill Mc Closkey 12.03.2016

Ne rien comprendre à The Life of Pablo de Kanye West comme il faut

À l’image du ramdam médiatique précédant The Life Of Pablo, le septième album de Kanye West est un sacré bordel. Et à l’inverse des précédentes œuvres du prodige de Chicago, le dernier venu ne présente pas de vision sonique nouvelle et cohérente. Trop rapidement considéré comme bâclé, il suffit en fait de quelques écoutes minutieuses pour comprendre l’unité cette fois-ci narrative qui lie les morceaux entre eux, celui du journal d’un éternel insatisfait. Kanye nous avait pourtant prévenu en partageant une première tracklist découpée en trois actes. Puis en l’intitulant The Life Of Pablo. Lequel ? Lequel ? Lequel ? Mais Kanye West tout simplement. Voici La Vie de Pablo West, racontée en quatre actes et quinze chapitres.

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Acte 1 : Retour Sur Père

Chapitre 1 : « Ultralight Beam »

À partir de Graduation sorti en 2007, année où il accède définitivement au statut de superstar, les albums de Kanye West ont toujours comporté une chanson avec « Lights » dans le titre. « Flashing Lights » dans Graduation donc, « Street Lights » et « All Of The Lights » ensuite dans 8O8’s et My Beautiful Dark Twisted Fantasy. Logique pour l’artiste sur qui tous les projecteurs sont braqués, mais aussi pour le croyant qu’est Kanye. Et puis Yeezus est arrivé, avec son angoisse, son nihilisme et son blasphème. Et sans « Lights ».

Trois ans plus tard, The Life of Pablo de Kanye West ne débute même pas par « Lights », mais par « ULTRAlight ». La lumière est éblouissante, et la rupture totale. Au-revoir la claustrophobie paranoïaque de Yeezus, le bon petit Yeezy renaît, celui qui ne voit pas en Dieu et Jésus des égaux (« I Am A God »), mais des figures paternelles, protectrices, interventionnistes : « Délivre nous la sérénité / Délivre nous la paix / Délivre nous l’amour / Nous savons que nous en avons besoin ».

Accompagné d’un chœur gospel, Kanye West est ici en pleine prière, un geste d’asservissement envers le Saint Esprit, et le geste d’humilité par excellence. Il a retrouvé la voie, la lumière. Mais reste à savoir pour qui prie le généreux Kanye. Il pense au monde, à la Terre. « Nous ». Et même à notre capitale, que Kanye connaît très bien, en reprenant le slogan « Pray For Paris ». Il ne prie pas pour lui. Dieu est incapable de lui offrir ce dont il a besoin. Pour être définitivement en paix après l’épuisante lutte menée dans Yeezus, Kanye West a besoin de ce retour vers la croyance, mais également d’une autre réponse que le Ciel ne peut lui donner : « J’essaye de garder ma foi / Mais j’ai besoin de quelque chose en plus / Un endroit où je peux me sentir en sécurité / Et terminer ma guerre sainte » confesse le refrain chanté à l’unisson par The-Dream et le chœur. Première chronique d’un insatisfait.

Initialement annoncé en clôture, « Ultralight Beam » a finalement trouvé sa place en pole position, quitte à rendre une phrase de Chance, The Rapper caduque (« Juste balance ça à la fin si je suis trop en retard pour l’intro »). Et ça change tout, si jamais on considère The Life Of Pablo comme une suite narrative. Sûrement parce que c’est une histoire évidente, préfabriquée et que tout le monde voudrait voir, l’album a été décrit comme celui du retour vers la foi de Kanye West, alors qu’il n’en est que le préambule, non la solution. À partir d’« Ultralight Beam », la croyance est actée, la puissance étourdissante des chœurs étant suffisante pour l’imprimer durablement. Kanye West est peut-être Pablo l’apôtre, mais il ne fait que commencer sa quête intérieure.

Le sample qui fait la diff’ : @sheisnatalie

Gros trip post-moderne, The Life Of Pablo débute par le sample d’une vidéo Instagram, trouvée sur le compte d’une jeune fille nommée Nathalie. Et c’est beaucoup moins perturbant sans l’image.

Le featuring qui fait la diff’ : Chance, The (Fuckin’) Rapper Merci Dieu pour Chance, The Rapper. Quel featuring. Bien aidé par l’atmosphère grave de la chanson, le jeune prodige de Chicago donne ici une performance pour l’Histoire. Exaltante, versatile et incroyablement aimante. Envers Dieu bien sûr, mais surtout envers Kanye West : quand il répète « C’est ma partie, personne d’autre ne parle », on sent la joie et l’honneur qu’il ressent à participer à un album de la déjà légende de sa ville d’origine. Grâce à Chance, « Ultralight Beam » nous rappelle d’entrée qu’on se trouve face un album de Kanye West, qu’on se trouve face à un événement musical important. Le tweet qui fait la diff’ :


Le point de vue de… Christophe, fervent chrétien :

La musique est magnifique. Mais j’ai du mal à être touché par la déclaration de foi d’un homme comme Kanye West. L’agressivité de sa personnalité ne me laisse que trop sceptique par rapport à son lien avec la religion…

La petite note futile de bas de page :

Cela fait combien de temps qu’on n’avait pas eu une ouverture d’album aussi forte et mémorable ? Comme ça rapidement, on pense au géant « Let It Happen » de Tame Impala. Mais en hip-hop, dont les albums débutent souvent c’est vrai par des intros en forme de mise en bouche, faudrait peut-être bien remonter au « Ambitionz Az A Ridah » de 2Pac, il y a 20 ans.

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Acte 1 : Retour sur Père

 Chapitre 2 : « Father Stretch My Hands Pt.1 » / « Pt.2 »

 

« Ultralight Beam » nous avait laissé avec un Kanye West à genoux, priant devant Dieu pour la bonté dans le monde, mais impuissant devant le propre conflit personnel du croyant. Cette impuissance divine est directement illustrée dans « Father Stretch My Hands » : un sample du pasteur T.L. Barrett, représentant de Dieu, débute le morceau avant de se voir brutalement coupé par la phrase signature du duo le plus pervers du hip-hop américain, celui qui a emmené le trap ignare et défoncé du Sud sur toutes les radios, en Future et son producteur préféré Metro Boomin (« Si le jeune Metro ne te fait pas confiance, je vais te tirer dessus »). Et puis Metro tire un beat si sale et sec qu’il sonne comme une vulgaire démo, seulement rattrapé des caniveaux par un tendre refrain délivré par Kid Cudi. En quelques secondes et sans prendre le micro, Kanye West a figuré la force maléfique qui s’attaque à son désir de paix.

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La suite des deux courtes parties qui composent « Father Stretch My Hands » ne fait que développer cette tension originelle. Dans le style de collage schizophrénique caractéristique de Yeezus, West fait entrechoquer ambiances d’église et de strip-club, déclaration d’amour à Kim Kardashian (« Je veux me réveiller avec toi dans mes yeux ») et bêtises de vulgarité (« Si je baise cette mannequin / Et qu’elle vient de décolorer son trou du cul / Et que je reçois du décolorant sur mon T-Shirt / Je vais me sentir comme un trou du cul »). Ces derniers mots, le rappeur les délivre sans conviction, avec fébrilité : il n’assume pas cette partie de sa personnalité. Elle l’envahit. Il les récite comme un pantin. Il est maudit.

Juste après l’éclairement d’ « Ultralight Beam », Kanye est toujours conscient qu’il ne doit pas être complètement pris dans son obscur inhérent. Il est encore capable de le questionner. C’est alors du côté de son propre père qu’il cherche, celui-là même qui a quitté sa famille alors que le jeune West n’avait que trois ans. Un abandon familial qu’il retrouve désormais dans sa propre gestion de la famille : « Je pars, je pars, je pars / Debout le matin tu me manques tellement / Désolé de ne pas t’avoir rappelé / Le même problème que mon père avait »). Cette malédiction qui le touche, malgré toute sa bonté, elle est héréditaire. Il s’agira alors de la combattre. Ou de s’y soumettre.

Le featuring qui fait la diff’ : Kid Cudi


Le sample qui fait la diff’
 : Desiigner, « Panda »

Desiigner est le nouveau membre de GOOD Music, le label de Kanye West dirigé par Pusha T. Sa signature a été annoncée le jour-même de la présentation en grandes pompes de The Life Of Pablo, où son premier petit tube est carrément repris en fond de « Father Stretch My Hands Pt.2 ». Grand coup marketing pour présenter à un large public ce jeune loup. Par contre, il faudra pour Desiigner devenir autre chose que le copié-collé de Future afin de passer au prochain niveau. Même 50 Cent doute de lui.


Le tweet qui fait la diff’


Le point de vue de…
mon papa :

« J’apprécie comment il réutilise les vieilles musiques noires, les petits timbres soul et gospel. Par contre le reste, c’est de la pop commerciale sans intérêt ».

La petite note futile de bas de page

« Father Stretch My Hands » est autant ce qu’il y a de plus simple dans The Life Of Pablo que ce qu’il y a de plus étrange, intriguant avec ses drôles de juxtapositions, comme deux morceaux délavés sous les furieux tours de la machine à créer Kanye.

 

 

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Acte II : Lumières décadentes

Chapitre 2 : « Feedback »

 

« Je suis du Chicago Southside / Je suis du Chicago Southsiiiide ». Kanye West n’est pas vraiment du Southside de Chicago, le quartier mal famé de la Windy City. Mais n’habitant qu’à quelques blocks, c’est là que le jeune West a fait ses gammes dans le hip-hop, là où il en a appris les codes. Une vingtaine d’années plus tard, dans la foulée de l’esprit enfantin de « Famous », il se replonge dans le Southside de son adolescence avec « Feedback » : il regarde en arrière (« back ») à une époque où le petit fils à sa maman au polo rose devait se faire respecter par son rap. Sans featuring.

Alors « Feedback » part dans l’ego-trip de base : un beat rude et un Kanye administrateur de punchlines qui le comparent à Steve Jobs l’informaticien, Steve Austin le catcheur, Tupac le rappeur, Pablo Escobar le dealer… Des sentiers battus sans cohérence, mais ceux de la culture de quartier, ceux qui sont captés immédiatement par le public live d’un rappeur en freestyle.

Cette langue et cette culture frontales de son Southside, Kanye West l’adopte donc ici, quitte à se faire punir par le reste de la société. Le fait qu’on le trouve fou, ou bête, c’est juste un malentendu entre deux mondes : « Je n’ai plus toute ma tête depuis longtemps / Je dis mes sentiments depuis longtemps / Ca ne vient pas quand tu le souhaites, mais je suis à l’heure ».

Ce déséquilibre, il prend souvent une forme méprisante envers les populations défavorisées des États-Unis. Alors le petit retour en arrière de Kanye s’accompagne d’une fierté culturelle retrouvée, celle des Afro-Américains discriminés : « Mains en l’air, on fait juste ce que les flics nous ont dit ». Le « feedback », c’est écouter les autres, ici sa communauté, mais aussi lui rendre. C’est une communication à deux sens. Kanye a réussi dans la vie, alors il finit le morceau en offrant une paire de fesses noires, des jets et des fourrures. C’est lui-même qui le dit : il est le « Oprah du ghetto ». Donnant sans réfléchir, il est dans cet esprit irresponsable entamé avec « Famous ». Mais il est aussi en corruption de reconnaissance, achetant l’appréciation des vrais gars du Southside qui n’ont jamais vraiment pris Kanye West comme l’un des leurs. Ni compris par les quartiers, ni compris par le large public, le West de « Feedback » donne une idée sur ce manque permanent annoncé dans « Ultralight Beam ».

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Le sample qui fait la diff’ : Gougoush, « Talagh »

Selon WhoSampled, cette chanson de la chanteuse et actrice iranienne Gougoush est samplée dans « Feedback », de manière hyper trafiquée. Vous en faîtes ce que vous voulez.

Le tweet qui fait la diff’

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Acte II : Lumières Décadentes

Chapitre 3 : « Lowlights / Highlights »

 

On a déjà pu constater la petite obsession de Kanye West envers les titres comportant « lights ». The Life Of Pablo en contient même trois. Dont une balancée à la dernière minute, « Lowlights ». Placée dans la partie abrasive et décadente de l’album, ce tranquille interlude aux synthés ambiants mené par les seules confessions d’une femme inconnue casse complètement la dynamique de l’album. Pour dire vrai, il n’a rien à faire là. Ceux qui ne voient dans le dernier Kanye qu’un bordel sans queue ni tête détiennent en « Lowlights » l’exemple parfait de leur démonstration. On dira plutôt que West teste notre foi en son art. Et que d’une certaine manière, ce genre de caprice appuie le récit entamé depuis « Famous », celui de la star puissante et capricieuse qui a les capacités de n’en faire qu’à sa tête.

Heureusement, « Highlights » nous ramène immédiatement dans l’histoire contée par The Life Of Pablo. Et de quelle manière. « 21 Grammys, une famille superstar / Nous sommes les nouveaux Jackson ». Cette chanson est la pure célébration de sa célébrité. Quand « Feedback » voulait l’installer au sommet du rap game, « Highlights » représente le Kanye West au top du divertissement américain, celui des lumières qui flashent de partout, des flashs infos télévisés, du luxe. Le morceau est d’ailleurs le plus commercial de l’album, celui qu’on entendait sur Skyrock le lendemain de sa sortie : la célébrité, c’est être reconnu d’un public élargi.

Kanye West se sent tellement puissant qu’il n’a plus rien à prouver. Son statut suffit à lui-même : « Je parie que moi et Ray J serions amis si on n’était pas amoureux de la même salope / Ouais t’as peut-être tiré ton coup en premier, le seul problème c’est que je suis riche ». La puérilité du Kanye célèbre est encore ici dessinée. Mais derrière le triomphalisme de « Highlights » s’amorce aussi le portrait d’une star de plus en plus obnubilée par elle-même, qui ne fait pas que constater sa célébrité, mais qui se regarde être célèbre, pris d’un sentiment de puissance proche du narcissisme : « Parfois je souhaite que ma bite ait une GoPro / Pour que je puisse me remater le truc au ralenti ». La prise de gros boulard n’en est d’ailleurs qu’à ses gentils prémisses. Et ça fait presque peur.

Le featuring qui fait la diff’ : Young Thug

Kanye sait toujours employer les featurings de manière judicieuse, et celui de Young Thug ne fait pas exception. Le jeune rappeur le plus observé du game y joue son rôle : son excentricité et sa flexibilité rajoutent parfaitement à l’atmosphère triomphante de « Highlights », en plus de lui donner immédiatement une crédibilité commerciale.

 Le tweet qui fait la diff’

 

 

 

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Acte II : Lumières Décadentes

Chapitre 4 : « Freestyle 4 »

 

Depuis le déjà fameux cul javellisé de « Father Stretch My Hands », les allusions à la vulgarité sexuelle de Kanye West ont régulièrement parcouru The Life Of Pablo. Mais « Freestyle 4 » marque le moment où Kanye s’adonne entièrement à ses tendances charnelles peu catholiques. C’est simple : tout le morceau évolue autour d’un même fantasme, celui de faire l’amour en plein milieu d’une fête Vogue, du dévêtement des attributs principaux à la finalisation bruyante aux toilettes.

Bruyant, Kanye et le beat, horrifique, le sont également. Et toute une histoire des musiques alternatives le confirme, du rock à la techno : le bruit est employé pour taper sur les nerfs des voisins. « Freestyle 4 » est le son d’un homme assez confiant pour s’abolir des codes de civilité, dont le but est d’assurer le vivre-ensemble. Et pourquoi les respecte-t-on ? Pour être respecté et apprécié des autres. Kanye ici, après le triomphe personnel de « Highlights » qui l’installait au sommet de la culture américaine, ne se soucie plus de l’avis des autres, inférieurs. Et peut donc laisser libre cours à ses pulsions sauvages, animales, ceux que la société régule. Sans attendre que ça ne gêne plus personne : « Et si on baisait maintenant ? / Et si on baisait en plein milieu de cette putain de table à dîner ? ».

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Le titre a priori banal de « Freestyle » prend en occurrence un autre sens, celui d’un style libre des contraintes sociales. Kanye West s’installe alors au-dessus de tout ce qui régit nos vies et qui fait la spécificité de l’Homme. Le fantasme débute ainsi par « Voilà ce truc de dieu du rap ». A cause des folies de la célébrité, la métaphore commune de force musicale extraordinaire a dévié mentalement vers le premier degré du terme divin : au-dessus de l’humanité. Il ne sent pas comme Dieu époque Yeezus, car il a retrouvé la foi avec « Ultralight Beam ». Kanye West s’imagine juste affranchi des limites que les humains se sont imposés à eux-mêmes. Surhumain.

Le featuring qui fait la diff » : Desiigner

Kanye West est un homme aux multiples personnalités. Et un leader très attaché à l’idée de prendre des rappeurs sous son aile. Mais quels sont les points communs entre Pusha T, Kid Cudi et Travis Scott par exemple, tous membres de la garde rapprochée de Yeezy ? Pas grand chose, si ce n’est qu’ils représentent chacun une facette de la personnalité de West : Pusha T est le briscard sorti des périphéries du rap US (Chicago pour Kanye, la Virginie pour Pusha), Cudi l’artiste conceptuel, Scott l’opportuniste observateur des modes. Dernier venu de la clique GOOD Music, Desiigner lui est l’énigmatique gars de la rue qui ne fonctionne qu’au charisme, qu’au son, sans grandes idées. C’est ce qui le rend parfait pour conclure ce sale mépris du sens commun au profit de l’instinct qu’est « Freestyle 4 ».

Le sample qui fait la diff’ : Goldfrapp, « Human »

Ce son de violons, qui a capté l’attention de tous ceux devant leur écran pour le show du Madison Square Garden, vient du groupe électro-pop britannique Goldfrapp. Très dramatique, il propulse « Freestyle 4 » dans une sphère effrayante qui renoue avec ce mouvement qu’on appelait horrorcore à l’époque du gang Odd Future. Pas étonnant alors que Tyler, The Creator, ancien leader du crew californien, adooooooooore le morceau, comme l’attestent ces vidéos :

 

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Acte II : Lumières Décadentes

Chapitre 5 : « I Love Kanye »

 

Sur ce court freestysle d’interlude, Kanye West moque ceux qui veulent le retour de l’ancien Kanye, le Kanye réfléchi et accessible de la trilogie étudiante ( ses albums College Dropout / Late Registration / Graduation), le Kanye qui passait plus de temps à louer sa maman qu’à se louer lui-même : « Je déteste le nouveau Kanye, le moribond Kanye, le toujours rude Kanye, l’idiot des news Kanye / Je regrette le doux Kanye, refait tes beats Kanye / Je dois dire qu’à cette époque j’aurais aimé rencontrer Kanye ».

Toujours sur son nuage immunisé des remarques extérieures, la star ne s’excuse évidemment pas et insiste sur son indépendance. Personne ne peut changer Kanye, on ne peut que suivre son modèle : « Vous voyez, j’ai inventé Kanye, ce n’était pas n’importe quel Kanye / Et maintenant je regarde autour et il y a tellement de Kanye ! ». Pris à part, « I Love Kanye » est peut-être ce que le rappeur a fait de plus drôle et malin sur disque. Mais dans le contexte de The Life Of Pablo, il marque une nouvelle étape symbolique dans la virée égocentrique du personnage : en 43 secondes montre en main, il répète 25 fois (!) son prénom. Soit une fois toutes les 1,72 secondes.

Le tweet qui fait la diff’

 

Bonus : quelques remixes de « I Love Kanye »

 

 

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Acte II : Lumières Décadentes

Chapitre 6 : « Waves »

Le deuxième acte de The Life Of Pablo se conclut par un morceau à l’histoire mouvementée. À un moment considéré comme la chanson éponyme de l’album, et donc a priori hyper centrale, « Waves » s’est finalement vu viré comme une malpropre à l’heure de la présentation du Madison Square Garden. Et puis en fait, non, Kanye West retarde la sortie de son bébé pour le retravailler et l’inclure en catastrophe entre le trip a capella « I Love Kanye » et l’intime « FML ». Soit à une position… centrale.

De toutes ces vagues, on aura surtout appris que Chance, The Rapper (celui qui a sauvé le morceau selon un tweet de Kanye West), a pris une grande part dans sa composition et production. Rien d’anodin là-dedans. Car entre « Ultralight Beam », l’autre collaboration de Chance, et « Waves » existe une filiation. Cette dernière, magnifiée par un beat céleste et quelques chœurs bien sentis, ramène à l’introduction sacrée de l’album, tout comme la performance exagérée de Chris Brown sur le refrain. Ce lien qui borne la première moitié de The Life Of Pablo propose un point de comparaison, comme pour résumer l’évolution du personnage à mi-chemin.

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Constat : « Waves » est la version pervertie d’« Ultralight Beam ». Autant que l’ultralumière, la vague est une force presque inarrêtable (quand une s’échoue, une autre renaît), surpuissante. Mais au lieu d’élever la force de Dieu, elle célèbre dans ce premier couplet Kanye West. Dans la continuité de « Freestyle 4 », il vante ainsi son pouvoir viril : « Je suis celui que ta salope apprécie / Et je dis de la merde genre / Je n’ai pas peur de perdre un combat aux poings / Et elle s’attrape à ma bite genre / C’est juste la vaaaaague ». La moitié des phrases sont inabouties, parce le rappeur ne s’adresse qu’à lui-même, il se voit comme dansant sur un nuage, trônant sur le monde. Dernier chaînon dans son progressif aveuglement égocentrique, Kanye angélise, sacralise sa qualité.

Sauf qu’il se désamorce lui-même après le premier refrain : « Le soleil ne brille pas à l’ombre / Un oiseau ne peut pas voler dans une cage ». Comme rattrapé par sa condition d’humain, la progression de Kanye est stoppée nette, à l’image du beat qui, sur la fin du morceau, se répète identiquement sur quelques mesures : il n’arrive plus à grossir, tout comme le boulard de West qui atteint sur « Waves » son seuil critique. La vague s’est échouée, la force replonge sous l’eau, et West revient sur Terre.

Le featuring qui fait la diff’ : Chris Brown

Cet homme ne connaît pas le mot « justesse », mais il a fait bien pire.

Le sample qui fait la diff’ : Fantastic Freaks, « Fantastic Freaks At The Dixie »

« Turn Me Up ! ». Si le beat n’était pas suffisant pour dynamiter Kanye vers le ciel, ce sample finit le job.

Le tweet qui fait la diff’

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Acte III : Only One

Chapitre 1 : « FML »

 

De base, « FML » signifie « Fuck My Life ». Pas besoin de traduction. Chez Kanye West aussi, mais pas que : « I been waiting for a minute / For My Lady / So I can’t jeopardize that for one of these hoes ». Traduction : Mr. Kardashian doit apprendre à moins tremper son biscuit partout, afin de ne pas menacer son union avec l’amour qu’il avait attendu si longtemps auparavant.

On avait pourtant laissé The Life Of Pablo sur une suite de débauches joyeuses. Sur « Famous », Kanye profitait de sa richesse, avant de célébrer son talent sur « Feedback », sa célébrité sur « Highlights » et son allant sexuel sur « Freestyle 4 », ce qui amena son estime de soi à tendre de plus en plus par l’égocentrisme maladif sur « I Love Kanye » et « Waves », comme coupé du monde. « FML » marque par contre le moment où le personnage ne réfléchit plus ses actions que par le seul prisme de son bon plaisir : il commence à penser à sa famille, et à constater les conséquences de son comportement. Il se remet à une position où il doit faire des choix, où il doit analyser les priorités : où il doit reprendre ces responsabilités balayées depuis « Famous » : « Je mourrais pour ceux que j’aime / Dieu, j’ai le souhait d’en faire ma mission / Abandonner les femmes avant que je perde la moitié de ce que je possède ».

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Mais ce n’est pas simple. On le sait depuis « Father Stretch My Hands », il existe comme une malédiction qui pousse Kanye West à partir en vrille. Yeezy doit se battre contre lui-même et se soigner au Lexapro, un antidépresseur, pour garder la tête froide : « Tu n’as jamais vu un truc aussi fou que ce négro sans son Lexapro ». Il doit se battre aussi contre les autres qui ne voient pas en Kim Kardashian celle qui lui faut, ceux qui « ne veulent pas me voir t’aimer » comme il le répète en fin de morceau sous l’auto-tune à la Kanye West, celui qui rend le chanteur plus faible au lieu d’effacer les défauts.

Le featuring qui fait la diff’ : The Weeknd

« Ils souhaitent que je continue à détruire ma vie / Je ne peux pas les laisser m’avoir / Et même si je détruis toujours ma vie / Seul moi a le droit de me mentionner ». Les combats intérieurs et extérieurs de Kanye résumé en un refrain parfait de The Weeknd.

Le sample qui fait la diff’ : Section 25, « Hit »

L’outro de « FML » est l’un des grands moments de The Life Of Pablo. Bizarre, poignant, fébrile, il se nourrit du son terriblement impuissant du groupe post-punk anglais Section 25.

Le tweet qui fait la diff’

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Acte III : Only One

Chapitre 2 : « Real Friends »

 

Au bout de « FML », morceau qui débutait la remise en question de Kanye West, le rappeur déplorait : « Ils ne veulent pas me voir t’aimer ». Yeezy commençait alors à constater que certains veulent son malheur. Mais ce « ils » restait vague, impersonnel. Qui se cache derrière ce « they » ? The Life Of Pablo continue son évolution narrative par « Real Friends » qui a pour tâche de rentrer dans le détail des interactions sociales de Kanye, et de préciser ce « they ».

La maladresse sociale de Kanye West est déjà bien documentée à ce point. Évidemment, il ouvre sa gueule quand il ne devrait pas. Dans le récent reportage de Society consacré à Kanye West, il aussi est raconté qu’adolescent, Kanye West sortait tranquillement son pénis de son pantalon pour faire comprendre à certaines filles qu’il aimerait aller plus loin. Et dans « Freestyle 4 », il oubliait toutes mœurs communes pour faire l’amour en public. Dans « Real Friends », Kanye West adresse cet handicap qui fait retourner sa famille et ses amis contre lui :

« Je suis un bon à rien de cousin / Je déteste les réunions de famille / J’insulte l’église en buvant après la communion {…} Qui sont les vrais amis ? On vient tous d’en bas / Je te blâme toujours mais ce qui est triste, c’est que tu n’es pas le problème / Zut j’ai oublié de l’appeler, merde j’ai oublié qu’on était jeudi / Déjà pourquoi tu attends une semaine avant de m’appeler ? / C’est quand la dernière fois que je me suis rappelé d’un anniversaire ? / C’est quand la dernière fois que je n’étais pas pressé ? / Les vrais amis… J’imagine que je récolte ce que je mérite, n’est-ce pas ? ».

Niveau paroles, « Real Friends » est ce que Kanye West a fait de meilleur depuis des lustres, parce que de plus juste. Tout le reste de The Life Of Pablo met en scène un rap performatif, qui joue à l’excès une émotion. « Real Friends » lui prend du recul et analyse les dynamiques de l’amitié et de l’abandon, avec complexité, jugeant les défauts des deux côtés. Le constat n’en en pas moins poignant : Kanye West se retrouve de plus en plus seul, subissant même en toute fin de morceau une terrible trahison de la part d’un proche. « J’avais un cousin qui a volé mon ordinateur portable sur lequel je baisais des salopes / J’ai payé 250 000 juste pour le lui reprendre / Vrais amis, hein ? ». West finit la gorge nouée, et plonge alors définitivement The Life Of Pablo dans une salement triste ambiance.

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Qui a dit que l’auto-tune ne pouvait pas avoir d’âme ? Une participation très soul du chanteur et rappeur californien sur ce coup là.

Le sample qui fait la diff’ : Whodini, « Friends »

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Acte III : Only One

Chapitre 3 : « Wolves »

 

À l’image du ramdam médiatique précédant The Life Of Pablo, le septième album de Kanye West est un sacré bordel. Et à l’inverse des précédentes œuvres du prodige de Chicago, le dernier venu ne présente pas de vision sonique nouvelle et cohérente. Trop rapidement considéré comme bâclé, il suffit en fait de quelques écoutes minutieuses pour comprendre l’unité cette fois-ci narrative qui lie les morceaux entre eux, celui du journal d’un éternel insatisfait. Kanye nous avait pourtant prévenu en partageant une première tracklist découpée en trois actes. Puis en l’intitulant The Life Of Pablo. Lequel ? Lequel ? Lequel ? Mais Kanye West tout simplement. Voici La Vie de Pablo West, racontée en quatre actes et quinze chapitres.

« Real Friends » marquait le retour de Kanye West vers un rap originel, prosaïque, sans fioritures ou prétention conceptuelle. C’était juste l’histoire d’un gars célèbre et un peu attardé socialement qui se fait lâcher par ses amis, que ce soit par déception ou par jalousie. Il parlait vrai. Il parlait simple. Mais une fois le micro lâché, une voix féminine se mettait à résonner en toute fin de morceau. Un chant lointain et solennel qui fait la transition avec « Wolves », chanson hantée tout le long par un chant presque lyrique, et carrément triste. L’ambiance s’éloigne du hip-hop pour quelque chose de plus intriguant, tout comme Kanye laisse le rap de côté pour se remettre au chant poétique et auto-tuné. Le thème par contre reste inchangé : Mister West se sent toujours aussi seul.

Cette voix féminine qui absorbe « Wolves » semble être le corps de son titre : un cri de loup. Un cri de solitude de l’animal séparé de sa meute. Ou un cri de menace de la meute de loups envers sa proie en infériorité numérique. Kanye West image en tout cas son propre sentiment d’isolation, sentiment qui l’a poursuivi à différents moments de sa vie. Il se rappelle de sa solitude avant de trouver son aimée. Puis de sa vulnérabilité sans les soutiens et recadrements de sa mère décédée : « Si maman savait ce que tu es devenu / Tu es trop sauvage, tu es trop sauvage / J’ai besoin de toi maintenant ».

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Kanye West veut s’assagir, devenir généreux, moins penser à lui qu’aux autres. Mais cette bonté le laisse aussi en proie à la cruauté du monde, comme l’illustre cette phrase aussi ridicule que profonde : « T’as essayé de faire le gentil, tout le monde en a profité / Tu as laissé ton frigo ouvert, quelqu’un a pris un sandwich ». Le rappeur continue ici la construction d’un récit opposant sa famille au reste du monde, que ce soit son pernicieux environnement proche ou ceux qui ne le connaissent que par les médias. Récit qu’il mythifie évidemment, parce que Kanye West fera toujours du Kanye West : Kim et Kanye deviennent Marie et Joseph, « entourés par les putains de loups ».

La version entendue au Madison Square Garden de The Life Of Pablo se clôturait par la noirceur de « Wolves ». Ainsi conçu, l’histoire de l’album se serait terminée sur une note en demi-teinte, avec un personnage qui se retire fébrilement du monde pour sa famille, comme martyr, abandonnant toute forme de réussite et de plaisir autre que domestique. Sauf que cet album était présenté en grandes pompes dans une salle comble et sur les écrans du monde entier… La fin ne pouvait être que différente, au risque sinon de faire passer « Wolves » pour une contre-façon totale, ou du moins comme un baisser de rideau frustrant et incomplet. Heureusement, la vie de Pablo a été gracieusement rallongée. Car non, aimer Kim Kardashian et ses enfants devant les yeux, ce n’est pas une vie pleinement satisfaisante pour Kanye West. Même si beaucoup de gars s’en contenteraient pleinement.

Le featuring qui fait la diff’ : Frank Ocean

Chantée par Frank Ocean, on réalise tout d’un coup que la mélodie de « Wolves » est assez splendide, en fin de compte.

Le sample qui fait la diff’ : Sugar Minott, « Walking Dub »

Le tweet qui fait la diff’

Aux dernières nouvelles, il y aurait peut-être Drake et Bjork sur une nouvelle version de « Wolves ». En fait, tout notre décryptage de The Life Of Pablo pourrait devenir caduque du jour au lendemain. Ça rajoute du piment.

 

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Acte III : Only One

Chapitre 4 : « Silver Surfer Intermission / 30 Hours »

 

Un iPhone sonne. « C’est Gabe qui appelle / Yo Gabe, je suis juste en train de faire un morceau d’impro là ». Oui, Kanye West est au téléphone, à l’aise, sur « 30 Hours ». Pareil pour « Silver Surfer Intermission », petit interlude en forme de discussion téléphonique entre la star et Max B, rappeur de Harlem actuellement en prison pour vol à main armé, kidnapping et homicide volontaire. Beaucoup ont questionné l’intérêt de ces deux passages, c’est vrai pas très dynamiques. Sauf qu’encore une fois, les défauts de The Life Of Pablo servent son histoire, servent le tout.

Entendre Kanye West sur son portable donne l’impression d’être avec lui, en direct, sans filtre. Or, dans la continuité de « FML », « Real Friends » et « Wolves », ce Kanye qu’on aperçoit est toujours bien seul. Il est une immense célébrité, mais il ne parle qu’à un taulard un peu fou, comme s’il n’avait personne d’autre à côté. Puis il est tout seul en studio, à simplement faire joujou avec ses machines. En réfléchissant deux secondes, l’image de cette superpuissance culturelle recluse comme une taupe dégage une sacrée tristesse.

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Posé en toute quiétude sur son fauteuil, Kanye West se rappelle d’une relation amoureuse passée (probablement avec Sumeke Rainey, sa copine des débuts), quand il devait conduire 30 heures entre Chicago et Saint-Louis, pour juste finir cocu. Un relation exténuante donc qu’il compare à son mariage actuel, isolé et apaisé : « Je me réveille, que du végétal pas d’œufs / Je pars à la salle de sport, que le torse pas les jambes / Ouaip, puis je me fais un smoothie / Ouip, puis moi et la p’tite femme on se fait un film ». Le vieux Kanye West se moque gentiment de ses aventures passées, mais une certaine nostalgie est également palpable. La précédente fille était fatigante certes, mais au moins il se passait des choses à raconter. Il s’imaginait conduire 30 heures pour tabasser des gars à la sortie de l’école. Là, la vie décrite avec Kim est presque trop normale. Le rappeur doit retrouver un peu d’excitation dans le cocon qu’il s’est crée avec sa famille proche.

La seconde moitié de « 30 Hours » donne d’ailleurs une première indication de ce qui pourra le satisfaire. Au cours de celle-ci, Kanye West improvise un rap sans pression, sans aucune structure et où le quart des phrases n’est même pas abouti. Mais qu’est-ce qu’il prend son pied ! Il sait pas quoi dire, mais il enchaîne les « han, yeah » dans le tempo du beat. « Checkez ça, c’est le morceau bonus, c’est le bonus / Mes albums préférés ont juste des bons sons bonus comme ça ». Il est tout seul dans son studio, mais Kanye West a enfin retrouvé le sourire.

Le featuring qui fait la diff’ : Andre 3000

C’est l’histoire de Kanye West et d’un des plus grands rappeurs de tous les temps, la moitié de Outkast, Andre 3000. Ils sont en studio, et Kanye ne l’utilise que pour chanter très discrètement, en fond. C’est un gâchis total, mais il n’y a bien que Kanye West pour se le permettre.

Le sample qui fait la diff’ : Arthur Russell, « Answers Me »

Mort en 1992 dans le quasi anonymat, la notoriété du musicien expérimental Arthur Russell a rebondi dans les années 2000 grâce à plusieurs rééditions de son œuvre. Jusqu’à se faire sampler sur le plus gros album de 2016, The Life Of Pablo.

Le tweet qui fait la diff’

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Acte IV : L’Avènement de Pablo West

Chapitre 1 : « No More Parties In L.A. »

 

Inviter Kendrick Lamar pour un featuring est chose, comment dire, risquée. Aux dernières nouvelles, Big Sean serait toujours en train de pleurnicher sous son lit, lui qui fut humilié sur son propre morceau par un Kendrick en mode roi du monde. Alors quand Kanye West, artiste génial mais rappeur modeste, invite le mec le plus chaud de la planète sur The Life Of Pablo, il s’impose un challenge. Il va falloir se battre, se dépasser, chercher des solutions pour ne pas être écrasé.

Placé en première partie de « No More Parties in L.A. », Kendrick Lamar incarne justement les forces contre lesquelles Kanye West se bat tout l’album. Son flow est excentrique, ses paroles décadentes. C’est le vice de Los Angeles qui parle et séduit, inévitablement. Alors quand Kanye West se lance ensuite dans un rap long et assez phénoménal, que Lamar est oublié au bout de deux minutes, c’est bien plus qu’une victoire à l’amicale sur le rappeur de Compton. C’est Kanye qui trouve sa voie par le rap, par l’excitation créatrice, par l’art : « Je me sens comme Pablo ! » répète-t-il trois fois lors de la dernière ligne droite de son rap de demi-fond, jubileux.

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Dans la continuité de la fin en freestyle de « 30 Hours », « No More Parties In L.A.» dessine un Kanye qui retrouve la joie et l’adrénaline à travers sa production artistique. « Fini les fêtes à L.A., s’il te plaît bébé, fini les fêtes à L.A. » : par la création, solitaire, il a trouvé le moyen de concilier sa soif de vie insatiable et son retrait forcé des excitations mondaines. Et ça le rend heureux, tellement qu’il pardonne le voleur salop de « Real Friends » : « Dis à mes cousins que je les aime tous / Même celui qui a volé l’ordinateur portable, sale petit fils de pute ».

Le featuring qui fait la diff’ : Kendrick Lamar

Sa versatilité de flows est quand même impressionnante. Autre exemple avec cet incroyable extrait de sa collection de démos untitled. unmastered.

Le sample qui fait la diff’ : Junie Morrison, « Suzie Thundertussy »

Dans un album pourtant pas avare en sample, Madlib reste le plus incorrigible : six samples sont utilisés pour son beat de « No More Parties In L.A. », à l’origine offert à Kanye West pour My Beautiful Dark Twisted Fantasy.

Le tweet qui fait la diff’ 

 

Acte IV : L’Avènement de Pablo West

Chapitre 2 : « Facts »

 

Lors de la présentation mondiale de The Life Of Pablo au Madison Square Garden, Kanye West ne s’est pas contenté de juste dévoiler son album. Non, il y a aussi présenté sa troisième collection de vêtements, Yeezy Season 3, au point où on ne savait plus si le successeur de Yeezus passait au premier ou second plan de l’œuvre du rappeur devenu designer. En vrai, il n’existe pas de hiérarchie claire, les deux n’étant que les différentes facettes de la force créatrice de Kanye West. C’est la raison pour laquelle il se sentait comme Pablo (Picasso) sur «  No More Parties In L.A. » lors d’activités toutes autres que la peinture ou le dessin : travailler sur ses chaussures, se voir à la télé et même bricoler sa maison sont les mêmes produits et symboles de son art.

« Facts » est le morceau d’ego-trip le plus basique et frontal de The Life Of Pablo. Sauf qu’il ne parle pas de talent au micro, de sex-appeal ou d’argent (pas comme une fin en soi en tout cas), mais de réussite professionnelle et artistique. Dans la mode du côté de Kanye West : « Je n’ai pas balancé mon album mais les chaussures sont devenus disques de platine ! ». Dans la technologie côté Kim Kardashian, par son application Kimoji qui réunissait 250 émoticones de la célébrité pour le coût de deux dollars : « En plus Kimoji a fait saturer l’App Store ha ! / On s’est fait un million par minute, un million par minute, oui on l’a fait ! ». Ces frissons mégalos qui lui manquaient à partir de « FML », il les retrouve à travers ce qu’il considère comme son art, une manière plus saine pour sa famille de satisfaire son irrépressible besoin de reconnaissance et de puissance. Il est incapable d’être Pablo l’Apôtre, il est trop dangereux et éphémère d’être Pablo Escobar : il sera donc Pablo Picasso.

Le sample qui fait la diff’ : Father Children, « Dirt And Grime »

« Saleté, crasse et immondice à l’intérieur / L’histoire de ma vie… ». La vie de Pablo West, c’est bon, convaincus de l’arc narratif ?

Le tweet qui fait la diff’

Acte IV : L’Avènement de Pablo West

Chapitre 3 : « Fade »

 

Qu’on soit clair de suite : outre les interludes, « Fade » est le pire morceau de The Life Of Pablo. Pris hors de son contexte, c’est une horreur. Ty Dolla $ign marmonne sans idée, l’auto-tune de Post Malone est plus irritant que la perceuse du voisin qui se déclenche à 7h du matin. Le vide de leurs paroles est déprimant. Mais en tant que clôture de cet album si paradoxal, ça fonctionne. Car « Fade » est le bon gros doigt d’honneur que Kanye West avait besoin pour aboutir la célébration de sa nouvelle vie créatrice. Il n’y apparaît même pas, dansant sur le côté au rythme du beat house, n’ayant plus rien à foutre de rien : il est juste heureux et nous envoie tous chier, nous qui le jugeons à longueur d’années. Il le peut, car il a fabriqué un énième grand album et a trouvé sa voie.

On se retrouve (très ?) bientôt, Mr. Pablo West. Ton bateau n’est jamais loin de couler, mais on s’est bien marré.

Le featuring qui fait la diff’ : Ty Dolla $ign et Post Malone, pour le coup au même niveau de nullité

Pires featurings de la discographie de Kanye West ? En compagnie de Chris Martin, peut-être bien.

Le sample qui fait la diff’ : Fingers Inc., « Mystery Of Love (Club Mix) »

« I heard that you have a white label of every seminal Detroit techno hit – 1985, ’86, ’87 » comme dirait l’autre.

Le tweet qui fait la diff’

 

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